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Chemnitz, symbole de la montée de l'extrême droite sous Merkel

©AFP

Le parti d'extrême droite AfD, né en 2013 pour protester contre l'euro, a fait depuis son entrée dans tous les parlements régionaux et au Bundestag. Le score qu'il réalisera aux élections du 26 septembre est l'une des inconnues du scrutin.

À Chemnitz, nombreux sont ceux qui se seraient passés de la nouvelle célébrité de leur cité: 30 ans après la réunification de l’Allemagne, cette petite ville d'ex-RDA est devenue l'un des symboles de la montée de l'extrême droite en Allemagne. À la fin de l'été 2018, la ville a connu les plus fortes mobilisations orchestrées contre la chancelière et sa politique d'asile.

Des troubles de l'été 2018, il ne reste qu'une discrète plaque de métal, encastrée dans le large trottoir de la Brückenstrasse. "Daniel H, 26.08.2018" est finement gravé dans le métal. C'est là que le jeune homme est mort, dans la nuit du 25 au 26 août 2018. Allemand aux racines cubaines, il a été poignardé par un réfugié, à la suite d'une rixe. L'auteur des faits, Alaa S – un jeune Syrien arrivé par la route des Balkans à l’été 2015 – est ce qu'on appelle dans les cercles d'extrême droite un "réfugié de Merkel".

"Un Allemand a été tué par un non-Allemand. Dès le lendemain, on a eu des manifestations spontanées. C'est là qu'on a assisté aux scènes de néo-nazis poursuivant des réfugiés de couleur."
Franck Heinrich
Député CDU

"Un Allemand a été tué par un non-Allemand, résume Franck Heinrich, député CDU dont la circonscription se trouve dans la région. Dès le lendemain, on a eu des manifestations spontanées. C'est là qu'on a assisté aux scènes de néo-nazis poursuivant des réfugiés de couleur. Dans les semaines qui ont suivi, un restaurant kurde et un restaurant juif ont été attaqués. D'autres manifestations ont suivi. Mais tout cela, c'est du passé…" Les statistiques sont moins optimistes. Dans certaines parties de l'ex-RDA, un réfugié de couleur ne sortira pas seul le soir, par peur des agressions.

"Ce qui m'a le plus marqué en août 2018 à Chemnitz, c'est la manifestation spontanée du 27 août, se souvient Steven Seiffert, du Kulturbüro Sachsen, une ONG qui cherche à consolider la société civile face à l'extrême droite. Il a suffi de quelques heures pour mobiliser tous les milieux de la droite extrême: le parti d'extrême droite AfD, les hooligans, les membres des clubs de sports de combat, les fans de musique néo-nazie, les camaraderies, la mouvance identitaire, le mouvement anti-islam Pegida… C'était vraiment une dimension nouvelle. Ils ont réussi à resserrer les rangs pour une démonstration de force inédite." 

"Le pire, c'est qu'on traite de nazis des gens comme moi, qui veulent simplement manifester leur colère contre les politiciens et contre ces étrangers arrogants. Et puis, où est le problème? Nazi, ça veut dire ‘national-socialiste’. Je suis nationale, puisque j'aime mon pays. Et je suis socialiste."
Ramona
60 ans

Où est le problème?

Ramona, 60 ans et un emploi de bureau dans une petite ville des environs, a participé à toutes les manifestations de l'été 2018. Les scènes de chasse à l'homme qui ont choqué le pays? Les saluts nazis, face aux caméras de télévision, sans que n'intervienne la police? "C'est ça le pire, nous expliquait à l'époque cette mère de famille avenante: qu'on traite de nazis des gens comme moi, qui veulent simplement manifester leur colère contre les politiciens qui ne font pas leur travail, et contre ces étrangers arrogants, qui passent leur temps à importuner nos filles, à voler ou à vendre des drogues. Et puis, où est le problème? Nazi, ça veut dire ‘national-socialiste’. Je suis nationale, puisque j'aime mon pays. Et je suis socialiste. En soi, il n'y a pas de problème!"

27,5%
Aux Européennes de 2019, 27,5% des électeurs de Saxe donnaient leur voix à l'AfD (contre 11% en moyenne nationale).

En ex-RDA, nombreux sont ceux qui, comme Ramona, ne voient pas "où est le problème" avec l'extrême droite. Le parti d'extrême droite AfD, né en février 2013 pour protester contre les plans de sauvetage de l'euro, puis quasiment rayé du paysage politique (le parti était tombé à 3% d’intentions de vote en 2015, avant l'arrivée des réfugiés), avant de connaître une renaissance avec le mouvement de migrations de l'été 2015, réalise ses meilleurs scores à l'Est. Aux Européennes de 2019, 27,5% des électeurs de Saxe donnaient leur voix à l'AfD (contre 11% en moyenne nationale), avec des pointes à plus de 30% dans certaines circonscriptions. Les scores sont presque aussi élevés en Thuringe et en Saxe-Anhalt, deux Länder voisins.

Les électeurs sont des déçus de la CDU, des abstentionnistes, voire d'anciens adeptes du parti néo-communiste die Linke, et surtout des adversaires de la politique migratoire d'Angela Merkel. Depuis 2015, chaque meeting de l'AfD est scandé par les cris de "Merkel weg!", Merkel dehors.

Les déçus de la réunification

30 ans après la chute du Mur et les promesses de "paysage florissants" faites par Helmut Kohl aux Allemands de l’Est, les écarts de chômage, de revenus et surtout de patrimoines avec l'ouest du pays sont vécus comme une trahison par ceux qui ont, en outre, subi 40 ans de joug soviétique. Début juin, Marco Wanderwitz, politicien de la CDU délégué à l'ex-RDA au sein du gouvernement fédéral, estimait que "seule une faible part de l'électorat de l'AfD en ex-RDA était récupérable pour le camp conservateur", provoquant un tollé dans cette partie du pays.

"Ce qui me gêne le plus, c'est la majorité silencieuse, tous ces gens qui acceptent l'extrême droite sans broncher. À la chute du Mur, seuls 5% des Allemands de l'Est sont descendus dans les rues pour obtenir la fin de la dictature."
Frank Richter
Théologien, élu régional du SPD

"L'Allemagne de l'Est était une société ethniquement très homogène, rappelle le théologien Frank Richter, élu régional du SPD. Le régime communiste se présentait comme celui qui avait vaincu le fascisme. Il n'y a eu aucune confrontation avec le nazisme, ni dans les familles ni au niveau de l'État, comme ça a pu être le cas en Allemagne de l'Ouest dans les années 60 et 70. Ce qui me gêne le plus, c'est la majorité silencieuse, tous ces gens qui acceptent l'extrême droite sans broncher. À la chute du Mur, seuls 5% des Allemands de l'Est sont descendus dans les rues pour obtenir la fin de la dictature. Ce que cherchait la majorité, ce n'était pas vraiment la démocratie de l'Ouest, mais plutôt le Deutsch Mark et l'État national allemand." Cette majorité silencieuse serait, pour l'AfD, une proie facile.

 "Angela Merkel a sous-estimé l'AfD"

À l'heure où Angela Merkel s'apprête à quitter la scène politique, les 16 ans qu'elle vient de passer au pouvoir resteront marqués par l'irruption de l’extrême droite sur la scène politique. Ses décisions – notamment sa stratégie du centre et l'accueil d'un million de réfugiés entre août 2015 et mars 2016 – voire son style de gouvernement pragmatique ont-ils favorisé le développement de l'extrême droite?

À l'heure où Angela Merkel s'apprête à quitter la scène politique, les 16 ans qu'elle vient de passer au pouvoir resteront marqués par l'irruption de l’extrême droite sur la scène politique.

 "Angela Merkel a sous-estimé l'AfD", estime Robin Alexander, auteur d'un ouvrage consacré à la chancelière, rappelant le mantra de la CDU des années Kohl. À l'époque, il ne devait pas y avoir de place pour un parti à droite de la CSU bavaroise. "Angela Merkel a rompu avec ce dogme, estimant que si elle perdait un électeur à droite, elle en gagnerait deux au centre", rappelle l'auteur. "Je ne crois pas que sa politique 'du centre' soit responsable du développement de l'extrême droite, relativise Franck Heinrich. Elle est restée à droite du centre, comme Kohl avant elle, mais le centre s'est déplacé vers la gauche, d'où un certain nombre de décisions comme la sortie du nucléaire ou le mariage homosexuel, voulues par la majorité des Allemands, mais qui ont déstabilisé les électeurs les plus conservateurs."

Le style de gouvernement d'Angela Merkel est également contesté. Franck Richter lui reproche d'avoir "anesthésié les Allemands avec une politique tellement pragmatique qu'elle a coupé court à toute controverse, avec le risque que la controverse ne puisse avoir lieu que dans la rue ou chez les extrémistes de droite ou de gauche". 

Élections en Allemagne

Le dimanche 26 septembre, les Allemands se rendent aux urnes. L'Echo consacre une série de dossiers à ces élections législatives cruciales, marquant la fin de l'ère Merkel.

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