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interview

Thomas Dermine: "Il faut un plan européen de 5.000 milliards pour le climat"

©Dries Luyten

Pour être crédible sur ses objectifs climatiques, l'Union doit remettre chaque année sur la table l'équivalent du plan de relance de la crise du covid, plaide le secrétaire d'État.

Après un conclave budgétaire, c'est un rituel immuable: cernés par la longue négociation, les membres du gouvernement défendent l'accord dans les médias, soulignent les concessions qu'ils ont obtenues, et la vie politique peut reprendre son cours normal. Immuable? C'est sans compter sur le golden boy du PS, Thomas Dermine, qui reste sur sa faim. Côté pile, un changement de cap historique: "Pour la première fois en 40 ans, on va augmenter le taux d'investissements publics, pour passer de 2,5% et atteindre 3,5% en 2024." Côté face, la conviction qu'on est très loin du compte: "C'est bien au-dessous que ce dont on aurait besoin si on veut être crédibles sur notre objectif de neutralité climatique."

Le secrétaire d'État à la relance et aux investissements stratégiques est donc "puzzled" – perplexe, mais l'interview est en anglais parce que le socialiste a aussi invité Politico Europe (média hebdomadaire de langue anglaise, basé à Bruxelles, NDLR), dans l'espoir de faire porter son offensive contre le statu quo bien au-delà des sphères belges.

"L'Union européenne a neuf ans pour atteindre son objectif de réduire de 55% ses émissions pour 2030. Si on regarde ce qu'on a fait jusqu'à présent, il est clair qu'on n’y arrivera pas juste en en faisant plus avec la même recette."

Obligation de moyens

Son point de départ: l'Union européenne s’est fixée pour objectif de réduire de 55% ses émissions pour 2030. "On a neuf ans. Si on regarde ce qu'on a fait jusqu'à présent, il est clair qu'on n’y arrivera pas juste en en faisant plus avec la même recette", tranche-t-il. On s'est beaucoup concentré sur les émissions liées à des facteurs individuels sans investir massivement dans les facteurs collectifs, les infrastructures notamment. "Au milieu du XIXᵉ siècle, on est passés d'une société dominée par le travail des humains et des chevaux à une société basée sur le charbon. On l'a fait en vingt ans, et on l'a fait parce qu'on a investi massivement dans les infrastructures collectives. On a construit des voies ferrées, des canaux. Et la Belgique était au centre de cette transition." Idem après la Seconde Guerre mondiale et le passage à l'économie du pétrole. "Quand on a fait ces transitions, on investissait 7 à 8% de notre PIB en infrastructures. Aujourd'hui, en Europe, la plupart des États membres sont entre 2 et 3,5%."

3,7%
Pour atteindre l'objectif de -55% d'émissions en 2030, l'Europe doit investir 3,7% de son PIB annuel rien que dans les infrastructures énergétiques et de transport.

C'est à cette étape que Thomas Dermine dégaine ce chiffre pioché dans une étude d'impact de la Commission européenne: pour atteindre l'objectif de -55% d'émissions en 2030, l'Europe doit investir 3,7% de son PIB annuel rien que dans les infrastructures énergétiques et de transport. La traduction du secrétaire d'État: "Nous avons besoin d'un plan d’investissement européen de 5.000 milliards d'euros juste pour le climat pour les dix prochaines années", plaide-t-il.

©Dries Luyten

En juillet 2020, les Vingt-Sept ont décidé, pour la première fois, de contracter, via la Commission européenne, un grand emprunt commun de 750 milliards d'euros, réparti entre les États membres sous forme de subsides et prêts pendant cinq ans ("Next Generation EU"). Ce que demande le secrétaire d'État revient à répéter l'opération chaque année.

Répéter la méthode

Comment? La Commission européenne a creusé le sillon, il faut y ressemer l'ambition, poursuit Dermine: "La façon extraordinaire dont la Commission a orchestré le fonds de relance et de résilience ouvre la voie. On pourrait utiliser exactement le même type d'instruments financiers et les répliquer chaque année; le même type de coordination entre les États membres et la Commission; le même type de taxonomie, de cadre d'évaluation."

"La façon extraordinaire dont la Commission a orchestré le fonds de relance et de résilience ouvre la voie."

