Svetlana Tikhanovskaïa: "L’Europe doit imposer des sanctions contre Loukachenko et ses complices"

Svetlana Tikhanovskaïa est devenue l'icône de la révolte en cours en Biélorussie contre Alexandre Loukachenko, le dernier dictateur d'Europe. ©Getty Images

L'Echo a rencontré Svetlana Tikhanovskaïa à Vilnius, où elle est exilée. La cheffe de l'opposition biélorusse appelle l'Europe à sanctionner le régime d'Alexandre Loukachenko sans tarder. Elle demande à la Russie de ne pas interférer dans les affaires de son pays.

Un vent chaud balaie Vilnius, perle de la Baltique. Nous sommes dans un immeuble moderne bordant les eaux de la Vilnia. D'ici, la cheffe de l'opposition biélorusse, Svetlana Tikhanovskaïa, dirige une révolution en cours dans son pays, dont les frontières sont à une trentaine de kilomètres. Elle est épaulée par une équipe soudée, un spin doctor, des pros, des jeunes, des génies de l'informatique, une sécurité discrète et omniprésente.

"Sveta", comme on la surnomme, était, il y a quelques mois, professeure d'anglais. Aujourd'hui, elle symbolise la renaissance d'une nation désireuse d'en finir avec le dernier dictateur d'Europe et la terreur inspirée par la police et le KGB, vestiges d'une ère révolue.

Cette révolution est, pour de nombreux observateurs, le début de la deuxième vague de l'effondrement de l'empire soviétique. Elle concerne toute l'Europe, tant la Biélorussie occupe une place stratégique entre les mondes européen et russe. Pour Moscou, ce pays est la dernière marche qu'il ne faut pas perdre, après les pays baltes et l'Ukraine. Pour les Biélorusses, le défi est de renaître au monde.

Svetlana Tikhanovsakaïa, 37 ans, porte un lourd destin entre ses mains. Elle n'est pas facile à approcher. Il a fallu s'y reprendre à plusieurs reprises, et montrer patte blanche.

Svetlana Tikhanovskaïa (Cheffe de l'opposition biélorusse) "L'Europe doit être plus forte"

Les Européens ont été surpris de voir le peuple biélorusse se soulever. Cela n’était jamais arrivé, et le mouvement s’amplifie. Qu’est-ce qui a changé?

Les gens ont changé. Ils ont changé depuis longtemps, mais ils avaient tellement peur. Cette peur submergeait la conscience de leur propre dignité. Il y a trois ans, quand mon mari, Sergueï Tikhanovsky, a commencé à s’exprimer et à dire la vérité sur YouTube et le réseaux sociaux, les gens ont vu qu’une personne pouvait s’exprimer. Ils se sont dit qu’ils pouvaient le faire aussi. Peu à peu, les choses ont bougé. Ils ont commencé à soutenir mon mari. Certains ont été jetés en prison. Alors, il a décidé d’être encore plus présent et plus audible. Il a été, à son tour, emprisonné. Puis, la crise du coronavirus a influencé l’humeur du peuple, et son attitude envers les autorités. C’est comme une boule de neige qui s’est mise à grossir… Cela devait arriver, à un moment. Et c’est maintenant.

"Nous ne redeviendrons pas ce peuple effrayé que nous avons été ces vingt-six dernières années."

Comment décririez-vous la situation, aujourd'hui même, en Biélorussie?

Les Biélorusses comprennent qu’ils écrivent l’histoire. Ils sont tellement unis. Bien sûr il reste des personnes apolitiques, qui ne veulent pas être impliquées, comme il en existe dans tous les pays du monde. Certains pensent toujours que si Alexandre Loukachenko part, notre pays disparaîtra. Tout cela à cause de 26 ans de propagande. Mais la majorité comprend que nous sommes arrivés à un tournant. Les Biélorusses ne pardonneront pas les crimes commis. Ils sortent tous les jours, par petit groupe ou en foule, et ils ne feront pas marche arrière. Nous ne redeviendrons pas ce peuple effrayé que nous avons été ces vingt-six dernières années.

Comment qualifiez-vous les actes du KGB et de la police de Loukachenko?

Le KGB et la police utilisent les méthodes qui étaient populaires en Union soviétique. La prison. La torture. Et c’est horrible, ils l'ont fait à des centaines de personnes ces derniers mois. Mais nous sommes au 21e siècle, nous avons internet et nous communiquons entre nous. Si quelqu’un est emprisonné, si quelqu’un est kidnappé dans la rue, tout le monde le sait immédiatement. Le peuple a progressé, il a changé. Les autorités sont restées figées dans le passé, elles pensent que la force et la violence sont tout, et que cela nous fera changer d’avis. Mais elles n’y parviendront pas.

"Le KGB et la police utilisent les méthodes qui étaient populaires en Union soviétique. La prison. La torture. "

Comment la communauté internationale peut-elle réagir?

Nous avons besoin de tout le soutien possible. Les sanctions sont importantes, ainsi que les prises de position d’autres pays contre la violence et en faveur des droits humains. Notre soi-disant "président" continuera à les ignorer parce qu’il ne s’entend pas avec les autres dirigeants européens. Mais c’est important que les Biélorusses sentent qu’ils ne sont pas seuls et que les autres pays sont avec eux.

