Tourisme, une mutation dans la douleur

Un travailleur installe des parasols sur la plage de Barcelone. ©EPA

Voyager moins loin, à l'écart des foules et des dérives du surtourisme: la pandémie de Covid-19 va bouleverser les habitudes de beaucoup de voyageurs cet été. Elle pourrait aussi marquer un tournant dans la transformation du secteur vers des modèles plus résilients.

"Voyage, voyage, plus loin que la nuit et le jour", chantait Desireless... et son tube résonne aujourd’hui comme un pied de nez aux déconfinés. En ce premier été coronavirus, le rêve d’ailleurs mènera peu de pérégrins "des îles Fidji au Fujiyama". Exsangue, le secteur du tourisme appelle à voyager local, des gouvernements et régions offrent même des chèques aux familles qui réservent des nuitées au pays. Frappés par la crise, beaucoup de ménages ne répondront pas à l’appel du large par manque de moyens. Échaudés par le confinement, combien renonceront à s’aventurer au loin, même une fois les frontières rouvertes, par crainte d’y rester bloqués? Combien opteront pour la croisière ou l’hôtel-club, après avoir vu les milliers de malchanceux cloîtrés en quarantaine? À court terme, "toutes les conditions sont réunies pour un phénomène de relocalisation des flux", constate Jean-Michel Decroly, professeur de géographie et tourisme à l’Université libre de Bruxelles (ULB). Ce reflux pourrait-il marquer durablement le secteur, accélérer sa mutation et tourner la page du surtourisme ?

«Il n’y aura pas de retour à la normale. À l’encontre de ce qui s’est passé ces cinquante dernières années, on va vraisemblablement entrer dans une logique de réduction de l’offre? couplée à une baisse de revenu des ménages en raison de la crise.»
Jean-Michel Decroly
Professeur de géographie et tourisme à l’Université libre de Bruxelles (ULB)

"Toute phase de crise amène un contexte favorable à des transformations, encore faut-il les vouloir et les accompagner", estime Caroline Blondy, professeure de géographie et spécialiste du tourisme à l’Université de La Rochelle. Mais si le virus est maîtrisé, si les grandes lignes et les frontières réouvrent, "bien malin qui pourrait dire que ça repartira ou non comme avant". Pour sa part, Jean-Michel Decroly en est convaincu: "Il n’y aura pas de retour à la normale. Il va y avoir de la restructuration, des faillites, malgré les aides publiques. À l’encontre de ce qui s’est passé ces cinquante dernières années, on va vraisemblablement entrer dans une logique de réduction de l’offre couplée à une baisse de revenu des ménages en raison de la crise." Une situation de nature à mener vers un tourisme davantage réservé aux élites, juge-t-il. Une tendance qui pourrait être renforcée par l’injonction de durabilité: la nécessité d’intégrer dans les prix le coût environnemental et social du voyage.

Empreinte publique

Si la pandémie contribue à refaçonner le tourisme, ce pourrait notamment être par l’orientation des plans publics d’aide au secteur. "La crise actuelle représente une opportunité historique de moderniser le tourisme dans l'Union européenne et de le rendre plus durable", affirmait le Parlement européen dans une résolution adoptée mi-juin. La Commission entend y consacrer un cinquième du plan de relance de 750 milliards d’euros sur lequel les États membres cherchent à s’accorder. Une manne pour sauver ceux qui peuvent l’être, tout en les canalisant sur la voie de la décarbonation.

"Le tourisme tel qu’on l’a connu jusqu’à aujourd’hui ne pourra plus exister [...], on va lui substituer des voyages à l’échelle humaine qui vont redynamiser la proximité."
Karima Delli
présidente de la commission Transport au Parlement européen

"Le tourisme tel qu’on l’a connu jusqu’à aujourd’hui ne pourra plus exister, tranche l’eurodéputée verte Karima Delli, qui préside la commission Tourisme du Parlement européen. Le voyage à n’importe quel prix menace certaines villes, devient un objet détesté par les habitants, le tourisme de masse est responsable à lui seul de 8% des émissions mondiales de CO2, on va lui substituer des voyages à l’échelle humaine qui vont redynamiser la proximité." Si la volonté politique est réunie pour porter cette intention, reste à voir comment. Les aides au secteur seront-elles liées à des indicateurs de durabilité? Encore faudrait-il les définir.

"Le risque est d’aboutir à favoriser les lobbies les plus puissants à Bruxelles au profit de structures multinationales hors d’échelle et peu créatrices d’emplois."
Jean-Luc Michaud
Président de l'Institut français du Tourisme

Méfiant, Jean-Luc Michaud, directeur du think tank Institut français du Tourisme souligne que, alors que le secteur est principalement constitué de petites et très petites entreprises, "le risque est d’aboutir à favoriser les lobbies les plus puissants à Bruxelles au profit de structures multinationales hors d’échelle et peu créatrices d’emplois. Ça va être un test quant à la capacité de la Commission européenne d’être à l’écoute des citoyens et des territoires." La transformation du tourisme dépendra largement des rapports de force qui vont s’établir entre pouvoirs publics et grandes sociétés leader du secteur, souligne aussi Jean-Michel Decroly : "On verra quels sont les acteurs qui seront effectivement soutenus."

