analyse

Les raisons de la débâcle de Jeremy Corbyn

Jeremy Corbyn laisse un Labour divisé, qui n'a pas mis à profit les déboires des Tories dans le dossier du Brexit. ©AFP

Le leader du parti travailliste a essuyé une deuxième défaite de suite à une élection générale. Une débâcle jamais connue par le Labour depuis 1945. Un revers idéologique, stratégique et moral.

Personne n’a oublié le grand vertige du 24 juin 2016, lendemain du référendum sur le Brexit, où le "leave" l’a emporté à la surprise générale. Un vertige similaire à celui consécutif à l’élection du conservateur américain Donald Trump, quatre mois plus tard. Mais pour le Labour de Jeremy Corbyn, le vote de jeudi n'a pas débouché sur une nouvelle surprise, en sa faveur. Au contraire, le Labour a connu un jour noir, sa pire défaite depuis l'après-guerre, passant de 262 à 203 sièges, selon les résultats quasi définitifs.

Boris Johnson et les conservateurs, avec 363 sièges soit la plus large majorité conservatrice depuis Thatcher en 1987, ont désormais un boulevard au parlement britannique pour finaliser le Brexit.

Dossier Brexit

Comment s'y retrouver dans l'imbroglio du Brexit? Toutes les infos et analyses dans notre dossier spécial >

En un peu plus de trois ans à la tête du parti travailliste, Jeremy Corbyn a échoué dans des proportions qui étaient inimaginables.

Malgré l’effondrement idéologique, stratégique et moral du parti, l’avenir de Jeremy Corbyn, 70 ans, n’est pas encore ouvertement discuté.

Certes, le Labour restait déjà sur deux défaites. La première – Gordon Brown face à David Cameron, ensuite allié au LibDem Nick Clegg, en 2010 – était logique et sans doute inévitable, après treize années au pouvoir, dont dix sous Tony Blair, et surtout une crise financière majeure. La seconde – Ed Miliband face à David Cameron – a été beaucoup moins digeste, à la fois en raison de son ampleur inattendue, et du malaise idéologique du parti travailliste, notamment sur les questions économiques – un peu trop libéral pour un parti de gauche… et un peu trop à gauche face au programme économique très libéral des Tories, qui a fait une meilleure recette lors du scrutin.

Un an plus tard, l’élection de Jeremy Corbyn visait à faire renouer le parti avec les racines idéologiques du parti. Sur ce point, il a réussi au-delà des espérances, mais a du même coup tourné la page de la troisième voie blairiste, qui a au moins eu le mérite de moderniser et dynamiser le parti, et lui a permis d’assumer le pouvoir.

Les trois erreurs de Corbyn

1. Un Labour divisé. Alors qu’un vaste programme de renationalisations était annoncé en cas de victoire, avec des investissements publics de 400 milliards de livres dignes d’un programme d’urgence d’après-guerre, l’idéologie corbyniste a fracturé le Labour en deux. Plusieurs figures majeures du parti, comme Tom Watson ou Chuka Umunna ont démissionné, et les anciens caciques de l’époque blairiste sont, au mieux, devenus silencieux. La deuxième fracture porte sur le positionnement par rapport au Brexit. Corbyn a fait de l'"ambiguïté constructive" sa marque de fabrique. Tout au long du processus, et notamment lorsque Theresa May se prenait les pieds dans le tapis, au premier semestre 2019, Jeremy Corbyn s’est refusé à mobiliser clairement la force de frappe travailliste pour obtenir un second référendum.

2. Ambiguïté sur le processus du Brexit. Son seul engagement, en cas de victoire, était d’entamer un troisième round de négociations avec l’Union européenne pour un nouvel accord, qui serait ensuite soumis au référendum. Un référendum durant lequel la position officielle du parti travailliste sera la neutralité. Là non plus, son positionnement n’a pas convaincu l’électorat de gauche. 

3. Antisémitisme. La troisième grande erreur est d’avoir, au bas mot, laissé prospérer l’antisémitisme au cœur de l’appareil du parti travailliste. Au fil des dizaines de scandales de ces trois dernières années, Jeremy Corbyn n’a cessé de s’excuser au nom des dirigeants et membres du parti qui avaient dépassé les limites de ce qu’ils nommaient habilement "antisionisme". Mais il n’a jamais sévi, malgré les innombrables témoignages. La semaine dernière encore, 70 anciens dirigeants ou membres du staff du Labour ont témoigné sous serment auprès de la Equality and Human Rights Commission de leur expérience au sein du parti. Meeting, petites réunions, discussions en tête, réseaux sociaux : les propos antisémites se sont infiltrés dans toutes les strates du parti. Et il ne fait guère de doute que cette culture ne changera pas tant que Jeremy Corbyn sera à sa tête.

Quel avenir pour Corbyn?

Je ne conduirai pas le parti lors d'une quelconque élection.
Jeremy Corbyn

Malgré l’effondrement idéologique, stratégique et moral du parti, l’avenir de Jeremy Corbyn, 70 ans, n’était pas encore ouvertement discuté avant les résultats du scrutin. Lors de l’élection de 2015, quatre leaders avaient démissionné dès le lendemain du résultat (Ed Miliband, Nick Clegg, Nigel Farage et le leader du Labour écossais Jim Murphy). Reste que l'ampleur de la défaite, synonyme de cinq ans supplémentaires de pouvoir conservateur, doit permettre au Labour de commencer une nécessaire reconstruction.

"Je ne conduirai pas le parti lors d'une quelconque élection", a concédé Corbyn dans la nuit de jeudi à vendredi, depuis sa circonscription d'Islington, dans le nord de Londres, où il a remporté à 70 ans un 10e mandat. Mais il restera à son poste le temps que soit menée une "réflexion sur le résultat du scrutin et sur sa future politique", rejetant les appels à un départ immédiat. 

Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect

Messages sponsorisés

n