reportage

Les Irlandais tentés par les lendemains qui chantent du Sinn Féin

À Dublin, les visages bienveillants des candidats ornent les réverbères. ©AFP

En Irlande, l’humeur sociale donne des ailes à la gauche radicale. Le temps et de nouveaux visages ont estompé le souvenir d’un Sinn Féin proche des années sombres de l’IRA. Le paysage politique historiquement dominé par un duopole de droite doit désormais compter avec une alternative radicale.

Anne White n’en croit pas ses yeux. L’octogénaire bien mise s’est arrêtée avec son mari sur le bas-côté de la rue O’Connell, l’artère centrale de Dublin, pour regarder le défilé. "On n’a jamais rien vu de tel", assure-t-elle alors que des dizaines de milliers de puéricultrices sont venues dans la capitale ce mercredi pour réclamer un meilleur traitement. "Le prochain gouvernement doit impérativement changer les choses pour ces gens, commente-t-elle – avant de préciser: J’espère que le Sinn Féin ne gouvernera pas, avec son histoire ce serait un très mauvais signal pour le pays."

À sa manière, Mme White résume le climat dans lequel les élections législatives de ce samedi se préparent. Les questions sociales sont au sommet des préoccupations des Irlandais et les sondages esquissent la perspective d’un séisme politique. Alors que deux partis de droite se sont partagé le pouvoir pendant un siècle, le parti de gauche radicale, longtemps marginalisé en raison de sa proximité historique avec les paramilitaires de l’IRA, espère une percée historique.

On n’avait jamais fait grève avant aujourd’hui, maintenant on fait comme les Français.
Joan Etienne
Puéricultrice

Une semaine après le Brexit, une victoire à Dublin de ce parti qui cogère l’Irlande du Nord et boude ses sièges à Westminster serait d’une singulière ironie. Pourtant ni l’aspiration à une réunification de l’île ni l’avenir de la relation entre l’Irlande et le Royaume-Uni n’auront été au cœur de la campagne électorale. Au grand dam du Taoiseach (Premier ministre) sortant Leo Varadkar et de son parti, le Fine Gael.

Si comme l’assurent ses rivaux il espérait en convoquant un scrutin anticipé une semaine après le Brexit tirer profit de sa bonne gestion de l’affaire, c’est raté. Car même si quelque 200.000 emplois dépendent d'un futur accord de libre-échange avec le Royaume-Uni, ce sont des questions purement domestiques qui ont structuré cette campagne: "Ce que nous appelons les trois H : health, housing and homelessness (santé, logement et sans-abrisme)", explique Noelle O’Connell, directrice de l’European Movement Ireland, un think tank indépendant.

Réparer le "désastre social"

"On n’avait jamais fait grève avant aujourd’hui, maintenant on fait comme les Français", annonce Joan Etienne, puéricultrice rencontrée dans la manifestation. Elle est amère: "On fait quatre ans d’études mais on est payées au salaire minimum et on n’a pas de pension. Et en attendant, la couverture santé universelle dont il nous parle on ne la verra pas avant dix ans, et l’âge de départ à la retraite va passer à 70 ans. C’est honteux !" Comme d’autres manifestantes avec qui on discute, elle est sûre d’une chose: elle ne votera pas pour l’un des deux partis de droite, le Fine Gael et le Fianna Fail de Michéal Martin – "ce sont les mêmes types dans des costumes différents."

Mais dans cette foule en colère, le Sinn Féin ne fait pas l’unanimité pour autant. "Ils font des belles promesses, mais qui va payer? Ils veulent augmenter les impôts, à la fin ce sont nos salaires qui vont baisser", estime Traona O’Connell. Ici, on rechigne à dire devant les collègues quelle case on cochera samedi, mais "certainement pas pour un des grands partis".

Dans les sondages, c’est bien le Sinn Féin qui a le vent en poupe. "Après la crise de 2008, la politique irlandaise a changé de façon spectaculaire, explique David Farrell, directeur de l'école de science politique de l’University College de Dublin. Le Sinn Féin s'est imposé comme principale alternative de gauche – il est comparable à Syriza en Grèce. Et l'arrivée en 2018 d'une nouvelle présidente qui n'est pas associée au passé du parti l'a renforcé." Le parti a su capter le ras-le-bol social, dans un pays où l’extrême droite reste en sourdine.

Depuis la crise, les gouvernements ont reconstruit l'économie mais ont oublié qu'ils devaient aussi réparer le désastre social qu'elle a créé.
Patricia King
Secrétaire générale de l'Irish Congress of Trade Unions.

"Depuis la crise, les gouvernements ont reconstruit l'économie mais ont oublié qu'ils devaient aussi réparer le désastre social qu'elle a créé", estime Patricia King, secrétaire générale de l'Irish Congress of Trade Unions, la coupole syndicale du pays.

En Irlande, près du quart des travailleurs ont un bas salaire (contre moins de 5% en Belgique). Et l’accès à la propriété est devenu hors de portée pour beaucoup: depuis 2012, les prix des maisons à Dublin ont augmenté de 90% alors que les revenus n'augmentaient que de 18%. Pendant ce temps, le sans-abrisme gagne du terrain. "Ça empire, tant sur le nombre de personnes que la dégradation de leur santé mentale", constate Theresa O’Connor. À deux pas du Spire, le cône d’acier monumental de la capitale, elle est postée comme chaque semaine à l’une des soupes populaires qui déploient leurs tables à tréteaux pour distribuer des gobelets fumants et des objets de première nécessité collectés par des particuliers – il y en a une douzaine rien que dans le centre-ville. 

Dossier Brexit

Comment s'y retrouver dans l'imbroglio du Brexit? Toutes les infos et analyses dans notre dossier spécial >

Le changement "pour le changement"

"Même si on a redressé l’économie du pays, beaucoup de personnes ont encore du mal", reconnaît Neale Richmond. Les mains bleuies par le froid, le menton blotti dans son cache-nez, ce candidat du Fine Gael distribue des bics à son nom devant la gare de tram de Dundrum, dans la banlieue sud de la capitale. Il termine une campagne très différente des autres, mais pas seulement pour des raisons sociales selon lui: "Il y a aussi des gens qui veulent du changement pour le changement. On a été au gouvernement pendant neuf ans, ce n’est pas facile. Mais il y a énormément d’indécis, j’espère qu’on pourra rester le premier parti."

Il y a aussi des gens qui veulent du changement pour le changement. On a été au gouvernement pendant neuf ans, ce n’est pas facile."
Neale Richmond
Candidat Fine Gael (droite)

Sur cette ligne du Luas, le tramway de Dublin, le flux continu de navetteurs emmène les cols blancs du centre vers la banlieue sud, où se trouve notamment le siège de Microsoft: un campus rutilant de 2.000 employés ouvert en grande pompe par Leo Varadkar, matérialisant le succès de la stratégie économique du gouvernement. Est-elle en péril? À la fédération d'employeurs IBEC – la FEB irlandaise –, on met en garde contre les projets de la gauche qui "menacent de détériorer la culture pro-business du pays et le modèle de développement que nous avons entretenu pendant des décennies".

L’histoire à fleur de peau

On aurait voulu parler à un membre du Sinn Féin, l’interroger sur cette campagne hors norme, le confronter au scepticisme que suscitent les mesures dispendieuses proposées par son parti. Faute de réponse, on a fini par aller sonner au quartier général du parti, sur Parnell Square: on nous a laissé sur le pas de la porte le temps qu’un responsable vienne nous suggérer de renvoyer un énième email. On l’apprendra plus tard par l'"Irish Times": après la publication lundi d’un sondage Ipsos/MRBI donnant le parti en tête des intentions de vote, les demandes de la presse ont systématiquement été ignorées – le parti ne veut pas risquer le moindre faux-pas.

Cette stratégie ne l’a pas empêché de se mettre en position délicate juste avant le scrutin. Vu le succès annoncé du Sinn Féin, sa présidente Mary Lou McDonald a été invitée en dernière minute au débat final organisé mardi par la télévision publique, qui n’aurait dû être qu'une confrontation entre Michéal Martin et Leo Varadkar. Le climax de la soirée aura été le cafouillage de cheffe du Sinn Féin sur la réaction de son parti à une vieille histoire de meurtre attribué à l’IRA par la famille de la victime. L’ampleur qu’a prise cette affaire symbolique dans la dernière ligne droite de la campagne illustre la difficulté pour l’ancienne vitrine politique de l’IRA de se défaire de toute ambiguïté sur son rapport au passé.

À l’University College de Dublin, David Farrell s’attend à ce que les élections débouchent sur une longue période de négociations, dans un pays habitué à voir les gouvernements se former en une vingtaine de jours. Fianna Fail et Fine Gael risqueront-ils une nouvelle alliance, au risque de décevoir des électeurs en mal de changement? L’un d’eux parviendra-t-il à former une coalition avec les petits partis pour contourner le Sinn Féin? La gauche radicale parviendra-t-elle à monter dans un gouvernement? Pour David Farrell, ce dernier scénario est de plus en plus crédible. Très possible aussi serait selon lui le scénario de l'impasse, menant à de nouvelles élections anticipées.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés