interview

Peter Praet: "Les taux négatifs ne peuvent devenir un état permanent"

©REUTERS

L’ancien chef économiste de la BCE nous parle de Mario Draghi et de Christine Lagarde. Il évoque surtout le malaise grandissant des banquiers centraux face à la situation actuelle.

Ce lundi, Peter Praet sera présent à Francfort pour l’événement organisé à l’occasion du départ de Mario Draghi. Ce sera l’occasion pour lui de revoir ses anciens collègues de la Banque centrale européenne (BCE) qu’il a quittée le 31 mai dernier.

L’ancien chef économiste de la BCE est la personne la mieux placée pour évoquer le bilan de Draghi. Le rendez-vous a été fixé en matinée dans un grand hôtel niché au sein du quartier européen à Bruxelles. Peter Praet est venu en train et a prévu de déjeuner avec son épouse à midi. "Je dois avouer que j’ai déjà un agenda très chargé. Je donne notamment des conférences à l’étranger. Mais désormais, je dois m’occuper de tout, faire les réservations de trains ou d’avions(rires). Par le passé, j’ai toujours été gâté en matière de support administratif. J’ai toujours reconnu la valeur des secrétaires, assistants et autres conseillers. Aujourd’hui, à 70 ans, cela n’est pas toujours évident de se charger de tout. Mais je m’en tire plutôt bien, je crois. Avec Internet et mon iPad, cela facilite grandement les choses".

Quand on se réveille le matin, on pense déjà à son mandat à la BCE.
Peter Praet

L’ancien économiste en chef de la BCE est dans une période de "cooling-off". Il ne peut pas exercer un mandat pour une institution bancaire pendant 12 mois, soit jusqu’au 1er juin 2020. Pour une institution non bancaire mais financière, le cooling-off se termine le 1er décembre. Mais il ne semble pas pressé. "Je fais partie d’un groupe pour le Fonds monétaire international (FMI) qui réécrit les bonnes pratiques en matière de transparence des banques centrales. Je suis également intéressé par tous les travaux concernant le marché européen des capitaux." Mais l’actualité du moment, c’est bien évidemment le départ de Mario Draghi et l’arrivée de Christine Lagarde à la BCE.

Mario Draghi n’est pas épargné par les critiques. Certains l’accusent d’avoir favorisé, pendant son mandat, les pays du sud de l’Europe, dont l’Italie, son propre pays.

C’est un mauvais procès. Mario est un Européen convaincu, comme je le suis également. Pendant 8 ans, je n’ai jamais eu de discussions avec lui sur l’Italie liées spécifiquement à la politique monétaire. Quand on est à la BCE, on est clairement focalisé sur notre mandat qui concerne la zone euro dans son ensemble. C’est dans le contrat que l’on a signé. Quand on se réveille le matin, on y pense déjà. Et évidemment, c’est très frustrant quand on n’arrive pas à atteindre cet objectif d’une inflation proche de 2%, comme c’est le cas aujourd’hui.

Vous savez, le Conseil des gouverneurs n’est pas peuplé de marionnettes. On l’a vu récemment lors de la réunion de septembre où des divergences sont apparues.


Il y a un paradoxe. Mario Draghi n’a pas rempli son objectif d’inflation. Mais dans le même temps, il est considéré comme le grand sauveur de l’euro avec sa petite phrase "Whatever it takes" prononcée en juillet 2012 et qui indiquait qu’il ferait tout pour sauver l’euro. À l’époque, il l’a joué un peu en solo, non?

Les mots "whatever it takes" ont été trouvés par Draghi lui-même. À l’époque, tout le directoire était convaincu qu’il fallait faire quelque chose. Il a trouvé les mots qu’il fallait pour calmer la situation sur les marchés. Il ne faut pas oublier non plus qu’il y avait eu un accord des chefs d’État en juin 2012 pour donner de nouvelles impulsions afin d’approfondir l’Union monétaire et gérer les crises de manière commune. C’est clair que le président de la BCE doit prendre à un certain moment ses responsabilités. C’est ce que Mario Draghi a fait en donnant un signal très fort. Même s’il a pris un risque puisqu’il n’avait pas eu le temps de consulter tout le monde avant ce discours.

Globalement, le président a un rôle très important dans le choix des personnes, dans la culture d’entreprise, dans la communication avec les marchés. Mais il ne peut pas travailler seul. Vous savez, le Conseil des gouverneurs n’est pas peuplé de marionnettes. On l’a vu récemment lors de la réunion de septembre où des divergences sont apparues. Il faut savoir anticiper les décisions des gouverneurs.

Comment caractériser le mode de pensée de Mario Draghi?

C’est quelqu’un de très analytique. Il retourne sans cesse dans sa tête les arguments dans tous les sens. Cela peut prendre beaucoup de temps, mais quand il a trouvé la solution, l’atterrissage est très rapide et sa décision est généralement sans appel.

Il lit aussi beaucoup les analyses de marché. Il a une vraie passion pour le fonctionnement des marchés financiers. Après les conférences de presse suivant les décisions monétaires, on l’attendait à la sortie de l’ascenseur, et on discutait brièvement des réactions des marchés. J’ai eu beaucoup de plaisir à travailler avec lui dans la préparation des décisions monétaires.

Christine Lagarde est quelqu’un de très agréable et de très direct. J’apprécie en particulier son humour.

Que pensez-vous de Christine Lagarde qui va lui succéder le 1er novembre? Vous la connaissez?

Je l’ai connue à Bruxelles dans le cadre de l’affaire Fortis en septembre 2008 et ensuite dans la crise de Dexia. Lors de la crise de Fortis, elle était la ministre française de l’Économie et des Finances. La France assurait alors la présidence tournante de l’Union européenne. C’est le jour aussi où Jean-Claude Trichet, le président de la BCE, était venu à Bruxelles. À la fin de la réunion, et cela a été relaté dans certains livres, Christine Lagarde m’a demandé si elle pouvait encore rester un peu dans le bureau en attendant son Thalys, tout en me demandant où elle se trouvait précisément. Je lui ai répondu qu’elle était dans le bureau d’Yves Leterme. Elle était apparemment un peu gênée de se retrouver seule dans le bureau du Premier ministre.

Je l’ai encore revue lorsqu’elle dirigeait le FMI. C’est quelqu’un de très agréable et de très direct. J’apprécie en particulier son humour.

Elle n’est pas économiste, contrairement à ses prédécesseurs. Est-ce un désavantage?

Je pense qu’elle prendra sans doute son temps avant de changer la politique monétaire.

Non, ce n’est pas négatif à mes yeux. Elle dispose d’une expérience en politique économique qui est assez extraordinaire. Elle a des qualités indéniables de leadership. Au sein du directoire, elle sera bien entourée par Philip Lane, le chief economist, mais aussi par Fabio Panetta, un très bon économiste également qui va remplacer prochainement Benoît Cœuré, ainsi que par la nouvelle représentante allemande Isabel Schnabel, un excellent choix. Cette dernière fait partie des Cinq Sages, un groupe d’économistes chargé de conseiller le gouvernement allemand. C’est quelqu’un de très ouvert dans les discussions. Au total, ce sont donc trois économistes qui m’apparaissent assez complémentaires. Christine Lagarde pourra aussi compter sur Yves Mersch, qui est un banquier central expérimenté, et sur Luis de Guindos, le vice-président qui a quand même géré toute la crise financière espagnole. Je pense que ce directoire a toutes les qualités professionnelles requises et la diversité nécessaire pour une bonne prise de décision.

Certains disent que Christine Lagarde a les pieds et poings liés par les décisions prises en septembre par Mario Draghi qui engagent la BCE sur la voie des taux négatifs pendant une longue période?

Je ne pense pas qu’elle sera coincée par les décisions de septembre. Aujourd’hui, le paquet de mesures est en place, mais elle garde toute latitude pour calibrer les différents outils. Je pense qu’elle prendra sans doute son temps avant de changer la politique monétaire.

Vu son passé, risque-t-elle d’être davantage soumise à des pressions politiques?

Je ne le crois pas. Quand les gens ont un mandat à la BCE, je vous l’ai dit, ils ne pensent plus qu’à le remplir.

Le monde des entreprises subit depuis 2-3 ans un choc systémique qui mine la confiance.

Comment expliquer toutes ces critiques qui s’abattent sur Mario Draghi aujourd’hui? Est-ce une manière de déjà faire pression sur Christine Lagarde pour qu’elle modifie prochainement la politique monétaire? Ou est-ce uniquement lié aux décisions prises en septembre où il a sorti le bazooka monétaire?

Je pense que la réunion de septembre était objectivement difficile. Il existe un malaise chez tous les banquiers centraux, qui dépasse les clivages traditionnels entre "faucons" et "colombes". Tous réalisent que la politique monétaire peut difficilement répondre aux chocs que nous connaissons aujourd’hui. La guerre commerciale USA-Chine et le mouvement de démondialisation créent une énorme incertitude pour les entreprises. Le contexte géopolitique est également tendu en raison, notamment, du dossier iranien, de la Turquie, du Brexit, de Hong Kong ou encore des tensions entre la Corée du Sud et le Japon.

