analyse

Le socialisme européen joue sa survie

L'ancien Premier ministre italien Matteo Renzi a annoncé sa démission le 5 mars dernier après la défaite du Parti Démocratique aux dernières élections. ©AFP

Les élections en Italie ont confirmé une tendance de fond en Europe: le déclin des partis sociaux-démocrates et socialistes. Une traversée du désert passagère? Ou une chute irrémédiable ?

Le déclin des partis sociaux-démocrates européens s’accélère. L’effondrement du Pasok grec, tombé sous la barre des 5% en 2015, n’était qu’un tir de semonce. Depuis, le recul s’est généralisé: aux Pays-Bas, en France, et dimanche dernier encore en Italie. Même en Allemagne, le puissant SPD, maillon structurant de la famille sociale-démocrate européenne, ne se maintient au gouvernement qu’après avoir réalisé un score historiquement faible aux dernières législatives. Au sein de l’Union européenne, la famille socialiste ne participe plus au pouvoir que dans dix États membres. "Notre résurrection prendra une génération", concédait Paul Magnette au Standaard le week-end dernier, au sujet des socialistes européens. Si elle a lieu. Car pour le politologue Fabien Escalona, journaliste au média français Médiapart, la social-démocratie est dans une phase critique au terme de laquelle les partis nationaux vont devoir choisir leurs options: "On ne sait pas si tout le monde va trancher dans le même sens ou si, au contraire, la famille sociale-démocrate va éclater."

  • Les causes

On peut aller chercher loin les racines de cette crise. Pour Pascal Delwit, professeur au Centre d’étude de la vie politique de l’ULB, le tournant majeur est la fin des années 1970, qui marque "la dilution de la classe ouvrière". Une autre dilution a affaibli la social-démocratie: celle du pouvoir de l’État nation, dans lequel s’était forgé l’agencement social-démocrate – cet aller-retour entre partis et mouvements syndicaux, souligne le politologue. "Aujourd’hui, c’est plus difficile à mettre en place parce qu’énormément de politiques dépendent du niveau européen."

©Mediafin

Cette idée est au cœur du discours de Paul Magnette, pour qui la gauche de gouvernement a laissé l’Union européenne s’ancrer structurellement à droite – par l’orientation de ses traités et son mode de prise de décision. C’est d’ailleurs, pour le bourgmestre de Charleroi, "l’erreur historique de la gauche", qui a été présente dans treize gouvernements à l’époque où l’UE comptait quinze membres. "Il y a eu là une opportunité pour les sociaux-démocrates de démontrer que leur présence au pouvoir produisait une différence de sens et de fond, confirme Pascal Delwit. Ils n’en ont pas été capables, ça a été une énorme déception pour la gauche."

Si les années 1990 ont été une occasion manquée, "une faute plus grande encore a été faite après la crise bancaire, financière puis budgétaire", estime Kathleen Van Brempt, socialiste flamande (sp.a) et candidate pour prendre la tête du groupe social-démocrate au Parlement européen. En imposant des règles budgétaires dures, "on a complètement ignoré une des valeurs à la base l’Europe, et de la social-démocratie, une protection sociale forte dans notre économie de marché". Malgré leur participation au pouvoir (incarnée entre autres par le Néerlandais Jeroen Dijsselboem, président de l’Eurogroupe), les sociaux-démocrates n’ont pas été capables de marquer la gestion de la crise de leur empreinte.

  • La mutation…

"Depuis la crise de 2008, à laquelle s’est ajoutée la crise migratoire de 2015, on assiste donc à des déclins brutaux dans toutes les variantes de la social-démocratie", résume Fabien Escalona, auteur de "La reconversion partisane de la social-démocratie" (Dalloz, à paraître). Cette famille politique est, selon lui, entrée dans une phase critique, "où toutes les certitudes sont remises en question et où il y a une obligation de se réinventer, à bifurquer idéologiquement et sociologiquement, sous peine de disparaître". La croisée des chemins nécessiterait une grande explication, estime lui aussi Pascal Delwit. Les deux politologues se rejoignent pour distinguer en gros la voie libérale et la voie radicale. La social-démocratie peut choisir de représenter les "libéraux-libertaires de gauche" qui ne se concentrent plus prioritairement sur le socio-économique (Delwit), et poursuivent "une adaptation de la social-démocratie à la mondialisation, au productivisme" (Escalona). Ou elle peut opter pour un retour aux fondamentaux, avec comme cheval de bataille des combats socio-économiques, la lutte contre la mondialisation libérale. Un retour à une forme de radicalité: c’est la ligne que défend Paul Magnette: "La droite ne pliera que si elle a peur." Pascal Delwit distingue encore une troisième voie, choisie par exemple en France avec un succès limité par Manuel Valls: celle des "identitaires", qui durcissent le ton sur l’immigration, les réfugiés, le discours sécuritaire.

"Ce serait étrange d’avoir à choisir" entre les thématiques, remarque de son côté Kathleen Van Brempt. "Je ne peux pas m’imaginer un parti social-démocrate qui ne sache pas comment se positionner sur les questions identitaires", souligne l’Anversoise, pour qui la social-démocratie doit se définir comme une réponse à deux défis mondiaux, que sont les inégalités et le climat.

  • … ou l’extinction?

"On n’a pas le sentiment d’avoir affaire à des acteurs qui considèrent qu’ils sont mortels. Beaucoup sont encore inscrits dans une logique selon laquelle ce serait un ‘mauvais alignement’, un mauvais moment à passer", juge Pascal Delwit. Une vision trop pessimiste sans doute pour Katheleen Van Brempt, qui estime que tout ne va pas si mal pour sa famille politique, et que c’est plus largement "le centre" qui va mal, c’est-à-dire "les gens et les partis qui sont proeuropéens, qui cherchent des compromis".

La social-démocratie a-t-elle entamé une traversée du désert qui durera une génération, comme l’affirme Paul Magnette? "Peut-être qu’elle va prendre d’autres formes que les partis tels qu’on les connaît aujourd’hui, mais la social-démocratie dans ses valeurs, non, prévoit la socialiste flamande, ça ne durera pas aussi longtemps." Le patient social-démocrate a-t-il besoin d’une petite mise au vert ou d’un séjour aux soins intensifs? Il n’a visiblement pas encore trouvé la réponse.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Contenu sponsorisé

Partner content