reportage

Hoyerswerda et le démon de l'extrême droite

©REUTERS

Reportage | Les électeurs de Saxe et du Brandebourg sont appelés aux urnes ce 1er septembre, dans le cadre d’élections régionales partielles qui pourraient marquer une nouvelle avancée de l’extrême droite. À Hoyerswerda, qui fut le terrain de graves troubles xénophobes en 1991, l’AfD a toutes ses chances.

Irene Kerber dirige l’association CVJM, une association de chrétiens pratiquants, engagés dans le travail social. Chaque mercredi, elle se rend avec sa camionnette dans la rue Albert Schweizer, à Hoyerswerda. Une vingtaine d’enfants, âgés de 4 à 17 ans, dont de nombreux réfugiés arrivés après 2015, fréquentent le "terrain de jeu mobile" d’Irene Kerber. "Pour beaucoup, c’est la seule distraction encadrée qu’ils connaissent, explique la jeune femme. La plupart des familles vivent ici de l’aide sociale. Les problèmes sont considérables." Le terrain vague sur lequel l’association a garé camionnette et roulotte de chantier s’étale à perte de vue. Il y 30 ans encore, du temps de la RDA, les barres d’immeubles de type soviétique s’alignaient dans le quartier. La moitié des bâtiments ont été abattus. La ville minière, au cœur de cette partie sinistrée de la Saxe (à l’est du pays), ne compte plus que 32.700 habitants, contre 70.000 à la chute du Mur. Les jeunes, les diplômés et les femmes sont partis, laissant derrière eux retraités, chômeurs et déclassés sociaux. "C’est là que ça s’est passé…" Irene Kerber pointe du doigt un amas de gravats entouré d’une sommaire clôture en métal. C’est là que du 17 au 23 septembre 1991 une horde de jeunes néo-nazis – encouragés et applaudis par plusieurs centaines de curieux du voisinage – ont attaqué à coups de barres de fer et de cocktails Molotov les foyers où vivaient les travailleurs étrangers recrutés par la RDA pour travailler dans les mines, faisant 32 blessés. Les autorités est-allemandes et la police, incapables de rétablir l’ordre, décidaient le déménagement vers l’ouest ou l’expulsion vers leur pays d’origine des ouvriers attaqués. Sur les 87 jeunes gens arrêtés, quatre ont écopé de peines de prison.

les enjeux du scrutin

L’afd vise la 1ère place

Le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) vise la première place aux élections régionales partielles du 1er septembre en Saxe et dans le Brandebourg, deux Länder de l’ex-RDA actuellement dirigés respectivement par une coalition CDU-SPD et SPD-néo communistes de die Linke. L’enjeu du scrutin est capital pour l’AfD, qui veut contraindre les partis traditionnels à l’intégrer dans le jeu des coalitions. Il est aussi décisif pour la Grande coalition au pouvoir à Berlin autour d’Angela Merkel, qui pourrait vaciller en cas de défaite de la CDU ou du SPD. Les sociaux démocrates notamment pourraient être tentés de quitter le gouvernement prématurément en cas de nouvelle débâcle, pour une cure d’opposition. N.V.

 

Les néo-nazis? "Ils sont moins visibles, depuis qu’ils ont été récupérés par l’AfD", suppose Irene Kerber. Aux élections municipales du 27 mai dernier, le parti d’extrême droite (l’Alternative pour l’Allemagne) est arrivé en tête du scrutin à Hoyerswerda, avec 26,4% des voix devant les démocrates chrétiens du CDU (20,6%) et les néo-communistes de die Linke (17,2%). Le travail municipal, alors que les partis traditionnels excluent toute alliance avec l’extrême droite, s’annonce des plus compliquées.

Europe, mines de charbon et verres de bière

À quelques kilomètres de là, Karsten Hilse a pris place face à un parterre clairsemé. Du temps de la RDA, l’homme a été électro-installateur puis policier chargé de la circulation à partir de 1986. Il est de garde lorsqu’éclatent les émeutes de septembre 1991, à deux pas de la barre d’immeubles où il a grandi. Aujourd’hui âgé de 54 ans, cet ancien vainqueur du concours de beauté "Mister Branden,burg" a fondé, début 2016, la section locale de l’AfD, par dépit face aux plans de sauvetage de l’euro, à l’abandon du nucléaire puis de la conscription, et suite à la politique migratoire décidée par les gouvernements Merkel. Il fait partie des "modérés" au sein de l’AfD et est depuis septembre 2017 député du Bundestag. Ce soir-là, il est venu prêter main-forte à Doreen Schwietzer, candidate du parti pour les élections régionales du 1er septembre. La soirée électorale se tient dans une salle fonctionnelle et sans charme du centre historique d’Hoyerswerda. Forte de son succès aux municipales et aux européennes de mai, l’AfD vise de nouveau la première place et rêve de chasser le chrétien démocrate Michael Kretschmer, un proche d’Angela Merkel à la tête du Land depuis 2017. Le parti pourrait arriver en tête en Saxe et dans le Brandebourg.