Aujourd’hui, les tensions diplomatiques ont des conséquences importantes sur le monde des affaires, puisqu’elles sont de plus en plus assorties de sanctions économiques. C’est une situation nouvelle. Le monde des entreprises subit depuis 2-3 ans un choc systémique qui mine la confiance et donc l’investissement. Même s’il reste l’espoir d’un regain de la coopération internationale, les entreprises ont conclu que leur environnement international sera profondément différent dans les années qui viennent. Dans ce contexte, on peut se demander si une politique monétaire encore plus accommodante qu’aujourd’hui est bien une réponse appropriée. Personnellement, je ne crois pas que la politique monétaire puisse encore avoir un impact important face à un choc de telle nature. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle Mario Draghi insiste tant sur le fait qu’un appui de la politique budgétaire est maintenant nécessaire.

Je pense que les politiques n’ont pas encore suffisamment compris l’urgence de la situation. La politique monétaire ne peut pas tout résoudre à elle seule.

Que faut-il faire en pratique?

Face à ce choc d’offre négatif que je viens de décrire, il faut répondre par un choc d’offre positif au niveau européen. Les États doivent se doter de programmes ambitieux d’investissements publics ou de soutien à l’investissement privé. C’est le moment de répondre à ce choc négatif d’incertitude en renforçant la cohésion de l’Europe. Mais que voit-on aujourd’hui? Une nouvelle Commission européenne qui tarde à s’installer, un manque de vision commune en particulier entre la France et l’Allemagne… Cela ne renforce pas la confiance. Je pense que les politiques n’ont pas encore suffisamment compris l’urgence de la situation. La politique monétaire ne peut pas tout résoudre à elle seule.

Que faut-il penser des taux négatifs de la BCE qui ont encore été abaissés en septembre?

En cas de taux négatifs sur l'épargne, les gens vont interpréter cela comme un impôt sur la fortune qui n’a pas été voté par le Parlement.

Je pense que la politique des taux négatifs était justifiée et a eu un impact favorable sur l’économie en général dans une situation très particulière. Mais ça ne peut devenir un état permanent. Ce serait le symptôme d’une société timorée, qui épargne beaucoup mais n’investit pas. Une telle pathologie va bien au-delà de la politique monétaire. Ce n’est pas tenable politiquement et socialement.

Certains banquiers plaident en faveur d’une baisse des taux des livrets d’épargne en Belgique puisqu’ils ne reflètent pas l’environnement de taux négatifs de la BCE.

Oui, d’une certaine manière, ce serait logique. Mais culturellement et politiquement, c’est compliqué. En cas de taux d’intérêt négatifs, les gens vont interpréter cela comme un impôt sur la fortune qui n’a pas été voté par le Parlement. Les réactions pourraient être fortes.

Celui qui a mis, comme moi, toute son épargne en carnets de dépôt est pénalisé.

Implicitement, la politique monétaire de la BCE engendre une redistribution des revenus, avec une politique qui privilégie ceux qui s’endettent ou ceux qui ont les moyens d’acheter des actions ou de l’immobilier.

Toute politique monétaire a des effets redistributifs. Notre politique a visé à stimuler la demande et l’appétit pour le risque. Des gens ont acheté des actions et de l’immobilier et on a vu les prix de ces deux classes d’actifs progresser. Celui qui a mis, comme moi, toute son épargne en carnets de dépôt est pénalisé. Et celui qui n’a acheté que des actions bancaires est également perdant.

Les ménages les moins fortunés, qui ne prennent pas de risques, ont globalement été pénalisés. Mais ceux qui avaient un emprunt hypothécaire ont pu se refinancer à de meilleures conditions. C’est donc trop simple de dire que la politique monétaire n’a profité qu’aux riches. Elle a profité à l’économie en général par ses effets sur la demande agrégée et la prise de risques. Onze millions d’emplois ont été créés dans la zone euro. Cela a aussi aidé les classes les plus pauvres.

Tant qu’il y a de la croissance et des créations d’emplois, ce débat sur la redistribution n’est pas très aigu. Mais cela pourrait le devenir si la situation économique se dégrade fortement. Si c’était le cas, on verrait sans doute le sujet de la "monnaie hélicoptère" revenir sur la table, avec l’argument qu’une telle politique a des effets redistributifs très différents.

Faut-il changer les objectifs de la BCE: ajouter la croissance et l’emploi à l’objectif d’inflation?

Je pense qu’il ne faut pas s’attendre à de nombreux bouleversements et s’il y en a, cela prendra beaucoup de temps. Tout changement doit être mûrement réfléchi, aussi parce que cela pourrait exiger des modifications du traité de Maastricht. Lors de son audition au Parlement européen, Christine Lagarde a dit que la BCE avait l‘habitude de parler aux marchés mais beaucoup moins au grand public. C’est vrai que c’est très difficile pour le grand public de comprendre pourquoi on cible une inflation proche de 2% à moyen terme. Plus compréhensible, je crois, est de dire que la politique monétaire vise à maximiser la croissance et l’emploi, sous condition que la stabilité des prix soit assurée.


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