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À Lingen, l'Allemagne passe du nucléaire à l’hydrogène

La centrale nucléaire de Lingen est l'une des plus modernes d'Allemagne. ©EPA

Le site nucléaire de Lingen sera le dernier à fermer en Allemagne. La ville passera alors du nucléaire à l’hydrogène vert, dont la production doit démarrer en 2024. Reportage.

Le maire de Lingen, Dieter Krone, se souvient parfaitement du tremblement de terre provoqué par la conférence de presse d’Angela Merkel le 14 mars 2011, trois jours après la catastrophe de Fukushima.

"Tout le monde se demandait ce que cela aurait comme conséquence pour la centrale de Lingen qui fait vivre la ville."
Dieter Krone
Maire de Lingen

La chancelière, visage grave, parle de "césure pour le monde entier, pour l’Europe et pour l’Allemagne", annonce un "moratoire" de trois mois sur le nucléaire dans son pays et demande un "grand débat" sur la politique énergétique allemande car "il est de notre devoir d’atteindre le plus vite possible l’âge des énergies renouvelables".

Milieux d’affaires et industriels sont sous le choc. Le nucléaire représente alors 22% de production d’électricité et la prospérité du pays semble dépendre de cette source d’énergie réputée bon marché. Mais, dix ans plus tard, le paysage énergétique allemand a radicalement changé. 50% de la production d’électricité provient des énergies renouvelables.

Angela Merkel, le 14 mars 2011, à la Chancellerie de Berlin: trois jours après la catastrophe de Fukushima, l'Allemagne enclenche le mouvement vers la fin du nucléaire. ©EPA

Un délai avant la fin annoncée

Le 14 mars 2011 restera l’une des dates les plus marquantes de la carrière politique d’Angela Merkel. Et un choc pour Dieter Krone et ses administrés. "Je me souviens parfaitement de ce jour. L’annonce venant de Berlin a provoqué de grosses inquiétudes dans la ville, rappelle le maire (sans étiquette politique) qui était alors en poste depuis un an seulement. Les gens étaient à la fois inquiets qu’un accident puisse se produire ici aussi. Et puis tout le monde se demandait ce que cela aurait comme conséquence pour la centrale de Lingen qui fait vivre la ville."

3,5 millions
de foyers
Avec ses 10.000 GWh par an, la centrale de Lingen fournit du courant à 3,5 millions de foyers.

Rapidement, il est clair que ce site, considéré comme l’un des plus modernes du pays, ne sera pas concerné par les fermetures immédiates décidées par le Parlement.  Le 30 juin 2011, les députés allemands adoptent, à une écrasante majorité, le projet de loi présenté par le gouvernement Merkel, qui prévoit la fermeture de toutes les centrales allemandes - 17 au total - d’ici au 31 décembre 2022.

Huit installations considérées comme vétustes mettent immédiatement la clé sous la porte. Les neuf autres fermeront par étapes, Lingen en dernier. Avec ses 10.000 gigawattheure (GWh) par an, la centrale inaugurée en 1988 fournit du courant à 3,5 millions de foyers. Une unité de production plus ancienne, inaugurée en 1977, est déjà en cours de démembrement.

Virage énergétique

Mis à part une poignée de curiosités touristiques - l’ancien Hôtel de ville, petit bâtiment blanc avec pignon à gradins, typique de la Renaissance néerlandaise, agrémenté d’un carillon animé trois fois par jour, ou l’ancienne usine de locomotives en brique transformée en galerie d’art - rien ne distingue en apparence Lingen des communes voisines, dans cette région dominée par les zones pavillonnaires en brique entourés de jardins soignés. La rue piétonne est bordée des incontournables chaînes de mode internationales et de quelques bâtisses à colombage des XVIe et XVIIe siècles…

C’est pourtant dans cette commune de 58.000 habitants, au cœur de la forêt et en bordure du canal d'Ems, que se joue une page du virage énergétique impulsé par Angela Merkel. La centrale nucléaire de Lingen sera la dernière à se déconnecter du réseau, fin 2022, conformément à la décision prise par la Chancelière en 2011. C’est également à Lingen que l’Allemagne veut produire, à compter de 2024, les plus grosses quantités au monde d’hydrogène vert.

Il faut prendre une petite route à travers la forêt pour atteindre le site. Seule la légère fumée blanche s’élevant de la tour aéroréfrigérante indique que le géant de béton est encore en activité. Aucun mouvement de véhicule ou de personnel derrière les barbelés.

"Les gens d’ici ne se posent pas de question sur le nucléaire."
Alexander Vent
Militant anti-nucléaire

Le centre d’information destiné au public semble, lui aussi, plongé dans la torpeur, du fait de la pandémie. Le petit musée propose une exposition pédagogique: une reproduction miniature du site, une maquette électrifiée s’ouvrant pour révéler l’intérieur du colosse, un tableau mural indiquant que la radioactivité se trouve partout dans notre environnement, jusque dans les modèles anciens de montres portées au poignet... Le site accueille à l’occasion des classes ou des visiteurs isolés. 

