Le ministère allemand des Finances passe à gauche, un tournant

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Les conservateurs et les sociaux-démocrates allemands sont parvenus à un accord en vue de former un gouvernement de coalition. Martin Schulz va quitter la tête du SPD pour enfiler le costume de ministre des Affaires étrangères. Quant au ministère des Finances, il passe à gauche, un véritable tournant.

Une concession par-ci, un renoncement par là… Les optimistes salueront le verre moitié plein et les pessimistes l’accuseront d’être à moitié vide. Après un dernier round de 24 heures de tractations à Berlin, les démocrates-chrétiens de la CDU/CSU et les sociaux-démocrates du SPD, qui s’étaient entourés d’une véritable armada d’experts répartis en 18 groupes de travail, sont parvenus, ce mercredi matin, à conclure un accord de coalition.

Ce document de 177 pages, intitulé "Un nouveau départ pour l’Europe, une nouvelle dynamique pour l’Allemagne, une nouvelle cohésion pour notre pays", détaille les principales mesures que le futur gouvernement fédéral prendra lors de la prochaine législature, sachant que l’accord inclut une clause de réévaluation au bout de deux ans. Signe d’une négociation bien ficelée, chaque parti peut se féliciter d’avoir obtenu gain de cause sur certains dossiers tout en regrettant d’avoir du lâcher du lest sur d’autres questions fondamentales.

Ce que contient l'accord

Les bavarois de la CSU peuvent ainsi se réjouir de voir que la coalition a accepté de ne pas laisser entrer dans le pays plus de 220.000 demandeurs d’asile par an. Le regroupement familial des réfugiés ne pourra, lui, pas excéder un plafond mensuel de 1000 personnes. Les conservateurs ont également obtenu que les impôts pour les foyers les plus riches ne soient pas augmentés. La taxe de solidarité en faveur des Lander de l’ex-RDA va, pour sa part, être progressivement réduite à partir de 2021 mais l’accord ne fixe aucun montant précis ni de date butoir.

8,6 milliards
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8,6 milliards d’euros supplémentaires vont également être investis lors des cinq prochaines années dans l’éducation.

Le SPD, a, lui aussi, obtenu d’importantes concessions notamment au sujet de l'encadrement des contrats de travail. Les emplois à durée déterminée ne pourront pas excéder dix-huit mois contre deux ans aujourd’hui et ils ne pourront être renouvelés qu’une seule fois contre trois actuellement. Les salariés à plein temps qui souhaitent travailler à temps partiel seront, eux, assurés de retrouver leur ancien poste s’ils en font la demande.

D’importantes enveloppes vont également être débloquées pour lutter contre les inégalités. 1,5 million de logements "abordables" vont être construits d’ici 2021 et la hausse des loyers sera encadrée. Les allocations familiales pour chaque enfant vont être augmentées de 25 euros par mois. La police va, quant à elle, pouvoir recruter 15.000 officiers. 8,6 milliards d’euros supplémentaires vont également être investis lors des cinq prochaines années dans l’éducation.

Pour commencer son quatrième mandat successif, Angela Merkel, qui s'était dite mardi prête à des "compromis douloureux", doit toutefois attendre le vote par correspondance des 464.000 adhérents du SPD qui doivent se prononcer sur l’accord de coalition. Le résultat du scrutin, qui devrait être serré, est attendu le 4 mars.

Cap à gauche pour les Finances

Ce qui semble certain, c'est que le ministère des Finances est promis aux sociaux-démocrates, marquant une rupture avec l'ère du conservateur Wolfgang Schäuble, très rigoriste gardien de l'orthodoxie budgétaire dans son pays et en Europe. Les Finances étaient depuis huit ans la chasse gardée du parti démocrate-chrétien d'Angela Merkel.

Wolfgang Schaüble, ex-ministre des Finances ©REUTERS

L'abandon de ce portefeuille-clé dans la première économie européenne illustre à sa manière l'affaiblissement politique de la chancelière: elle a dû faire de grandes concessions aux sociaux-démocrates pour arracher un accord de coalition et rester au pouvoir. Le départ en décembre de l'ex-titulaire du poste des Finances, Wolfgang Schaüble, resté en mémoire dans de nombreux pays européens comme celui qui tenta d'exclure la Grèce de la zone euro au pire de la crise de la dette, avait déjà annoncé "un vrai changement de mentalité chez les dirigeants allemands", note Frédéric Ducrozet, économiste chez Pictet Wealth Management.

Son remplacement par un social-démocrate constitue une étape supplémentaire. Cette "prise de guerre" devrait aider la direction du parti social-démocrate à convaincre sa base d'approuver une nouvelle coalition avec la droite, la troisième depuis 2005, en dépit des fortes réserves des militants en interne.

