interview

Paolo Gentiloni: "On peut changer substantiellement le cadre budgétaire"

Le commissaire européen à l'Économie, Paolo Gentiloni, recommande aux pays fortement endettés, comme la Belgique, d'éviter les nouvelles dépenses récurrentes. ©AFP

Le commissaire à l'Économie Paolo Gentiloni ne s'attend pas à ce que les règles du pacte de stabilité soient réactivées avant 2023. Il planche sur une révision des règles budgétaires communes.

À l’heure de présenter ses traditionnelles recommandations socio-économiques par pays, la Commission s’est concentrée, mercredi, sur des considérations générales – "qualitatives" – sans placer de balises chiffrées. À la Belgique, il est ainsi demandé de "poursuivre une politique budgétaire prudente" tout en utilisant le plan de relance européen pour financer des investissements additionnels.  

La Commission a-t-elle perdu ses dents? Son commissaire à l’Économie Paolo Gentiloni s’attache, en tout cas, à ne pas répéter les erreurs du passé – l’austérité instaurée après la crise financière. Il confirme l’intention de maintenir sous cloche les règles du pacte de stabilité et de croissance l’an prochain, et s’attend à ce qu’elles soient réactivées en 2023. Ce qui ne signifiera pas pour autant un retour au monde d’avant, puisque le commissaire italien prévoit de proposer à l’automne une révision des règles budgétaires communes.

Avec la reprise, les États membres qui ont un niveau élevé de dette publique devraient limiter leurs dépenses courantes, dites-vous: quand attendez-vous cet effort?

Le message général pour tous les États membres est de continuer à soutenir notre économie, en 2021 et 2022. Derrière ce message, nous demandons graduellement aux États membres – en particulier ceux qui ont un niveau élevé de dette – de regarder la composition de leurs finances publiques: d’abord, bien sûr, de faire bon usage des ressources de relance, et d’être particulièrement prudents avec les dépenses publiques qui introduisent un fardeau permanent.

Nous allons devoir, en 2023, 2024, tracer une politique de moyen terme pour ces dettes élevées. On ne peut pas entrer en contradiction avec cette nécessité en introduisant maintenant de nouveaux fardeaux permanents sur les budgets. À quel moment cela devrait être fait, c’est bien sûr aux gouvernements d’en décider, mais je les encourage vivement à se coordonner.  

"Nous vivons dans un monde différent de celui dans lequel les traités ont été conçus."
Paolo Gentiloni
Commissaire européen à l'Économie

Comment envisagez-vous le retour aux règles budgétaires, aux objectifs quantitatifs?

Nous reviendrons aux règles, c’est une nécessité absolue: on ne peut avoir de politique budgétaire sans règles communes. Mais nous sommes prêts à lancer une révision de nos règles, qui a été mise en pause en raison de la pandémie, et qui sera relancée dans la deuxième moitié de l’année. Il est donc difficile aujourd’hui de dire comment nos recommandations par pays fonctionneront dans deux ans, parce que le processus de révision pourrait changer la donne.

Nous vivons dans un monde différent de celui dans lequel les traités ont été conçus. À l’époque de Maastricht, les taux d’intérêt étaient à 4% (ils étaient à 9,8% en 1992, NDLR*), aujourd’hui ils sont proches de zéro. Le niveau de la dette était à l’époque, en moyenne, à 60%, maintenant nous sommes à 102% en moyenne dans la zone euro.

Ça ne veut pas dire que je défende un changement des traités, ce serait en contradiction avec mon rôle: je suis un de leurs gardiens. Mais on peut garder ces objectifs tout en changeant substantiellement les modalités. Débattre ces règles nous donnera une réponse plus précise sur le type d’objectifs et de timing que nous aurons en 2023 et au-delà.

En attendant, le fait de ne pas avancer de recommandations quantitatives, ça ne déforce pas votre message?

L’incertitude de la situation ne permet pas de faire de telles recommandations. Nous avons aussi décidé d’éviter des procédures de déficit excessif, alors que nous avons 24 États membres sur 27 qui auraient été en déficit excessif. Mais je vous assure que notre message de prudence sur l’impact permanent des dépenses courantes reflète une vraie inquiétude.

"C’est la première fois que nous avons non seulement des règles, mais une certaine puissance de feu."

Certains pourraient dire que la Commission n’a pas de dents, on n’a que des messages sans procédures, sans objectifs quantitatifs, où est la capacité à faire accepter ces messages? En réalité elle est plus forte que jamais en raison du grand montant de ressources qui est sur la table avec Next Generation EU.