Avec ses 10.000 gigawattheure (GWh) par an, la centrale de Lingen inaugurée en 1988 fournit du courant à 3,5 millions de foyers. ©BELGAIMAGE

Dans le collimateur des anti-nucléaires

Le besoin d’information de la population locale semble limité. "Les gens d’ici ne se posent pas de question sur le nucléaire. Il n’y a aucune remise en question", déplore Alexander Vent, l’un des rares militants anti-nucléaires locaux. Né dans la région, parti vivre plus loin de la centrale pendant trente ans et revenu après l’annonce de la fermeture prochaine, ce père de famille représentant commercial pour l’industrie pharmaceutique est l’un des fondateurs de AgiEL, un groupe de militants demandant la sortie totale du nucléaire civil en Allemagne.

"Il faut bien voir que les entreprises actives dans le nucléaire ici sont de gros sponsors, du théâtre, de la culture, du club de foot, des associations sportives…"
Alexander Vent
Militant anti-nucléaire

Et surtout la fin des activités sur place du spécialiste français du nucléaire Framatome "qui vend des éléments de combustible au monde entier, y compris à des centrales désuètes vraiment dangereuses comme la centrale belge de Doel, permettant ainsi la poursuite de l’activité de ce site vétuste. Nous sommes d’avis qu’il faut définitivement tourner le dos à toute activité nucléaire, et pas seulement à Lingen ou en Allemagne.", dit-il.

Retombées socio-économiques

Les activistes - 20 à 30 personnes – se retrouvent une fois par mois. "On veut que ce qui se passe ici, chez Framatome, soit plus transparent. On organise des manifestations sur le marché, devant la centrale… Malheureusement, les habitants de la région ne s’intéressent pas à tout ça. Il faut bien voir que les entreprises actives dans le nucléaire ici sont de gros sponsors, du théâtre, de la culture, du club de foot, des associations sportives…"

Le maire énumère, effectivement, les bienfaits de décennies de nucléaire pour sa commune. Grâce à sa centrale, Lingen a pu financer un théâtre de 700 places assises, unique dans la région, des salles de sport, un parking sous-terrain sous la place du marché - là encore unique dans la région.

2,5%
À Lingen, le taux de chômage n'est que de 2,5%.

Les familles disposent de places en nombre suffisant dans les jardins d’enfants, "et la garde est aussi possible pour une journée complète", ajoute le maire, précision qui ne va toujours pas de soi en Allemagne dans un pays où bien des femmes travaillent à mi-temps, faute de places de garde à temps plein pour leurs enfants. "Les cadres qui viennent pour quelques années peuvent envoyer leurs enfants dans des écoles bilingues avec l’anglais à côté de l’allemand, ce qui leur permet de poursuivre ensuite leur carrière à l’international", souligne également le maire.

À Lingen, 2.500 étudiants fréquentent la dépendance locale de l’Université d’Osanabrück, installée à côté du musée situé dans l’ancienne usine de construction ferroviaire à deux pas de la gare. Le bâtiment de briques, de verre et d’acier, fraîchement rénové, accueille notamment les quelque 25 étudiants d’une filière hyper spécialisée dans l’énergie. Dans la ville, le taux de chômage est de 2,5% et la population augmente de façon continue, de l’ordre de 10% par an, au point de créer quelques tensions sur le marché du logement.

Filière pétrolière et gazière

À Lingen, l’économie est dominée par l’énergie depuis des décennies. Avant le nucléaire, la région, qui dormait sur les plus gros réservoirs de pétrole et de gaz d’Allemagne, s’est lancée dans l’extraction à la fin des années 40.

Aujourd’hui encore, la raffinerie de PB emploie 750 personnes. Rosen, spécialiste des équipements spéciaux autour de l’industrie pétrolière, leader mondial sur son créneau, est implanté à Lingen avec 1.500 salariés. Le fabricant d’électricité RWE y exploite une centrale à gaz de 400 salariés.

La centrale nucléaire avec ses quelque 400 salariés semble en regard de dimension modeste. C’est pourtant elle qui assure toujours la base de la prospérité de la ville, grâce aux colossales - mais tenues secrètes - recettes fiscales qu’elle procure à la commune.

Hydrogène vert

À quelques mois de la fermeture, cette hyper spécialisation de l’économie locale sur l’énergie est perçue comme un atout, en plus de la situation géographique du bourg. Située à proximité du plus gros port européen, Rotterdam, et des parcs éoliens off-shore de la Mer du Nord, Lingen était tout indiquée pour produire le fameux hydrogène vert qui doit permettre à l’Allemagne d’atteindre ses objectifs climatiques.