Qui à quel poste?

Les premières rumeurs d'affectation des portefeuilles ministériels sont énoncées:

• Pour la CDU:

  1. L'Economie et Energie: Peter Altmeier, qui occupait depuis quelques semaines par intérim le ministère des Finances, devrait prendre la tête de ce ministère.
  2. La Défense: Ursula Von der Leyen (CDU), une proche de la chancelière, devrait rester à ce poste.
  3. La Santé
  4. L'Education
  5. L'Agriculture

• Pour le CSU:

  1. L'Intérieur et la Patrie: on cite pour ce poste le patron de la CSU, Horst Seehofer
  2. Les Transports et le Numérique
  3. Le Développement et la Coopération économique

• Pour le SPD: 

  1. Les Affaires étrangères: Martin Schulz va quitter la tête de son parti pour prendre le costume de ministre des Affaires étrangères. La direction du parti reviendrait à Andrea Nahles.
  2. Les Finances : ici les médias parlent d'Olaf Scholz, maire de Hambourg
  3. Le Travail
  4. La Justice
  5. La Famille 
  6. L'Environnement

Quatre mois sous la loupe

Le défi d'Angela: Angela Merkel n'avait plus droit à l'erreur pour rester au pouvoir. Les élections législatives de septembre, marquées par un repli des partis traditionnels et une percée de l'extrême droite, n'ont pas permis de dégager une majorité claire à la chambre des députés.

©Kay Nietfeld/dpa

Après un premier échec pour former une coalition hétéroclite avec les Libéraux et les écologistes en novembre, la chancelière, réduite à gérer les affaires courantes depuis octobre et qui a vu son étoile pâlir sur la scène internationale, était dans l'obligation de s'entendre avec le SPD, avec qui elle discutait depuis début janvier.

Les discussions ont longtemps buté sur le niveau des dépenses militaires mais surtout sur la réforme de l'assurance-maladie en Allemagne, pour réduire les inégalités entre médecine publique et privée, et le marché du travail.

Le projet de contrat de coalition prévoit que le prochain mandat de quatre ans de la chancelière soit placé sous le signe de la relance de l'Europe, au diapason des priorités du chef de l'Etat français Emmanuel Macron.

Le SPD fragilisé : Laminé aux législatives de septembre avec son plus mauvais score de l'après-guerre (20,5%), le SPD continue depuis à baisser dans les sondages. Pour tenter d'amadouer ses militants sceptiques, Martin Schulz a obtenu que l'accord de gouvernement inclue une clause de réévaluation au bout de deux ans, une manière de mettre Angela Merkel en sursis dès le début de son mandat.

Un rejet du contrat de coalition par les militants mettrait la chancelière face à un choix difficile: former un gouvernement minoritaire instable ou accepter de nouvelles élections, deux scénarios inédits dans l'Allemagne d'après-guerre.

Tant le SPD que les conservateurs ont tout à craindre d'un nouveau scrutin, qui au vu des sondages profiterait surtout l'extrême droite de l'AfD et compliquerait un peu plus la recherche de majorités.

Le programme du gouvernement Merkel V

Angela Merkel entend placer son quatrième mandat en Allemagne sous le signe de l'Europe. Voici les principaux points du programme de gouvernement prévu par son parti conservateur et les sociaux-démocrates: 

Réévaluation à mi-mandat: Les sociaux-démocrates voulaient se donner la possibilité de sortir de cette alliance dans laquelle ils entrent à reculons.

Europe: "Nous voulons renforcer financièrement l'UE pour qu'elle puisse mieux assurer ses tâches", dit le texte. Il prévoit de "renforcer durablement" et "réformer" la zone euro avec la France pour la rendre plus résistante aux crises." Pas un mot en revanche sur une autre idée française de ministre des Finances de la zone euro.

Migration: Le texte fixe une limite au nombre de demandeurs d'asile arrivant annuellement dans le pays: entre 180.000 et 220.000. Le regroupement familial va reprendre en août, ce que le SPD voit comme une victoire même si le nombre est symbolique: maximum 1.000 personnes par mois.

→ Economie et protection sociale: Sur la réduction des inégalités dans la santé  un accord est intervenu sur un rapprochement des tarifs payés aux médecins par les caisses d'assurance-maladie publiques et privées. Le recours aux contrats de travail à durée déterminée sera plus strictement encadré.
Sur le plan fiscal, il n'y aura pas d'augmentations d'impôts pour les plus aisés.

Avenir: les deux grands partis se sont mis d'accord pour encadrer l'augmentation des cotisations retraites jusqu'en 2025.
Sur le climat, la coalition entérine l'abandon de son objectif de réduire ses émissions en 2020 de 40% par rapport au niveau de 1990. 

 

 

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