L'Ukraine vote et peine à sortir du marasme causé par la guerre

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Un nombre record de candidats, 39, des scandales hebdomadaires et un jeune comédien de 41 ans sans aucune expérience politique qui déjoue tous les pronostics, voilà comment pourrait se résumer la campagne présidentielle en Ukraine.

Un nombre record de candidats, 39, des scandales hebdomadaires et un jeune comédien de 41 ans sans aucune expérience politique qui déjoue tous les pronostics, voilà comment pourrait se résumer la campagne présidentielle en Ukraine.

Volodymyr Zelenskiy, acteur et humoriste, possédait à deux jours du scrutin une avance sereine, estimée à 32,1% des intentions de vote. Et ses soutiens sont légions, à l’instar de Serhiy, chauffeur de taxi: "Quand on a conduit le pays à cette catastrophe ou que l’on n’a rien fait pour l’en sortir, il ne faut pas s’étonner de voir les gens se détourner de vous!" Le ton est sec, même si le personnage paraît sympathique. Son choix est le résultat d’une forte lassitude à l’égard de la classe politique: "[Ils] ne nous demandent notre avis qu’une fois tous les cinq ans mais n’écoutent rien dès qu’ils sont élus [et] nous enfoncent chaque fois un peu plus."

Guerre et corruption

Les enjeux sont pourtant de taille. L’Ukraine peine à sortir du marasme économique dans lequel l’a plongé la guerre et la corruption reste endémique et le pays est fortement dépendant des organismes financiers internationaux. Le président Petro Porochenko, candidat à sa propre succession, avait la tâche de défendre un bilan peu flatteur face à une habituée des urnes, l’ancienne Première ministre Ioulia Tymochenko, pour espérer terminer en deuxième position lors du scrutin de ce dimanche.

Pour parvenir à se distancer, les deux candidats se sont échangé coup pour coup, ouvrant un boulevard à leur principal adversaire, dont l’inexpérience politique garantit la probité.

"Le jeu politique ukrainien n’est pas idéologique."
adrien nonjon
chercheur à la sorbonne

Échapper à la campagne est devenu impossible en Ukraine. Les rues sont envahies d’énormes affiches aux couleurs criardes des divers candidats. Attention également à éviter internet et les réseaux sociaux. Regarder une vidéo sur les plateformes en ligne ou ouvrir un réseau social sans être perturbé par des comptes ou des pages vantant les mérites de l’un ou de l’autre est perdu d’avance. Et pour ceux qui n’auraient pas internet, les nombreux stands dédiés à chacun des candidats pullulent dans les rues de Kiev pour apporter la bonne nouvelle, parfois les uns à côté des autres.

C’est le cas sur la place Kontraktova, centre névralgique de Podil, le quartier historique de Kiev. Une nouvelle attraction, coincée entre la grande roue et la statue d’un ancien chef cosaque, masse d’arme brandie au-dessus des têtes.

Si la place est remplie, entre adolescents regroupés sur les bancs et mélomanes rassemblés autour d’un jeune rocker, la femme qui tient l’auvent aux couleurs de Iulia Tymochenko a le temps de parler. Les sympathisants ne se bousculent pas pour se servir dans la pile de prospectus à l’effigie de la "princesse du gaz" surnom donné en référence aux activités qui ont fait sa fortune dans les années 1990 et 2000. Interrogée sur les promesses de la candidate et les engagements pris par l’Ukraine auprès des organismes financiers internationaux, qui impliquent d’imposer au pays une certaine austérité, elle se contente de balayer d’un revers de la main les arguments de Porochenko: "Il a signé pour s’enrichir, lui. Pas les Ukrainiens. Il faut renégocier tous ces accords."

Un argument qui fait mouche auprès d’une partie de la population et chez les électeurs de Zelenskiy. Après tout, si son personnage a su faire tourner en bourrique des représentants du FMI présentés en archétypes de politiciens machiavéliques dans la fiction, pourquoi ne pourrait-il pas le faire dans la réalité?

Dans les milieux économiques et politiques, ainsi que pour une partie de la société civile, le discours est tout autre. Malgré une sympathie toute relative pour le chef de l’État, la tendance est à la continuité. Après la révolution du Maïdan, le risque d’un nouveau bouleversement crispe. Les deux passages de Ioulia Tymochenko au poste de Première ministre ont laissé des traces, et l’inexpérience de Volodymyr Zelenskiy n’emballe pas.

Si la majeure partie des réformes se fait toujours attendre et que certaines parmi les plus importantes sont moins abouties qu’elles n’auraient dû l’être, à l’instar de la réforme anti-corruption, le chef de l’État a pris des engagements personnels vis-à-vis de l’Union européenne et des bailleurs de fonds. Surtout, il a lancé le processus. Un changement de présidence pourrait tout remettre en cause.

Mais la composante majeure de ce scrutin est l’absence des nationalistes et des euro-optimistes, tous deux sortis de la révolution de 2014 avec une dynamique très positive. Selon Adrien Nonjon, étudiant-chercheur à l’université Paris I-Sorbonne et spécialiste de l’extrême droite ukrainienne, cela s’explique pour les premiers par un contexte qui leur est défavorable et la récupération de leur discours par l’ensemble du spectre politique: "Leur idéologie, leur argumentaire qui promeut une forme de militarisme, de solidarité nationale, la primauté de la nation ukrainienne face à l’envahisseur russe a été cannibalisé par les autres partis, dont le meilleur exemple reste celui de Petro Porochenko."

Rendez-vous à l’automne

Pour eux, le combat politique se fera lors des élections législatives, à l’automne prochain: "Le jeu politique ukrainien n’est pas idéologique. Le candidat sortant [des présidentielles] est obligé de créer une majorité à partir de différents partis. Ces partis nationalistes, minoritaires, auront alors un rôle à jouer soit dans la décomposition, soit dans la recomposition du champ politique ukrainien."

L’invisibilité dans la campagne des seconds est plus inquiétante. Leur incapacité à se rassembler et à se structurer laisse le champ libre aux politiciens traditionnels et témoigne de leur impossibilité à faire prévaloir une politique idéologique face à la logique de clans. Déjà éparpillés parmi les principales factions parlementaires, ils sont aujourd’hui déchirés entre soutenir des candidats mineurs qui se veulent les représentant de la société civile ou rejoindre la dynamique engendrée par Volodymyr Zelenskiy.

Le manque de sérénité et la multiplication des scandales durant la campagne électorale a fini par occulter la question du règlement du conflit dans le Donbass. Pourtant, l’exemple de l’Est du pays est marquant. Anna (*prénom modifié, sa position ne lui permet pas de parler librement) travaille dans une ONG européenne et est originaire de Slavyansk, ville symbole du soulèvement de 2014. Elle sillonne la ligne de front depuis maintenant plus de quatre ans: "Porochenko était le plus populaire parmi les pro-ukrainiens. Aujourd’hui, j’entends surtout des gens parler de Boyko [candidat pro-russe], de Zelenskiy et de Tymochenko. Certains supportent encore Porochenko bien sûr, mais les gens sont surtout épuisés. Ils veulent la paix, et ce, peu importe qui sera le président."

Et sur ce point, les sondages sont formels, trouver une solution au conflit avec la Russie dans le Donbass est la priorité, devant le besoin de réformes, et devant la volonté d’intégration à l’Union européenne, autres points du triptyque de revendications des Ukrainiens pour ces cinq prochaines années.

Les principaux candidats

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Volodymyr Zelenskiy, le candidat anti-système

Il est la surprise de ce premier tour. Candidat déclaré anti-système, il a su se démarquer de ses concurrents en exploitant la colère de la population envers ses dirigeants. Crédité de moins de 10% en décembre dernier, il atteint aujourd’hui le tiers des intentions de vote pour le premier tour. Son succès est autant dû aux scandales qui ont touché ses adversaires qu’à ses méthodes de communication. Il s’est positionné en retrait des médias et il a privilégié le rapport direct avec son électorat afin d’accentuer ses promesses de démocratie directe et participative. Il a ainsi invité la population à rejoindre son équipe et son projet via une plateforme en ligne dès le premier jour de sa campagne et multiplie les annonces fortes, allant jusqu’à promettre une loi récompensant la délation de corruptionpar l’obtention d’une partie des sommes récupérées par la justice.

Ses liens avec un des plus grands oligarques du pays et son inexpérience en politique font craindre une incapacité à gouverner le pays, surtout dans le contexte géopolitique actuel. Favorable à des négociations avec Moscou pour régler le conflit dans le Donbass, il paraît peu armé pour affronter le Kremlin.

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Petro Porochenko, le patriote exacerbé

Le bilan de Petro Porochenko est faible en termes de résultats mais il a réussi à lancer un programme de réformes indispensable pour l’Ukraine.

Sa campagne est basée sur un discours patriotique exacerbé, soutenant la poursuite de la guerre dans le Donbass jusqu’au retrait total de l’armée russe et l’application à la lettre des Accords de Minsk.

Son discours s’est radicalisé ces derniers mois, créant des tensions entre communautésdans la société, notamment sur les questions de langue et de religion.

S’il a le soutien d’une partie importante des milieux économiques et diplomatiques, c’est surtout en raison des engagements personnels qu’il a pris.

Sa popularité a cependant été nettement affectée par les scandales de corruption à répétition qui ont jalonné son premier mandat, le dernier en date concernant son implication supposée dans un trafic de matériel militaire avec la Fédération de Russie. 

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Ioulia Tymochenko, pour négocier avec la Russie

Il s’agit de la troisième campagne présidentielle pour celle qui fut Première ministre à deux reprises. Égérie de la Révolution orange passée par la case prison, la présidence semblait lui ouvrir enfin les bras jusqu’à la fin de l’année dernière tant son avance sur ses concurrents était importante.

La campagne risque cependant de lui être fatale. Liée indirectement au meurtre d’une activiste, dont le suspect principal est un membre de son parti, et soupçonnée d’avoir été financée illégalement par un ancien député en cavale, accusé d’avoir détourné plusieurs dizaines de millions d’euros au début des années 2010, elle n’a pas réussi à maintenir son avance dans les sondages et mobiliser l’électorat malgré un discours populiste tourné vers les couches les plus défavorisées de la population. Très critique à l’encontre du président, elle a affirmé à plusieurs reprises que le scrutin du 31 mars risquait d’être entaché de nombreuses irrégularités. À l’instar de Volodymyr Zelenskiy, elle s’est déclarée ouverte à des négociations avec la Russie concernant le conflit dans l’est du pays, tout en affirmant son patriotisme et son soutien à l’armée.

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