Merkel, la prochaine cible des chars russes de la désinformation?

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Face à la machine de guerre russe à créer de fausses informations, les services secrets européens tirent la sonnette d'alarme: et si Moscou manipulait les foules pour destituer Merkel et faire triompher Le Pen l'an prochain? Depuis la victoire de Donald Trump, c'est tout sauf de la science-fiction.

La surprise du Brexit, la victoire de Donald Trump, l'échec des réformes de Matteo Renzi et demain, la chute d'Angela Merkel et l'avènement de Marine Le Pen? Pourquoi notre démocratie presque ronronnante s'est-elle subitement emballée pour faire apparaître l'un après l'autre les "cygnes noirs" (événements inattendus et imprévisibles, un concept inventé par l'essayiste Nassim Nicholas Taleb) les plus incongrus?

La patte de Vladimir Poutine

Et si cette série n'était nullement le fruit du hasard mais bien celui d'une stratégie essentiellement orchestrée par Moscou? La patte de Vladimir Poutine est en tout cas reconnaissable partout où la démocratie vacille dans son intérêt: Ukraine, affaire des emails d'Hillary Clinton, financement des partis d'extrême-droite ou populistes européens (le FN en France, le FPÖ en Autriche, Viktor Orban en Hongrie ou le mouvement Cinq Etoiles en Italie) et, plus généralement, puissantes campagnes de désinformation pour décrédibiliser les gouvernements et les institutions européennes ou transatlantiques.

Cela pour une bonne raison: cette guerre de l'information, ou plutôt de la désinformation, qui n'a jamais été aussi efficace à l'heure où la post-vérité triomphe grâce à des réseaux sociaux bien plus autoroutes de l'émotion que de l'information, est précisément l'objectif d'une doctrine qui a trouvé grâce aux yeux de l'indéboulonable tsar de Moscou à partir du moment où sa supériorité militaire sur l'occident est manifestement devenue inaccessible. Et que l'incroyable victoire de Donald Trump a galvanisée. Celle du général Valeriy Gerasimov. 

Elle consiste, explique l'expert auprès de l'Otan Keir Giles, auteur d'une étude sur le sujet ("La prochaine phase de la guerre de l’information"), à "saper la notion de vérité objective et la possibilité même de faire du journalisme" et "réduire la confiance dans les sources du savoir" des sociétés occidentales afin "d’affaiblir l’immunité morale face à la propagande".

Dès 2006, rappelle dans le journale Le Temps notre confrère Frédéric Koller, Poutine évoquait d'ailleurs devant les parlementaires russes la nécessité d'envisager les conflits de façon "asymétrique" (exactement comme les leaders chinois l'ont formulé dans les années 1990), "moins coûteuse" et engageant davantage "la supériorité intellectuelle".

Russia Today et Sputnik en fer de lance

Les grands vecteurs de la propagande prorusse? Russia Today et Sputnik, directement liés à l'Etat russe. Rarement subtiles mais parfois crédibles, leurs informations mélangeant le vrai et le faux envahissent Facebook, Youtube, Twitter ou Periscope pour conformer les faits aux intérêts de Moscou, que ce soit sur les migrants, la Syrie, l'Europe ou encore l'Otan.

Et ça marche. Leurs sujets sont republiés de façon virale grâce à une promesse que résume parfaitement le slogan de Sputnik: "Nous dévoilons ce dont les autres ne parlent pas".

Par exemple, une vidéo titrée "ONU: une journaliste démonte en deux minutes la rhétorique des médias traditionnels sur la Syrie" censée rapporter le point de vue d'une journaliste canadienne indépendante accréditée à l'ONU et accusant les médias occidentaux de mensonges sur la Syrie.  Il s'agissait en réalité d'une activiste pro-régime syrien utilisant une salle de presse de l'ONU pour piéger un vrai journaliste norvégien. Outre Russia Today, elle écrit essentiellement sur les sites conspirationniste Global Research et prorusse American Herald Tribune, qui entretient la confusion avec le très sérieux International Herald Tribune.

Ou encore l'affaire Lisa en Allemagne, cette allemande d'origine russe de 13 ans prétendument violée par plusieurs migrants avant qu'elle, sa famille et la police ne démentent les faits. Une histoire censée démontrer l'incapacité de l'Europe à faire face à la crise des réfugiés et, en filigrane, la solidité et l'efficacité du pouvoir russe.

Une riposte désorganisée

Le succès des attaques russes est tel que, fin novembre, le Parlement européen a adopté une résolution pour tenter de lutter contre ces vagues d’intoxication et, plus récemment, les services secrets allemands, français et britanniques ont mis en garde contre une répétition du scénario Trump pour les élections centrales qui auront lieu l'an prochain en Allemagne et en France. Angela Merkel a elle-même pointé du doigt les trolls et les faux sites d'informations comme responsables de la montée en puissance du populisme.

200 millions $
Les fonds qui seraient octroyés par Moscou aux réseaux d'influence russe à travers les médias et la société civile.

Mais face aux 200 millions de dollars qui arroseraient en toute discrétion les réseaux d'influence russes, selon une cinquantaine de parlementaires européens qui pressent dans une lettre la Haute représentante de l'UE aux Affaires étrangères, Federica Mogherini, d'organiser la riposte, l'Europe paraît encore bien démunie

Fort d'une trentaine de collaborateurs, un "centre d'excellence", créé en 2014 à l'initiative de la Lituanie et financé par 11 pays européens, conseille les officiers de l'Otan sur ces matières. Et, au sein de l'UE, une task force de 11 collaborateurs publie depuis 2015 une "revue de désinformation pro-Kremlin".

Mais le parlement européen n'est pas parvenu à se mettre d'accord sur un budget...

«Nous avons clairement sous-estimé jusqu’ici ces opérations de désinformation qui affectent le comportement de l’ensemble de la société. Cela fait partie d’un puzzle d’une stratégie plus générale de déstabilisation.»
Janis Sarts
Directeur du centre d’excellence de l’OTAN pour les communications stratégiques, cité par le Temps

Pourtant, "nous sommes entrés dans une nouvelle ère, celle de la guerre de l’information. La Russie a pris le lead. Il est temps que nous en prenions conscience pour rattraper notre retard", assène une source proche de l’OTAN à Bruxelles et relayée par Le Temps.

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