interview

Pierre Larrouturou: "Il faut un référendum européen sur la relance verte"

Pierre Larrouturou, rapporteur du Parlement sur le prochain budget européen, mobilise tous azimuts pour "un Pacte Climat-Emploi qui donnerait à l'Europe un nouveau départ". ©saskia vanderstichele

Alors que les Vingt-Sept entameront vendredi la négociation du plan de relance européen, le négociateur en chef du Parlement pour le prochain budget met en garde contre "l'erreur dramatique" de ceux qui croient que l'économie peut redémarrer comme avant. Et brandit des propositions pour mobiliser des centaines de milliards par an pour une relance verte.

La double photo d’identité de Martin Luther King en prison, face et profil, trône sur une pancarte au centre du salon. Un souvenir de la manifestation Black Live Matters que Pierre Larrouturou, fraîchement élu au Parlement européen, n’aurait manquée pour rien au monde. Mais dans l'hémicycle, l’économiste français n’est pas de ceux qui courent derrière tous les combats. Le social-démocrate, responsable en chef du budget européen 2021, creuse depuis plusieurs années le même sillon: mobiliser des centaines de milliards d’euros pour enrayer le réchauffement climatique. Alors que les Vingt-Sept entameront vendredi leur bras de fer collectif sur le plan de relance de 750 milliards d’euros proposé par Ursula von der Leyen, le rapporteur brandit l’aiguillon.

Ce projet de plan de relance européen, c’est une bonne base selon vous?
C’est une avancée historique, mais ça n’est pas suffisant. C’est à peu près 1% du PIB européen: dans une lettre commune il y a un mois, les patronats allemand, français et italien appelaient un plan Marshall allant jusqu’à 5% du PIB. Et en termes de durée il n’est pas sûr du tout que ce soit suffisant...

L’investissement privé ne pourrait-il pas prendre le relais?
J’ai eu un échange un peu tendu avec un directeur général à la Commission qui expliquait qu’ils espéraient un effet de levier: vous mettez dix sur la table et le secteur privé met trente. Ça marche quand il y a un dynamisme et une capacité d’endettement facile. Mais on sort d’une période où tous les secteurs se sont surendettés. Que va-t-il se passer? Regardez le Japon: depuis l'éclatement de la bulle spéculative les plans de relance du gouvernement n'ont aucun effet multiplicateur. Dès que le plan de relance s’arrête, le Japon retombe en récession. Aux Pays-Bas, la dette privée est à 298% du PIB. Or on sait depuis la crise de 1929 que la dette privée est la plus dangereuse. L’an dernier aux États-Unis, la dette totale a augmenté de 11% du PIB. C’est pareil en Chine, partout.

"Le Covid est comme une énorme étincelle sur un baril de poudre."

En clair: ce plan de relance ne suffirait pas selon vous à relancer le moteur?
Les chefs d’État n’arrivent pas à se mettre d’accord sur le diagnostic. Est-ce que c’est juste une parenthèse et une fois que le virus sera calmé tout reprendra comme avant? À mes yeux il y a besoin d’un changement radical. Avant Noël, le patron de la Bundesbank disait: l’Allemagne entre en récession, il faut un plan de relance. Il y a deux ans, le FMI alertait sur le fait que l’économie mondiale risque une récession dix fois plus grave que celle de 2008. Donc le Covid-19 est comme une énorme étincelle sur un baril de poudre.

Qu’est-ce qui vous fait dire que les Vingt-Sept n'ont pas de diagnostic partagé?
Je suis en contact avec des sherpas, des commissaires européens, des gens de chez Charles Michel, des ambassadeurs européens... Certains continuent de croire qu’on va avoir une reprise en V, qu’il faut tenir bon quelques mois, mettre des matelas et qu’à l’automne, l’économie va redémarrer comme avant. Je pense que c’est une erreur dramatique.

Vous plaidez depuis des années pour des financements massifs pour une économie décarbonée. Cette crise est une opportunité?
Au mois de mai, malgré le ralentissement de nos économies, la concentration de CO2 a atteint 417 parties par million (ppm): c’est +2,4 en un an, une augmentation trois fois plus rapide que dans les années 1970. Qu’est-ce qui se passera dans quinze ou vingt ans si les nappes phréatiques sont vides pendant deux mois? Donc il faut une action décisive. Et, bonne nouvelle, agir pour le climat est un des leviers les plus importants pour créer des emplois. On est dans un moment de recherche d’idées, il y a une grande ouverture y compris de gens qui étaient plutôt conservateurs et qui disent qu’il y a matière à mettre des choses nouvelles sur la table.

Comme la création d'impôts européens, des nouvelles "ressources propres"?
Oui, Mark Rutte ne veut pas mettre plus d’argent et il n’est pas le seul. Il est crucial d’avancer sur les ressources propres européennes.

"Quand vous faites décoller Ariane 5, vous allumez les quatre moteurs: vous n’allumez pas un moteur en attendant de voir si ça marche pour allumer le second."

La Commission demande des taxes vertes, une taxe sur les géants du Net. Vous dites: elle fait fausse route?
La taxe sur le numérique c’est très sympathique, mais c’est peut-être 1,5 milliards. La taxe plastique, tout le monde est d’accord, mais ça rapporte 7 milliards au début et ça diminue ensuite. Or on cherche quelques centaines de milliards. Il faut être sérieux. Quand vous faites décoller Ariane 5, vous allumez les quatre moteurs: vous n’allumez pas un moteur en attendant de voir si ça marche pour allumer le second.

Vous demandez donc une taxe sur les transactions financières et une taxe sur les bénéfices des entreprises…
Quand j’ai acheté mon téléphone, j’ai payé 19% de TVA. Quand elle achète des raviolis, même une famille très modeste doit payer 5,5% de TVA pour contribuer à l’effort collectif. Par contre, si on achète des actions, c’est 0,0%. En 2011, la Commission européenne a rédigé la directive pour une taxe sur les transactions financières de 0,1%. Elle pourrait rapporter entre 55 et 60 milliards chaque année. Est-ce qu’on remet ça sur la table? Les Anglais ne sont plus là pour bloquer... En Europe, quand j’étais petit, l’impôt sur les sociétés était à 45%. On est tombé à 19% en moyenne. Si l’Europe instaure un impôt de 5% – qui ne toucherait pas les structures de moins de 20 salariés et qui dépendrait de l’évolution du bilan carbone de l’entreprise – elle collecterait 75 milliards.

"On créerait des millions d’emplois, sans demander un centime aux États membres et sans avoir les gilets jaunes dans la rue."

Une taxe sur les bénéfices en pleine crise, ce n’est pas contre-intuitif?
En période de crise, les marchés sont plus volatils, donc la taxe sur les transactions financières rapporterait plus, par contre beaucoup d’entreprises ne font pas de bénéfices et ont même besoin d’aide: donc les deux se complètent. Avec ces deux taxes, on doublerait le budget européen de façon pérenne, on créerait des millions d’emplois, sans demander un centime aux États membres et sans avoir les gilets jaunes dans la rue.

Un autre moteur de la "fusée" que vous défendez, c'est flécher la création monétaire de la BCE vers le climat et l’emploi. C’est un tabou?
Je trouve que ça bouge, même si j’aimerais que ça aille plus vite... Tout le monde est d’accord pour que la Banque européenne d’investissement soit une banque du climat, la question est de savoir: est-ce que la BEI, c’est juste un petit logo avec la planète qui sourit, ou est-ce qu’elle aura de vrais moyens? Si la BCE lui apporte 100 milliards de "quasi-equity", ça revient à 50 milliards de vrais fonds propres. Avec ça, la BEI peut faire 300 milliards de prêts.

"La question c'est: est-ce que quelqu’un le met sur la table de négociation?"

Quelque 700 personnalités ont signé un appel soutenant ces idées. Que vous disent ceux qui ne signent pas?
Cet appel pour des ressources propres; le fléchage climat de la création monétaire; et une loi pour que les banques cessent de financer les énergies fossiles est déjà soutenu par un million de personnes. Avec notamment des politiques de six familles politiques (dont Jean-Luc Crucke (MR), Paul Magnette (PS), NDLR). Honnêtement je n’ai entendu d’argumentaire contraire. La question c'est: est-ce que quelqu’un le met sur la table de négociation?

Le Parlement est-il prêt à bloquer le budget en pleine crise s'il n'obtient pas de nouveaux impôts européens?
Cinq groupes politiques soutiennent les lignes directrices que je propose pour l’année prochaine et qui redisent que le Parlement peut bloquer s’il n’y a pas d'avancée décisive sur les ressources propres. Ce n’est bien sûr pas notre objectif, c’est pour ça qu’on passe notre temps à mettre des solutions sur la table, à rencontrer des acteurs et à demander une négociation d’un nouveau type.

"On est dans une situation exceptionnelle, on propose une négociation d’un type exceptionnel: que toutes les semaines, on réunisse dans une grande salle des représentants du Parlement, de la Commission et des chefs d’État jusqu'à un accord."

C’est-à-dire?
On va attendre des mois que les chefs d’État trouvent un accord, après ça le Parlement va dire que ce n’est pas suffisant... Ca n’est pas sérieux. On est dans une situation exceptionnelle, on propose une négociation d’un type exceptionnel: que toutes les semaines, on réunisse dans une grande salle des représentants du Parlement, de la Commission et des chefs d’État jusqu'à un accord.

Un accord en juillet vous semble hors de portée?
Ça serait bien qu’on ait un accord au plus tard début septembre. Il est important que les mouvements citoyens mettent la pression pour nous aider à faire reculer quelques lobbies. On pourrait innover aussi pour la ratification du Plan de relance: il faut un référendum sur la relance verte dans tous les pays européens la même semaine (consultatif en Belgique). C’est une idée de Jürgen Habermas. Ça aurait de l’allure que tous les Peuples d’Europe soient consultés pour approuver un Pacte Climat-Emploi, qui donnerait à l’Europe un nouveau départ.

"Ça aurait de l’allure que tous les peuples d’Europe soient consultés pour approuver un Pacte Climat-Emploi, qui donnerait à l’Europe un nouveau départ."

Et en cas de rejet?
Si on est Vingt-Sept, c’est génial. Si on est moins, on fait une coopération renforcée. L’unanimité, c’est une excuse de paresseux pour ne rien mettre sur la table.

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