Le gouvernement, jugé trop peu ambitieux par la Cour Constitutionnelle en juin dernier, vise désormais la neutralité carbone à l’horizon 2045. "L’hydrogène, répète à l’envi le ministre de l’Économie Peter Altmaier, est un élément clé du virage énergétique." Le défi est colossal.

Plusieurs projets concernent directement Lingen. BP et le gestionnaire danois de parcs éoliens off-shore Orsted, ont ainsi annoncé en novembre dernier vouloir installer à Lingen un électrolyseur de 50 mégawatts (MW) capable de produire une tonne d’hydrogène vert par heure, soit près de 9.000 tonnes par an. Le tout grâce au courant produit par le parc off-shore d’Orsted en Mer du Nord.

"En tant que physicien, je trouve le nucléaire civil très intéressant. Mais il faut bien avouer que c’est une technique qui coûte beaucoup trop cher si on prend en considération la question du traitement des déchets, toujours non résolue."
Tim Hussmann
Ingénieur

Cela suffirait pour remplacer 20% de la consommation actuelle d’hydrogène d’origine fossile produit par la raffinerie locale, et éviter l’émission de 80.000 tonnes de CO2 par an.

Dans le cadre d’un autre projet, toujours à Lingen, RWE prévoit de construire le plus grand électrolyseur d’Allemagne, avec une capacité de 100 MW en 2024, 300 MW à terme.

"La décision du gouvernement allemand de sortir du nucléaire a certainement donné l’impulsion nécessaire au développement des énergies renouvelables", estime Tim Hussmann, chargé des questions énergétiques pour la municipalité de Lingen. Et le jeune ingénieur d'ajouter: "en tant que physicien, je trouve le nucléaire civil très intéressant. Mais il faut bien avouer que c’est une technique qui coûte beaucoup trop cher si on prend en considération la question du traitement des déchets, toujours non résolue. Il y a bien d’autres moyens de produire du courant sans CO2."

Préoccupation politique de premier plan

La production d’électricité à zéro émission est devenue une préoccupation de premier plan en Allemagne, plus encore depuis que, sous la pression des écologistes et de l’opinion, le gouvernement Merkel a décidé en 2019 de fermer aussi toutes ses centrales à charbon en 2038 dans un contexte d’explosion de la consommation. Les prévisions tablent ainsi sur une demande en hausse de 60% d’ici à 2030 (sur la base de 2018), à cause du développement encouragé par l’État des véhicules et du chauffage électriques.

50%
En 2020, pour la première fois, l’électricité issue des renouvelables et injectée dans le réseau dépasse la barre de 50% du mix électrique contre 25% il y a 10 ans.

L’Allemagne fait figure de précurseur en termes d’énergies renouvelables. Le pays a commencé à investir en avril 2000 dans le développement des énergies propres, du temps du gouvernement de Gerhard Schröder avec les Verts. Le 1er avril 2000 est adoptée la loi sur les énergies renouvelables (EEG), qui priorise les sources propres d’énergie par rapport aux combustibles fossiles, avec de fortes incitations fiscales pour les particuliers qui s’équiperaient de panneaux solaires et pour la construction d’éoliennes. En quelques années, l’éolien et le solaire décollent.

En 2020, pour la première fois, l’électricité issue des renouvelables et injectée dans le réseau dépasse la barre de 50% du mix électrique, contre 25% il y a 10 ans. "La baisse du poids du nucléaire (12,5% en 2020) a été surcompensée par le développement des seules énergies renouvelables", explique Claudia Kemfert, experte en énergie à l’institut de recherche DIW de Berlin.

Mettre les bouchées doubles

Mais l’effort consenti ne suffit pas. Avec la nécessité de parvenir à la neutralité climatique en 2045, l’Allemagne va devoir mettre les bouchées doubles sur les renouvelables, dont la part doit être portée à 65% d’ici 2030. "Il va falloir doubler les capacités d’ici là et les multiplier par cinq d’ici 2050", résume Murielle Gagnebin, project-manager d’Agora. Une gageure, alors que les nouvelles infrastructures, notamment les éoliennes, se heurtent systématiquement à l’opposition des riverains, notamment dans le sud du pays, particulièrement industrialisé.

En attendant, à Lingen, le nucléaire va encore occuper plusieurs générations.

"De grosses décisions attendent le prochain gouvernement, estime Murielle Gagnebin. La prochaine coalition devra sans doute décider de sortir plus tôt du charbon, peut-être en 2030 déjà, sans quoi il sera impossible d’atteindre la neutralité carbone en 2045."

En attendant, à Lingen, le nucléaire va encore occuper plusieurs générations. Le démantèlement doit débuter dès 2023. Mais pour atteindre la phase "prairie verte" promise par les autorités, il faudra attendre au moins 30 ans. 100 ans même de l’avis des militants anti-nucléaires.

Élections en Allemagne

Le dimanche 26 septembre, les Allemands se rendent aux urnes. L'Echo consacre une série de dossiers à ces élections législatives cruciales, marquant la fin de l'ère Merkel.

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