interview

Patrick Artus (Natixis): "Il faut relever les salaires"

Patrick Artus, économiste en chef chez Natixis. ©South China Morning Post via Getty Images

L'économiste Patrick Artus appelle à sortir d’une austérité salariale qu’il juge néfaste non seulement pour l’économie mais aussi pour la paix sociale.

Entre 1990 et 2019, les salaires dans les pays de l’OCDE ont progressé de 23% en termes réels, alors que, sur la même période, la productivité a bondi de 49% par tête. Ce déséquilibre est dénoncé par l’économiste français Patrick Artus (Natixis), qui, dans son dernier livre, appelle à sortir d’une austérité salariale qu’il juge néfaste, non seulement pour l’économie, mais aussi pour la paix sociale.

En quoi nos dirigeants ont-ils fait fausse route en pratiquant une telle austérité salariale?

Avec des salaires qui augmentent très peu, la demande des ménages est restée faible. Pour compenser, les gouvernements ont dû mener des politiques budgétaires expansionnistes, en distribuant des prestations sociales ou en diminuant les impôts, ce qui a creusé les déficits. Les États se retrouvent aujourd’hui avec des dettes importantes, soutenables uniquement parce que les taux d’intérêt sont bas. Cette faiblesse des taux est elle-même la conséquence d’une inflation anémique engendrée par les faibles hausses de salaire. Bref, on tourne en rond. Or, les économistes sont quasiment tous d’accord pour dire que nous serions mieux avec des salaires un peu plus élevés et des dettes plus faibles.

Les économistes sont quasiment tous d’accord pour dire que nous serions mieux avec des salaires un peu plus élevés et des dettes plus faibles.
Patrick Artus
Économiste en chef chez Natixis

Pourtant, c’est tout l’inverse qu’on observe un peu partout…

Le Japon est l’exemple type. Depuis vingt ans, les plans de stimuli budgétaires se succèdent pour encourager la consommation des ménages tandis que la dette s’envole. Mais personne ne s’en inquiète, puisque les taux sont au plancher… En France, Emmanuel Macron suit la même voie: il distribue 17 milliards d’euros pour répondre aux revendications des "gilets jaunes", revaloriser la prime d’activité et défiscaliser les heures supplémentaires. Au lieu d’augmenter le salaire minimum, il distribue du déficit public.

Et ça ne suffit visiblement pas à calmer le mécontentement.

Le pouvoir d’achat et les inégalités ne sont pas les seules motivations des votes, mais ce sont des motivations puissantes. Il est peu probable que l’austérité salariale puisse être maintenue indéfiniment dans une démocratie. On ne peut pas exclure le risque que, sans attendre le retour à une politique de type social-démocrate, les salariés réagissent à l’austérité salariale par le soutien à des partis populistes ou nationalistes, qui attribuent l’austérité à des causes annexes, comme la concurrence des pays émergents ou l’immigration par exemple. L’élection de Donald Trump, le Brexit et l’ascension des partis populistes en Italie ou en France sont au moins en partie le résultat d’un rejet de l’austérité salariale.

Il est peu probable que l’austérité salariale puisse être maintenue indéfiniment dans une démocratie.
Patrick Artus

Lâcher du lest sur les salaires, n’est-ce pas aussi prendre le risque de porter atteinte à la compétitivité?

La sortie du modèle actuel devra se faire très progressivement. Il faudra au moins une décennie pour effectuer cette transition dans l’ensemble de la zone euro, avec une hausse progressive des salaires et donc des taux d’intérêt, laissant aux acteurs économiques le temps de s’adapter et de se désendetter. Le problème, c’est que le temps long de l’économie n’est pas forcément celui, plus rapide, de la politique. Un président nouvellement élu n’attendra pas dix ans avant de mettre totalement en œuvre sa promesse de revalorisation des salaires.

Qui va payer la facture du Covid? Faut-il relever les impôts, baisser les dépenses ou continuer à laisser filer la dette?

Actuellement, nous sommes sur la dernière piste. Lorsque la BCE rachète de la dette aux États et qu’elle la conserve dans son bilan, cette dette est en quelque sorte annulée. Tant qu'elle ne réduit pas la taille de son bilan, on n’a pas de problème de dette. Pour autant que la BCE monétise les dettes liées aux crises et pas les autres, c’est une assez bonne politique, selon moi. Par contre, on a le problème de l’explosion de quantité de monnaie. La BCE va créer cette année pour 1.500 milliards d’euros de monnaie supplémentaire, ce qui est colossal. Ce volume monétaire supplémentaire va faire monter les prix des actifs, qu’il s’agisse de valeurs mobilières ou de biens immobiliers. Ceux qui vont acheter des actifs, principalement les jeunes, vont les payer plus cher. Ce sont eux qui, au final, paieront la facture de la crise.

Pour autant que la BCE monétise les dettes liées aux crises et pas les autres, c’est une assez bonne politique.
Patrick Artus

Tout le monde parle de relance, mais comment faire?

La zone euro affiche en effet un énorme excédent d’épargne. Le volume de cette épargne dépasse de 4% du PIB le volume des investissements. Il faut corriger cette anomalie. Ensuite, il faut cibler les pays où l’investissement est particulièrement faible – c’est le cas de l’Italie par exemple – et les surpondérer dans les plans de relance européens. Pour cela, il va falloir convaincre les pays du Nord de l’Europe. Les épargnants néerlandais et allemands n’accepteront jamais de confier leur argent à l’État italien ou à l’État espagnol. Par contre, il accepteront de le confier à un intermédiaire européen. C’est l’UE qui doit lever l’argent nécessaire à la relance. Enfin, il va falloir cibler les investissements verts. On ne va pas commencer à construire des ronds-points sur toutes les routes. Par contre, il faudra isoler et rénover les bâtiments anciens.

Les taux bas sont une manière de taxer l’épargnant, selon vous. Mais on entend sans cesse que le capital n’est pas assez taxé par rapport au travail qui serait, lui, trop taxé.

On calcule mal la façon dont est taxé le capital. Celui-ci n’est pas taxé uniquement par l’impôt. Les taux bas, avec des taux réels devenus négatifs, représentent une taxation très forte du capital. Les épargnants allemands sont en train de se révolter contre cela.

Comment expliquer le récent rallye boursier, avec des fondamentaux économiques aussi mauvais? Et combien de temps cette déconnexion peut-elle encore durer?

Si vous créez de la monnaie, à un moment donné, les investisseurs en auront trop et ils vont la transformer en d’autres actifs dont les cours vont monter. C’est ce qui donne cette décorrélation entre les fondamentaux et les prix des actifs. Si vous regardez la valorisation des actions, nous sommes aujourd’hui 30% au-dessus du niveau d’avant-crise. C’est la conséquence directe de la création de liquidité. On rééquilibre les portefeuilles par la hausse des prix des actifs. Ce phénomène risque même de se renforcer une fois que l’incertitude actuelle sera levée.

Si vous regardez la valorisation des actions, nous sommes aujourd’hui 30% au-dessus du niveau d’avant-crise. C’est la conséquence directe de la création de liquidité.
Patrick Artus

Depuis le Covid, on parle de dé-globalisation et de relocaliser la production en Europe, est-ce réaliste?

Il y aura assez peu de relocalisations. Les délocalisations répondent à une logique économique, soit pour trouver des prix plus bas, soit pour s’adjoindre des compétences. Si on va en Chine, c’est parce que les Chinois ont une compétence sur l’industrie à grande échelle. Les relocalisations éventuelles concerneront soit les entreprises qui jugent avoir été trop loin et dont les chaînes de valeur sont fragilisées, soit les entreprises qui souhaitent robotiser leur production en Europe. Au final, ce ne sera pas grand-chose. Par contre, certains États veulent rapatrier certaines productions stratégiques. En France, on a décidé de reprendre la production de paracétamol. C’est un non-sens économique parce que le paracétamol coûtera trois fois plus cher. Mais comme c’est un choix stratégique, il faudra sans doute subventionner le produit.

"40 ans d’austérité salariale. Comment en sortir ?", Patrick Artus, éd. Odile Jacob, 182 pages, 20,90 euros

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