Imaginaire de proximité

Si la crise entraîne des destructions créatrices, elle pourrait accélérer l’accessibilité du tourisme aux aînés, de plus en plus nombreux, tout en répondant mieux aux usages des millennials et suivants, pour qui le numérique et les réseaux sociaux jouent un rôle central dans l'interaction avec les services touristiques – sans parler des plateformes comme Airbnb et Booking, dont nos interlocuteurs appellent à davantage de régulation. Pour mettre le tourisme sur les rails d’une plus grande résilience, "il faut favoriser l’émergence de petites structures, assurer une meilleure diffusion de la fréquentation, dans l’espace et dans le temps, une meilleure intégration dans les sociétés et les paysages", estime Jean-Luc Michaud. Une approche qui ne coule pas de source pour tout le monde. Caroline Blondy s’interroge: "Est-ce que le nombre peu important de touristes dans un espace où l'on n’a pas l’habitude de cette altérité est moins destructeur qu’un grand nombre concentré sur un petit espace?"

"Est-ce que le nombre peu important de touristes dans un espace où l'on n’a pas l’habitude de cette altérité est moins destructeur qu’un grand nombre concentré sur un petit espace?"
Caroline Blondy
Professeure de géographie et tourisme à l'Université de La Rochelle

Plus durable, le tourisme pourrait aussi le devenir par les modes de transport choisis par les voyageurs, qui concentrent les trois quarts des émissions liées à cette industrie dont la plus grande part est le fait de l’aérien. "Cela n’est plus possible, estime Karima Delli. On va avoir des outils au niveau européen pour réduire le nombre de vols. Il faut investir, notamment avec le train de nuit, qui peut remplacer les trajets entre 600 et 1800 km." L’éclosion du "flying shame" s’accompagnait déjà avant la crise d’une explosion du degré d’occupation des trains couchette dans les pays nordiques. Mais le "slow tourism" et ses innombrables déclinaisons peut-il devenir autre chose qu’une niche? "Toute diversification sera bienvenue, mais je ne pense pas que ça bouleverse la donne fondamentalement", estime Jean-Luc Michaud.

Qu’on parle de transport bas carbone (comparez le prix du billet train à celui de l’avion), ou d’hébergement durable (une semaine dans un agrotursimo toscan versus dans un grand complexe hôtelier), le prix est le premier frein au développement d’un tourisme plus respectueux de son environnement. "Le tourisme durable, ce sont souvent des niches qui s’adressent à des élites qui acceptent de payer plus cher un voyage dans des conditions moins agréables", résume Caroline Blondy. Et le prix n’est pas la seule barrière à l’essor d’un tourisme plus doux. "Il y a une question d’imaginaire, souligne Jean-Michel Decroly. Pour une majeure partie de la population, l’idée de faire de la randonnée en Forêt Noire ne paraît pas grisante. L’imaginaire du voyage associe encore l’exotisme à du déplacement lointain, du soleil, la mer. Il faut changer les imaginaires, faire émerger un imaginaire de l’exotisme dans la proximité." La crise va-t-elle changer le tourisme, un peu, beaucoup, pas du tout? Cela reste à observer.

Une occasion pour les villes de s'ajuster au surtourisme

AMSTERDAM

La raréfaction des visiteurs a donné des idées aux Amstellodamois. Convaincus par une qualité de vie nouvelle provoquée par la raréfaction des touristes, ils sont 30.000 à avoir signé une pétition pour demander l’interdiction de l’ouverture de nouveaux hôtels, une augmentation de la taxe touristique et surtout un plafonnement à 12 millions du nombre de nuitées annuelles – le niveau de 2014. Vu le nombre de signatures, la proposition fera l’objet d’un référendum local. Après avoir massivement promu la ville comme destination touristique phare, les autorités avaient déjà mis la promotion en sourdine, interdit les boutiques exclusivement dédiées aux touristes, interdit les locations de type AirBNB dans certains quartiers et augmenté la taxe de séjour (3 euros par personne plus 7% du prix de l'hébergement). La ville prévoit encore d'établir un système de gestion des espaces les plus prisés et de chercher à attirer des visiteurs "de qualité" – des visiteurs de musées plutôt que fêtards.

VENISE

Dire que la désertion des touristes a rendu Venise à ses habitants serait trompeur: la plupart ont quitté les lieux depuis longtemps. Sous la pression d’un surtourisme qui ne date pas d’hier, la population de la ville-musée est tombée de 170.000 habitants après la dernière guerre à 52.000, qui pour la plupart vivent de l’accueil des quelques 30 millions de visiteurs par an. Dans une lettre commune, des académiques, directeurs de musées et stars comme Mick Jagger et Francis Ford Coppola ont appelé au sauvetage d’une ville colonisée par les bateaux de croisière géants et les logements touristiques – la capacité d'hébergement a doublé ces dix dernières années, pour atteindre 80.000 chambres. Ils plaident pour une régulation stricte du flux touristique, du marché d'Airbnb et un soutien aux locations de longue durée. "Nous espérons avoir à l'avenir un tourisme lent. Cela ne signifie pas moins de tourisme, mais une meilleure organisation", expliquait récemment à l’Agence France presse une responsable des musées de la ville.

BARCELONE

Les Barcelonais ont pu redécouvrir le plaisir de flâner au parc Güell dans une ville transfigurée par la désertion de ses 30 millions de visiteurs annuels. Au grand dam d’un secteur largement resté à l’arrêt – une catastrophe pour l’économie du pays, dont il représente 12%. Dans la ville de Gaudi, la crise n’en aura pas moins été l’occasion de renforcer le combat de la commune contre le surtourisme. Depuis 2015, la bourgmestre de la ville affiche haut et fort sa volonté de freiner le tourisme de masse et de limiter la spéculation immobilière qu’il alimente. Barcelone entend favoriser un tourisme «plus équilibré et durable, étalé sur l’année, plus culturel et familial». La ville a interdit les nouveaux hôtels dans les quartiers touristiques et tente d’organiser une canalisation des flux vers des lieux d'intérêt en périphérie. Barcelone tente de pousser les propriétaires d’appartements touristiques à les céder aux locaux – la crise pourrait accélérer le mouvement.

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés