Macron s'apprête à rafler l'Assemblée nationale

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Le deuxième tour des élections législatives françaises a lieu dimanche. Le suspense n’est guère de mise: selon les sondages, La République en marche, le parti d’Emmanuel Macron, s’apprête à rafler une majorité absolue historique. La fin de campagne a été laborieuse et douloureuse pour tous les autres partis. Avec un tel contrôle de l’Assemblée nationale pour La République en marche, l’opposition à Macron et à son gouvernement pourrait se déplacer dans la rue.

Et si le record de dimanche dernier n’en était pas un? À en croire les instituts de sondage, les Français seront encore moins nombreux demain à se rendre aux urnes pour le second tour des législatives. Selon Odoxa, ils devraient être 53% des électeurs inscrits à bouder l’isoloir, contre 51,3% la semaine passée. Près d’un quart d’entre eux justifie cette désaffection par leur désintérêt de la politique et plus particulièrement leur lassitude à l’égard de ces législatives.

"Une large majorité absolue à l’Assemblée peut anesthésier le Parlement."
dominique reynié
politologue

Il est vrai que l’élection de dimanche vient clore une très – trop – longue séquence politique, un calendrier chargé qui a débuté en octobre 2016 avec la primaire de la droite et du centre. Face à ces forts taux d’abstention, beaucoup s’interrogent sur la légitimité des députés élus. Pour l’opposition, laminée à droite comme à gauche depuis la présidentielle, c’est surtout l’occasion de dénoncer ce qu’elle considère déjà comme "un déni de démocratie" et d’en faire un alibi bien pratique à sa propre défaite.

Car à l’image de dimanche dernier, le parti d’Emmanuel Macron, La République en marche (LRM), devrait bien rafler la mise, opérer une razzia historique pour un parti tout juste créé. Selon LégiTrack, le baromètre hebdomadaire d’OpinionWay-ORPI, LRM décrocherait une très large majorité absolue avec 440 à 470 sièges à l’Assemblée. Les autres partis? Des miettes ou presque. La droite constituée des Républicains et de l’UDI (LR-UDI) se retrouverait avec 80 sièges. Le PS et ses alliés seraient laminés, avec une trentaine de sièges seulement (contre 283). La France insoumise est créditée de 8 à 17 sièges et le Front national se contenterait d’un à six élus.

Les "marcheurs"? Des cadres

Ce raz-de-marée macroniste profite à plein du mouvement "dégagiste" en cours visant à renouveler la classe politique vieillissante. À tel point qu’au premier tour dans de nombreuses circonscriptions, les électeurs ne connaissaient même pas le nom de leurs candidats, se contentant de récupérer le bulletin estampillé En Marche! au moment de voter…

La présidentielle remportée par Macron, il est important pour les électeurs – tous bords confondus – de "lui donner les moyens de réussir son mandat… Sinon, c’est la porte ouverte au Front national en 2022", nous ont répété bon nombre d’entre eux.

Et tant pis si dans les faits, les candidats En Marche! ne reflètent pas tant que ça la population française. Selon une enquête menée sur le profil des investis LRM par le laboratoire de recherche de Sciences Po Cevipof, les impétrants sont à 68,6% issus des classes sociales supérieures, ce qui est loin de refléter le renouvellement auquel aspire la population. Pire, les classes moyennes ne représentent que 23% du total des candidats sélectionnés et les classes populaires 8,5%. Dans le détail, LRM n’a désigné que… 2,3% d’agriculteurs, 0,2% d’ouvriers et 0,9% d’employés. À l’inverse, les cadres du privé sont les mieux représentés (20% des candidats investis) contre 17% de chefs d’entreprise.

Quant à la "société civile" tant mise en avant par le Président lui-même, il s’agit essentiellement d’actifs œuvrant dans le privé après avoir eu des expériences publiques (mandats électifs, assistants parlementaires, chambres de commerce…). Au total, près d’un tiers des candidats présentés par La République en marche vient de la gauche au sens large (PS avec Europe-Ecologie-Les Verts). En comparaison, ils ne sont que 15% issus de la droite (Les Républicains, UDI, divers droite) et 12,3% du Modem selon le Cevipof.

La rue pour exutoire

Est-ce à dire que l’on s’achemine vers "une armée de godillots" à l’Assemblée nationale comme le prédit l’insoumis Jean-Luc Mélenchon? S’il est trop tôt pour le dire, la question secoue les partis traditionnels en manque de voix qui tentent de sauver les meubles. "S’il n’y a aucune raison pour que les clivages politiques disparaissent, une large majorité absolue à l’Assemblée peut en revanche anesthésier le Parlement", estime le politologue Dominique Reynié. Avec pour principale conséquence de laisser "les mécontentements et les conflits descendre dans la rue… Car une réforme sans mécontents n’est pas vraiment une réforme ou bien c’est une réforme qui ne sert à rien, explique le directeur général de la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol). Il ne faut pas oublier que la France, quel que soit son vote dimanche, n’est pas un pays de consensus ni de compromis, elle n’est pas cohérente avec son désir de réforme… En réalité, la vraie question est de savoir ce qu’Emmanuel Macron va être autorisé à faire? S’il est clair que les Français veulent donner une majorité à l’Assemblée au nouveau Président, ce n’est pas forcément pour agir… On a tout ce qu’il faut pour que les mécontents s’expriment dans la rue avec à la clé un risque élevé de violences à l’image des dernières mobilisations", insiste-t-il. D’autant que le Conseil constitutionnel a censuré le 9 juin une disposition de l’état d’urgence interdisant de manifester… au grand dam du gouvernement.

3 questions à Marc Crapez, Politologue

1/ Le taux record d’abstention (51,3% au premier tour) rend-il la future assemblée illégitime?

On ne peut pas parler d’illégitimité. Il y a simplement cumul de deux principes: la représentativité et le scrutin majoritaire. De ce cumul, résulte une double distorsion: un effet de souffle en faveur du principal parti et un effet peau de chagrin en défaveur chronique du Front national parce qu’il ne parvient pas à nouer des alliances électorales. Si les oppositions parlementaires ou politiques sont momentanément inaudibles car il y a une très forte attente de type "Papa va réparer mon joujou", le macronisme va se heurter au scepticisme des agents économiques, qui n’ont pas infléchi leurs anticipations positivement, et à l’écueil de l’auto-contentement, centrisme ne signifiant pas nécessairement fermeté de conviction et probité… Des manifestations peuvent intervenir dès septembre.

2/ Que peut-on faire pour lutter contre cette dérive?

Le vote obligatoire, comme il existe chez vous, est tentant. Mais plusieurs objections s’y opposent. Il n’appartient pas à la tradition politique française. Il apparaîtrait donc comme une sorte de greffe destinée à casser le thermomètre. Son côté coercitif ne serait pas non plus du goût de l’époque. Et il donnerait l’impression de vouloir nier le "message" que certains attribuent à leur vote blanc ou à leur abstention.

3/ Faut-il, selon vous, changer le mode de scrutin et introduire la proportionnelle comme le souhaite Macron?

Le scrutin majoritaire est légitime puisqu’il est né en Angleterre, mère des démocraties. Mais les institutions ont vocation à évoluer. Insuffler une dose significative de proportionnelle offrirait une respiration démocratique. Trois facteurs l’empêchent: trahison notabilitaire des Chambres élues qui espèrent se perpétuer, spectre du groupe parlementaire FN de 1986 dont quelques membres ne faisaient que du chahut, enfin fantasme propre aux élites françaises selon lequel existerait un risque imminent d’ingouvernabilité (un risque qui existe de fait dans d’autres pays!).

* Politologue associé à Sophiapol (Paris - X). Il est l’auteur de "La gauche réactionnaire" (Berg International Editeurs), "Défense du bon sens" (Editions du Rocher) et "Un besoin de certitudes" (Michalon).

 

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