L'Europe n'a pas encore arrêté précisément la manière dont elle va rembourser son grand emprunt à partir de 2026: comment ferait-elle pour financer cette ambition? Le socialiste avance deux pistes.

À court et moyen terme, il mise sur une coordination budgétaire plus étroite. Il cite l'impôt minimum sur les multinationales, la taxe sur les transactions financières, le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières, la taxation des géants du numérique. "Il y a là le potentiel pour 80 à 100 milliards d'euros de revenus additionnels", estime-t-il. À quoi il ajoute les revenus possibles d'une meilleure coordination européenne de la lutte contre la fraude – il plaide notamment pour la création d'un équivalent européen de l'Internal Revenue Service (IRS), l'agence fédérale américaine de collecte des impôts et taxes. "Avec une coopération améliorée et de nouvelles taxes au niveau européen, on pourrait atteindre 20 à 40% des besoins pour le nouveau plan."

Le solde? "Le reste doit être financé exactement de la même manière que le fonds de relance et de résilience: via l'Eurosystème, via l'émission de dettes qui pourraient être acquises sur le marché secondaire par la Banque centrale européenne." Une forme d'assouplissement quantitatif "vert", qui serait, selon lui, pleinement justifié par les traités, puisque le système des banques centrales doit soutenir les objectifs généraux de l'Union.  

La survie de l'Europe

Pour Thomas Dermine, il est temps de lancer le débat, alors que l'Europe lance une grande discussion sur la réforme de ses règles budgétaires. Il le sait, créer massivement de la dette européenne n'est clairement pas l'option de départ des pays dits "frugaux", et la sensibilité de l'Allemagne sur ce terrain reste incertaine – le ton sera donné par le futur ministre des Finances de la coalition "feu tricolore".

"Si c'était simple, ce serait déjà fait. Nous avons des contacts bilatéraux informels avec plusieurs États membres. Aucun n'a dit que l'idée est stupide, mais ça va être une bataille politique, c'est l'essence du changement", poursuit Dermine.

"La question est: que voulez-vous laisser à la génération suivante? Un morceau en plus de dette long terme à taux très bas, ou une planète invivable?"
Thomas Dermine
Secrétaire d'État aux investissements stratégiques

Qui fourbit déjà ses arguments face à ceux qui présentent l'endettement public comme un problème: "Les grands défis de l'humanité ont toujours été liés à une augmentation considérable de l'investissement public et des niveaux de dette." En contractant une dette de très long terme – à 50 ou 100 ans – aux taux d'intérêt actuels, et si vous le faites au niveau européen, le risque d'une spirale négative sur la dette est extrêmement bas, plaide-t-il. "La question est: que voulez-vous laisser à la génération suivante? Un morceau en plus de dette long terme à taux très bas, ou une planète invivable?"  

Dans la balance, il y a aussi la survie même du projet européen, estime-t-il. "On a un défi massif, on doit investir. Or on doit investir au niveau auquel on est responsable pour la création monétaire, parce que, oui: une partie va être faite par la création monétaire. On doit donc le faire au niveau européen et être extrêmement ambitieux." Thomas Dermine prend soin de souligner son attachement à l’intégration européenne avant de poser ceci: "Si l'Europe ne le fait pas, et si on est sérieux envers la prochaine génération, on ferait mieux d'en sortir, pour retrouver la souveraineté monétaire au niveau national et investir au niveau national."

Le secrétaire d'État avance son plaidoyer, pas la position du gouvernement belge. Mais le ministre des Finances Vincent van Peteghem (CD&V) partage largement cette vision d'investissements massifs, assure-t-il. "On essayera d'en faire une position du gouvernement pour la pousser dans l'arène européenne. Mais le débat doit commencer maintenant."

Les phrases clé

  • "Les grands défis de l'humanité ont toujours été liés à une augmentation considérable de l'investissement public et des niveaux de dette."
  • "On doit investir au niveau auquel on est responsable pour la création monétaire, parce que oui: une partie va être faite par la création monétaire."
  • "Si l'Europe ne le fait pas, et si on est sérieux envers la prochaine génération, on ferait mieux d'en sortir, pour retrouver la souveraineté monétaire au niveau national et investir au niveau national."

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