Dans les discussions que nous avons avec les gouvernements sur leurs plans, nos messages étaient bien sûr présents. On a eu plusieurs propositions de dépenses dans les plans nationaux en contradiction avec notre message. Donc c’est vrai que nous ne donnons pas d’objectifs quantitatifs, mais ce n’est pas une posture sans conséquences: le vrai outil que nous utilisons dans l’intérêt général européen pour mettre ces principes en pratique, c’est la facilité de relance et de résilience. C’est la première fois que nous avons non seulement des règles, mais aussi une certaine puissance de feu.

Vous avez reçu la plupart des plans nationaux: ces dépenses courantes sont-elles un problème?

Nous travaillons pour l’éviter, et dans l’ensemble je pense que les plans que nous avons reçus répondent à nos principales priorités. Maintenant, nous travaillons très dur sur les objectifs, les grandes étapes, le chemin de la mise en œuvre et la cohérence avec certains principes. Mais je suis assez optimiste sur le fait que ces plans répondent à nos priorités.

"Nous travaillons beaucoup, mesure par mesure, pour vérifier que ces mesures ne nuisent pas à nos objectifs de transition verte."

Les verts du Parlement européen s’inquiètent, dans une lettre qu’ils vous ont envoyée, d’un manque de mesures véritablement vertes pour atteindre les 37% d’investissement climat prévu dans le plan. Partagez-vous cette inquiétude?

Nous évaluons leurs remarques pour leur donner une réponse sérieuse. Cela concerne une priorité partagée: pour nous, le sérieux de ce seuil de 37% et du principe "do no significant harm" est essentiel (principe selon lequel les activités financées ne peuvent porter significativement atteinte aux objectifs environnementaux de l'UE, NDLR).

Ce que je peux assurer, c’est que nous travaillons beaucoup, mesure par mesure, pour vérifier que ces mesures ne nuisent pas à nos objectifs de transition verte. En même temps, nous travaillons très sérieusement au marquage des investissements pour éviter que quelque chose défini comme un investissement vert ne le soit pas.

Peut-on s’attendre aux premiers déboursements de Next Generation EU avant la fin juillet?

Je le pense. Honnêtement nous attendions avec une certaine inquiétude la fin du processus de ratification. Ça a été fait fin mai, ce qui nous permet, dans les prochaines semaines, d’émettre ces obligations sur les marchés financiers. Je suis assez optimiste sur le succès de cette souscription et j'ai bon espoir que vers la fin juillet, on pourra débourser.

La partie "prêts" du plan de relance suscite un intérêt mitigé de la part des États membres: cela ne s’explique-t-il pas précisément par l’incertitude sur l’avenir des règles budgétaires?

Je ne pense pas que ce soit la raison principale. Le fait est que huit ou neuf États vont probablement demander l’utilisation de prêts et que, Grèce et Italie mises à part, ce ne sera que pour une utilisation limitée du potentiel disponible.

"Je n’ai jamais découragé de pays à recourir à des prêts."

J’y vois deux raisons. Primo, vous pouvez demander des prêts jusqu’en août 2023. Certains pays recourent aux subsides dans un premier temps pour vérifier leur capacité d’absorption. Et ensuite le degré de difficulté de la mise en œuvre des plans de relance et résilience nationaux. Il faut organiser les investissements et les réformes, ce qui peut expliquer une certaine prudence, en particulier dans les pays où la différence de taux d’intérêt n’est pas très favorable.

Le fait que toute l’enveloppe de prêts ne soit pas utilisée ne réduit-il pas la portée du plan de relance européen?

Je n’ai jamais découragé de pays à recourir à des prêts. Je suis d’accord avec le fait que si nous avons établi cette possibilité pour des pays avec des taux d’intérêt plus élevés que ceux de la Commission, c’est une opportunité. En même temps, je sais les difficultés et les risques.

Pour un pays comme la Roumanie, par exemple, il y aurait d’énormes avantages à utiliser les prêts, mais en même temps ils ne peuvent pas se permettre d’augmenter trop leur dette. Le montant total de prêts ne sera pas particulièrement décevant, principalement en raison du fait que l’Italie demande le montant complet de prêts. Environ 40% ne sont pas encore demandés. Ils pourraient encore l’être, ou pas.

(*) Parenthèse ajoutée le 7 juin après l'interpellation d'un lecteur : le taux nominal pour l'ensemble des onze pays qui deviendront la zone euro était de 9,8% en 1992, année de la signature du traité de Maastricht. Il faudra attendre 2003 pour qu'il retombe à 4,1%.

Les phrases-clés

  • "Nous sommes prêts à lancer une révision de nos règles, dans la deuxième moitié de l’année."
  • "Certains pourraient dire que la Commission n’a pas de dents [...], en réalité elle est plus forte que jamais […]."
  • "Je suis optimiste sur le succès de cette souscription et j'ai bon espoir que vers la fin juillet, on pourra débourser."

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés