L'Europe divisée et les marchés inquiets face au nouvel exécutif italien

Giuseppe Conte ©BELGAIMAGE

Les leaders du M5S et de la Ligue ont opté pour un juriste discret et réputé pour piloter leur inédit gouvernement de coalition. Réactions contrastées en Europe et inquiétude sur les marchés financiers.

"Le contrat pour ce gouvernement de changement sera le vrai leader", a répété ce lundi soir Luigi Di Maio, le jeune chef de file du Mouvement 5 étoiles (M5S), après sa rencontre avec le président de la République, Sergio Mattarella. Une manière élégante et astucieuse de donner le ton au nouveau gouvernement en devenir, né de la singulière alliance entre le M5S et la Ligue.

Et de rappeler au Premier ministre désigné ce lundi soir, le professeur Giuseppe Conte, – possible sixième président du Conseil non-parlementaire de l’histoire de la république italienne – que les représentants des deux partis vainqueurs, Di Maio et Matteo Salvini, continueront à tirer les ficelles du pouvoir, par le biais de ce "traité fondateur", d’une cinquantaine de pages, qu’ils ont rédigé ensemble.

Les deux leaders politiques, dans leur ardue négociation de la semaine dernière, ont, en effet, réciproquement renoncé au poste de Premier ministre, mais resteront au cœur du futur gouvernement italien. Di Maio dirigera probablement le ministère du Travail et du développement économique, alors que Salvini pourrait devenir le prochain ministre de l’Intérieur.

©AFP

Garant des équilibres institutionnels et trait d’union rassurant entre une péninsule en pleine métamorphose politique et une Europe de plus en plus inquiète, Mattarella a essayé, jusqu’à la fin, de favoriser la désignation d’un Premier ministre "politiquement fort" et expérimenté, à même de diriger d’une main ferme le futur gouvernement et d’esquiver les éventuelles ingérences croisées des dirigeants de la Ligue et du M5S.

Légitimés deux fois par l’électorat italien – par les urnes le 4 mars dernier, et par des consultations internes aux deux partis, organisées ces trois derniers jours –, les deux formations politiques gagnantes ont présenté des méthodes et des choix que le Quirinal a, néanmoins, préféré, pour l’instant, ne pas trop influencer ou réorienter.

Le Président de la République se prononcera dans les prochaines heures sur la désignation de Giuseppe Conte. Et il se réserve le droit de valider, voire de contester, les candidats choisis par le binôme Di Maio-Salvini pour quelques ministères clés. En commençant par le nom qui semble avoir été proposé, selon les dernières indiscrétions, pour la direction du névralgique ministère de l’Économie. La Ligue serait, en effet, favorable à la nomination de Paolo Savona, un économiste et homme politique de 82 ans, à la solide expérience mais connu pour sa forte opposition à l’euro.

Divisions européennes

Or, face à ce prodigieux mariage d’une droite nationaliste et sûre d’elle-même, incarnée par la Ligue, et d’un populisme qui s’est accaparé toutes les revendications de la gauche militante et eurosceptique italienne, représenté par le M5S, l’Europe apparait profondément inquiète et divisée.

L’inquiétude des investisseurs grandit

Sur les marchés financiers, l’Italie reste au centre de l’attention. La Bourse de Milan a perdu jusqu’à 2,12% ce lundi avant de clôturer sur un repli de 1,52%. Les banques ont été une nouvelle fois touchées de plein fouet: Intesa Sanpaolo a trébuché de 7,33% et Unione di Banche Italiane (UBI) de 1,21%. De manière générale, les actions italiennes ont signé les plus fortes baisses en Europe: l’assureur Generali a reculé de 5,02%, le gestionnaire gazier Italgas de 3,86% et la compagnie pétrolière Eni de 3,19%.

Le nouveau "contrat de gouvernement" promet une politique de croissance plutôt que d’austérité pour combler les déficits, ce qui fait craindre aux marchés un possible dérapage budgétaire. Pour les économistes de Citi, "le programme M5S-Ligue implique des coûts budgétaires exorbitants, d’environ 6% du PIBNous ne pensons pas que le nouveau gouvernement, s’il entre en fonction, mènera une stratégie de sortie de l’euro, mais le ton anti-européen restera probablement marqué afin d’obtenir des concessions dans d’autres domaines", ont-ils expliqué.

L’euro resté plutôt stable face au billet vert, à 1,1769 dollar. Sur le marché obligataire, la réaction des investisseurs a été plus marquée: le taux à dix ans italien a grimpé de 15 points de base, évoluant autour de 2,4%. L’écart de rendements ("spread") avec les obligations allemandes s’est encore élargi, jusqu’à plus de 184 points de base.

 

"Après le FPÖ en Autriche, la Ligue en Italie. Nos alliés arrivent au pouvoir et ouvrent des perspectives époustouflantes, avec en ligne de mire le grand retour des Nations!", a écrit, enthousiaste, Marine Le Pen, sur son compte Twitter. Un tout autre ton a été utilisé par le chef de file du Parti populaire européen, Manfred Weber, qui, ce lundi matin, a exhorté Rome à "ne pas jouer avec le feu parce que l’Italie est lourdement endettée", pour ensuite ajouter que "les actions irrationnelles ou populistes pourraient provoquer une nouvelle crise de l’euro".

Agacement

Une mise en garde qui a provoqué le profond agacement de Matteo Salvini, qui a écrit sur son compte Twitter : "Après les Français, voici les menaces allemandes…Que Weber se limite à penser à l’Allemagne. Au bien-être des Italiens nous y penserons nous-mêmes!"

Plus mesuré, Di Maio a déclaré, ce lundi soir : "à tous ceux qui, à l’étranger, formulent des critiques à notre égard, je réponds de nous laisser au moins commencer…vous nous critiquerez éventuellement après… "

Au rythme de ces intempérances politiques, symptomatiques du nouveau profil souverainiste de l’Italie, l’alliance M5S/Ligue a ainsi donné le coup d’envoi d’une aventure institutionnelle inédite dans l’histoire récente de l’Union européenne.

Et un affrontement avec Bruxelles semble déjà se dessiner à l’horizon, notamment en raison de la nécessité ébauchée dans le "contrat" de renégocier les traités européens, et des nouveaux projets esquissés– apparemment antinomiques selon les préceptes de Maastricht – de fortes baisses d’impôts et de hausse des dépenses publiques. Fort du soutien des électeurs, ce nouvel exécutif "jaune-vert" italien n’a pourtant aucune intention de freiner son élan.

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