interview

Plantu: "Aux partis de faire correctement leur boulot!"

©Sébastien Dolidon

Le dessinateur donne sa vision de la France et de son métier après les attentats et la montée de l'extrême droite.

Caricaturiste au "Monde" depuis 43 ans, Jean Plantu* se bat depuis près de dix ans à la tête de son association Cartooning for Peace pour défendre la liberté d’expression des dessinateurs. À quelques jours d’un grand rendez-vous au Parlement européen, il se confie sur la nouvelle vague d’attentats et la poussée du Front National (FN).

Comment expliquez-vous cette nouvelle percée du vote FN en France?
Avant d’attaquer tel ou tel parti pris, il me semble important d’insister sur un principe qui me tient à cœur: l’écoute. Beaucoup de gens votent pour des partis qui ne me séduisent pas mais ce n’est pas parce qu’ils votent pour des partis qui me déplaisent que je ne veux ou je ne dois pas à les entendre. Cette écoute ne signifie pas qu’on est d’accord évidemment! Mais je crains que nous soyons entrés dans une époque où de plus en plus de choses ne peuvent pas être dites par principe de précaution de la pensée, par crainte de dérapage. Or, même le dérapage fait partie de notre vivre ensemble. Moi, même si je ne suis pas d’accord, je préfère entendre un dérapage qui va me permettre de mieux comprendre comment on en est arrivé là. Ce n’est pas tant ceux qui votent Marine ou Marion Le Pen qui m’intéressent mais bien plus pourquoi ils en sont arrivés à voter pour elles.

©plantu

Et pourquoi selon vous?
Typiquement, le président de région sortant en Alsace-Lorraine (Jean-Pierre Masseret, NDLR) devrait se poser des questions sur son mauvais score (16,1%) à l’issue de son mandat. J’entends le repli sur soi exprimé par certains mais je m’interroge aussi sur les raisons d’un score si minable! Plutôt que de tomber dans la facilité, je préfère me retourner contre ceux qui n’ont pas fait leur job. Face à la montée du FN, je ressens tellement l’absence, le silence des autres partis qui ne font pas correctement leur boulot! Je voudrais que la classe politique puisse s’intéresser à ces gens qui se sont perdus, mais sans tomber dans la caricature. C’est moi le caricaturiste et je ne veux pas que la classe politique ou les médias me piquent mon boulot! À eux de faire leur travail et de faire attention à ne pas tomber dans la subjectivité de la caricature!

"On pique le boulot de tous les dessina-teurs de presse depuis des années parce que le buzz l’emporte."

Vous avez le sentiment qu’on vous pique votre boulot?
Oui. On pique le boulot de tous les dessinateurs de presse depuis des années parce que le buzz l’emporte. Qu’est-ce qu’un dessin de presse? C’est un outil de buzz dans une page! Nous dessinateurs, on le sait, on le revendique, on est là pour titiller les politiques! Or, on sent que de plus en plus de politiciens comme de médias courent après le buzz… Beaucoup confondent en France ligne éditoriale et ligne marketing, certains font même passer leur ligne marketing devant leur ligne éditoriale! Au final, ça se paye très cher et dans les urnes.

©PLANTU

L’intolérance grimpe en Europe. Vous aviez d’ailleurs surpris au "Monde" en vous prononçant en faveur de la loi anti-burqa en France…
Cette loi est la même qu’en Belgique. Ensemble nos deux cultures se battent pour la promotion de la femme. Il y a plein de progrès à faire. Ce n’est pas en mettant une femme dans une burqa qu’on va l’aider. Nous avons à défendre ces femmes. Il y a plein d’exemples d’intolérances. Le dessinateur flamand Marec (lauréat du Grand Prix du Press Cartoon Belgium 2015, NDLR) a dû renoncer à son exposition prévue Gare du Midi tout bêtement parce que certains de ses dessins montraient des femmes dénudées, pas vulgaires, mais cela a suffi à empêcher son exposition. L’intolérance est là aussi! De même, on la retrouve chez ces conducteurs de bus qui refusent de prendre le volant après le service d’une collègue femme qui a touché le même volant… On est face aujourd’hui à un tsunami d’intolérance et avec nos dessins, comme des seaux, nous faisons notre maximum pour écoper.

Attentats terroristes, immigration massive, crainte des autres… La société n’a-t-elle pas déjà changé?
La société change certes un peu mais c’est surtout la manière de la présenter qui a changé. Il faut écouter ces cris de détresse mal exprimés dans les urnes. Quand un gamin m’interpelle dans mes tournées dans les écoles en me disant: "Vos copains dessinateurs ont été assassinés, c’est bien fait, ils l’ont bien cherché!", je dois entendre ces paroles et y répondre. Si un enfant le pense, je veux qu’il puisse le dire. Ensuite c’est à moi de trouver les mots pour lui répondre.

N’est-ce pas aussi le signe que les terroristes ont gagné?
Non, on va gagner la bataille contre les fondamentalismes, ça va prendre du temps, c’est tout. Ils veulent créer un schisme entre l’Occident et les autres cultures alors que nous créons des ponts avec nos dessins pour libérer la parole. En tant que dessinateurs de presse, nous nous battons contre le fondamentalisme mais nous menons aussi un vrai combat, moins visible, contre l’ignorance.

©Plantu/Le Monde

C’est aussi la mission de l’association "Cartooning for peace/Dessins pour la paix" que vous présidez. Vous sentez-vous bâillonné parfois à l’image de votre souris?
Oui et non. Il faut rester vigilant, ne rien lâcher. C’est à l’image de notre démocratie: si on se dit, c’est acquis et qu’on ne fait rien, on la perd aussitôt. La démocratie est un combat de tous les jours. C’est ce que symbolise la souris: pour qu’elle puisse dire ce qu’elle veut et ne soit pas bâillonnée, il faut lutter… J’ai aussi à lutter dans mon propre journal pour que la publicité ne morde pas l’espace de mon dessin. Nous allons d’ailleurs réunir pour la première fois 28 dessinateurs du monde entier au siège du Parlement européen à Strasbourg les 15, 16 et 17 décembre. L’occasion pour ceux qui le souhaitent de venir nous rencontrer et discuter des droits de l’homme et de la liberté de la presse autour de débats et conférences.

*Auteur de "Souris et tais-toi!: Petit lexique de l’autocensure", Éditions du Seuil, 2015, 192 pages, 18€.

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