"Le problème ici, c’est qu’il n’y a aucune force politique qui rétorque de façon convaincante à l’AfD." Irene kerber Travailleuse sociale

Le programme de la soirée est ambitieux: l’affiche annonce un débat autour du coût de l’Union européenne pour l’Allemagne, avec la participation de trois camarades AfD bavarois de Karsten Hilse au Bundestag. Le premier intervenant de la soirée se lance dans une démonstration complexe tendant à prouver que l’Allemagne paie trop et plus que ses voisins. Le public, visiblement dépassé par l’avalanche de chiffres et de concepts, vide tranquillement bouteilles de bière et de mousseux offertes par le parti. Le second intervenant s’attaque à la politique énergétique de l’Allemagne, enjeu crucial en ex-RDA, alors que le gouvernement vient de décider la fermeture de toutes les mines de charbon – le seul gros employeur de la région – d’ici 2038. Mais seul le troisième intervenant parvient à faire vibrer le public, avec quelques sorties racistes qui parviendront à ranimer un public visiblement désabusé et désorienté.

Dans la salle, on retrouve l’archétype de l’homme-blanc-âgé-et-déclassé, soutien du populisme. Seuls une dizaine de femmes et une poignée de jeunes se sont également déplacés pour écouter la candidate et ses invités. Les 26% qui ont voté pour l’AfD aux élections municipales se désintéressent-ils du contenu politique proposé par le parti d’extrême droite, né en 2013, pour protester contre les plans de sauvetage de l’euro, et qui a connu un renouveau avec la politique migratoire de 2015, lorsque l’Allemagne a accueilli près d’un million de réfugiés?

Parti protestataire

"L’AfD est d’abord un parti protestataire, confirme le politologue Hans Vorländer, de l’université technique de Dresde. Elle a surtout attiré d’anciens abstentionnistes, et des électeurs conservateurs qui votaient fidèlement pour la CDU depuis la Réunification, mais rejettent la politique centriste d’Angela Merkel. Mais on observe aussi une tendance à la fidélisation, comme l’ont montré les élections municipales de mai. Dans une démocratie, normalement, lorsque les électeurs sont insatisfaits, ils votent pour l’opposition. Ce passage d’un parti traditionnel à un parti radical est un phénomène particulier qu’on observe en ex-RDA. L’AfD a une offre politique qui permet d’associer le patriotisme régional au sentiment d’identité nationale, le contrôle des migrations et la fermeture des frontières, tous des thèmes qui séduisent l’électorat vieillissant et inquiet face à la globalisation et à la digitalisation de l’ex-RDA."

"Le problème ici, c’est qu’il n’y a aucune force politique qui rétorque de façon convaincante face à l’AfD, s’inquiète Irene Kerber. Personne pour dire aux gens: ‘Regardez, on va bien, on va beaucoup mieux que sous le régime communiste, on a des routes, des villes rénovées’… Pourquoi les gens ne voient-ils pas tout ça?", se demande-t-elle en refermant la roulotte des jouets. La jeune femme redoute que l’AfD ne fasse couper les crédits alloués au travail associatif avec les réfugiés. Demain, elle a rendez-vous avec les enfants d’un autre quartier défavorisé d’Hoyerswerda.

Les entreprises de Saxe inquiètes pour l’image de leur région

 En août 2018, de violentes tensions orchestrées par l’extrême droite secouaient la ville de Chemnitz, en Saxe, après l’assassinat d’un Allemand par des réfugiés. Les scènes de néo-nazis lancés à la poursuite de personnes supposément étrangères dans les rues de la ville avaient choqué au-delà des frontières allemandes. Un an plus tard, la chambre de commerce et d’industrie de Chemnitz rappelle que 58% des entreprises de la région souffrent de la pénurie en personnel qualifié qui sévit dans de nombreuses régions d’Allemagne, du fait du déclin démographique. "Que de possibles candidats qualifiés d’étrangers évitent de venir en Saxe n’est plus une inquiétude mais une réalité", rappelle Andreas von Bismarck, porte-parole de l’association Le monde des affaires pour une Saxe ouverte. 70 entreprises sont aujourd’hui membres de l’association. "Nous avons un besoin urgent de personnel qualifié, peu importe d’où il vient", insiste Andreas von Bismarck.

Les entreprises saxonnes s’inquiètent de la poussée de l’extrême droite en ex-RDA. Volkswagen, qui a une importante usine en Saxe, assure que ses ouvriers d’origine étrangère refusent toute mutation vers l’est du pays, ou laissent femme et enfants à l’ouest s’ils acceptent un poste en Saxe. Les groupes BoschBASF ou Amazon Web Services, qui ont des sites en Saxe, soulignent tous leur souci d’une culture de tolérance au sein de leur entreprise. La start-up Staffbase de Chemnitz rappelle avoir organisé des retours à la maison en taxi pour ses salariés d’allure étrangère au moment des troubles de l’été 2018 et avoir proposé à tous d’opter pour le télétravail. La poussée de l’extrême droite est devenue pour la Saxe un facteur de croissance négatif.


 

 

Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect