La Turquie lassée du modèle Erdogan?

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La victoire nette de l’opposition dans la plus grande ville turque est un sérieux revers pour le président Erdogan, qui en a lui aussi été le maire. Plus rien ne sera comme avant, selon les experts.

En Turquie, la victoire décisive d’Ekrem Imamoglu dimanche à la municipalité d’Istanbul a un goût de lendemains qui chantent pour l’opposition. Le jeune politicien charismatique de 49 ans, membre du Parti républicain du peuple (CHP – social démocrate laïc), l’a emporté avec plus de 800.000 voix d’avance (54% contre 45%) sur son adversaire, l’ancien Premier ministre Binali Yildirim, fidèle au président Erdogan.

Ce deuxième scrutin (après l’invalidation, sous pression des autorités, de la courte victoire de M. Imamoglu le 31 mars dernier) consolide la légitimité du nouveau maire élu, qui devra cependant faire montre de conciliation.

"C’est une nouvelle ère politique pour la Turquie, note Serkan Demirtas, éditorialiste à Hurrieyt, un quotidien proche du pouvoir. L’ascension d’Imamoglu comme politicien appartenant à la nouvelle génération a été confirmée ce dimanche, avec la perspective qu’il va certainement asseoir sa réputation comme maire d’Istanbul."

Rassembleur

Dans son discours de victoire, le nouveau héros de l’opposition s’est adressé à tous les électeurs d’Istanbul, mais aussi directement au président Erdogan. "Monsieur le Président, je suis prêt à travailler en harmonie avec vous", a-t-il déclaré dimanche soir depuis son QG. "À partir d’aujourd’hui, une nouvelle page s’ouvre à Istanbul où les valeurs de justice, d’égalité, de respect et d’amour l’emporteront sur toutes les autres", a-t-il dit en direction de la foule de ses supporters.

"Ekrem Imamoglu devra composer en permanence."
Jean-françois perouse
Chercheur Spécialiste de la Turquie

Le nouveau maire élu a la réputation d’être un rassembleur. "Ekrem Imamoglu est conscient que dans le régime présidentiel actuel, avec la recentralisation des politiques urbaines et un contrôle du ministère des Finances par Ankara, il devra composer en permanence et cogérer la métropole. C’est dans la logique de son style politique, qui n’est pas frontal", explique Jean-François Pérouse, spécialiste de la Turquie et auteur d’"Istanbul planète, la ville-monde du XXIe siècle".

À l’échelle nationale, le parti du président Erdogan avait déjà perdu la majorité des grandes villes du pays le 31 mars dernier, à commencer par la capitale Ankara. La "chute" d’Istanbul ne fait que confirmer cette hécatombe. "On s’aperçoit que la population turque n’adhère plus au récit très manichéen de l’AKP, qui consiste à présenter tout opposant politique comme un sympathisant d’une organisation terroriste. L’AKP va devoir en tirer les conséquences s’il veut continuer à exister dans l’espace politique turc", poursuit Jean-François Pérouse.

Un remaniement du gouvernement et des organisations du parti, ainsi qu’un recalibrage de ses politiques étrangère et économique semblent inévitables, selon Serkan Demirtas. Enfin, il circule depuis plusieurs mois des rumeurs de scission au sein de l’AKP selon lesquelles l’ex-président Abdullah Gül et l’ancien Premier ministre Ahmet Davutoglu pourraient fonder leur propre mouvement.

Alternance politique

Le Parti républicain du peuple (CHP), plus vieux parti de Turquie, fondé en 1923 par Mustafa Kemal Atatürk, reprend lui des couleurs. "Cette victoire à Istanbul vient d’ouvrir la voie de l’alternance politique au niveau national à terme", affirme Ibrahim Kaboglu, député CHP d’Istanbul et professeur de droit constitutionnel. Selon lui, le parti historique pourrait essayer de renforcer ses alliances avec d’une part le Parti démocratique des peuples (HDP - gauche pro-kurde) et avec le Bon Parti (centre droit) d’autre part pour contester le régime présidentiel en vigueur depuis un an et revenir à un régime parlementaire en Turquie. "Nous sommes devant un nouveau terrain à explorer sur le plan politique", conclut Ibrahim Kaboglu.

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