Espérez-vous que la justice internationale condamne ces crimes?

Tous les crimes commis durant cette campagne feront l’objet d’une enquête. Mais vous devez comprendre que notre peuple ne veut pas de revanche. Il veut juste la justice, et décider plus tard ce qu’il faudra faire d’eux. Tous ceux qui ont été impliqués dans ces crimes seront jugés.

Vous considérez-vous comme le seul président légitime de la Biélorussie?

Je me considère comme la présidente élue de Biélorussie. Les gens savent pour qui ils ont voté, et n’ont pas à être convaincus. Mais, nous l’avons toujours dit, nous voulons agir dans le respect de la loi. Dans la mesure où les élections ont été falsifiées, nous voulons de nouvelles élections.

"Je me considère comme la présidente élue de Biélorussie. Les gens savent pour qui ils ont voté, et n’ont pas à être convaincus."

On compare souvent la situation avec celle du Venezuela, où le principal opposant a été exilé alors que le président Maduro n’est plus considéré comme légitime. Qu’en pensez-vous?

La situation d’une double présidence ne serait pas bonne pour notre pays. Le peuple de Biélorussie veut un seul président, et il sait qui est ce président. Nous avons la majorité, et seul un petit groupe isolé soutient encore Loukachenko. Il faut comprendre qu’à la fin de son mandat, le 5 novembre, sa légitimité sera terminée. Nous nous préparons à ce jour, et nous y travaillons dur, parce que nous devrons proposer une voie pour sortir de la crise. C’est important que les pays voisins décident comment ils vont réagir à ce moment-là. Les pays européens ont considéré que les élections ont été falsifiées. Seul Loukachenko y croit encore.

Ne serait-il pas plus facile pour vous de diriger les manifestations en Biélorussie, et non d’ici, en Lituanie?

J’aimerais me trouver avec le peuple. Mais je sais que dès que je traverserai la frontière, ils m’enverront en prison avec Maria Kolesnikova, Maxim Znak et mon mari. Et en prison, je ne pourrai plus rien faire. Je suis certaine que mon peuple soutient le fait que je sois ici plutôt qu’en prison. Ce serait aussi un problème pour mes enfants.

"Les femmes comprennent que lorsqu’elles agissent ainsi, elles défendent leurs hommes. La police ne peut pas être brutale avec elles. Et c’est beau, ce n’est pas vrai ?"

Il y a beaucoup de femmes derrière cette révolution. On a le sentiment qu’elles prennent la place qui leur revient dans la gestion de la nation, au niveau le plus haut, et plus seulement au foyer. C’est d’ailleurs une situation devenue courante, ailleurs en Europe et dans le monde…

Des femmes ont toujours participé aux révolutions, dans tous les pays. Mais aujourd’hui, cela va plus loin. Nous sommes devenus une force agissant librement pour notre pays. Les femmes de Biélorussie comprennent qu’elles se battent pour leur avenir, celui de leurs enfants et de leur pays. Elles comprennent aussi que la police hésite à les frapper, parce qu’il lui reste un peu de cet honneur. C’est plus difficile pour eux de gérer la situation face à des femmes. Elles crient, elles bougent.

Les femmes sont en première ligne et les hommes sont derrière, cela ne veut pas dire qu’ils sont effrayés, mais les femmes savent que lorsqu’elles agissent ainsi, elles défendent leurs hommes. La police ne peut pas être brutale avec elles. Et c’est beau, ce n’est pas vrai? Parce que les femmes se battent pour l’avenir.

Loukancheko ne s’est-il pas rendu compte qu’il incarnait un vestige du passé, l’image du "petit père des peuples" soviétique, dur et intraitable?

Vingt-six ans ont passé durant lesquels Loukachenko ne s’est pas intéressé à la nation, mais uniquement à lui-même. Il était certain que nous étions son peuple, que nous lui appartenions comme sa maison et son jardin. Non. Nous sommes une nation.

"Loukachenko était certain que nous étions son peuple, que nous lui appartenions comme sa maison et son jardin. Non. Nous sommes une nation."

Il ne s’est pas rendu compte qu’une nouvelle génération grandissait. Une génération qui a voyagé dans le monde et a découvert comment les autres peuples vivent. Les Biélorusses ont pris conscience d’eux-mêmes. Ils voient dans les autres pays que les populations sont importantes pour les autorités, ce qui n’est pas le cas ici. Notre président s’est permis de se moquer des malades du Covid à la télévision, alors que les gens mouraient. Il a montré un tel irrespect envers son peuple que les jeunes et même les plus anciens ne peuvent plus le supporter. Et une des raisons pour lesquelles nous voulons le changement, c’est cet irrespect total.

On a vu à plusieurs reprises dans les rues de Minsk des hommes masqués sortir d’une voiture noire et embarquer de force des passants. Comment est-ce possible au 21e siècle?

Ces hommes, de la police ou du KGB, ont toujours existé dans notre pays. Jusqu’à cette année, les opposants étaient enlevés, battus, tués… mais c’étaient des cas isolés dont on ne parlait pas. Aujourd’hui, le phénomène est devenu massif, ils enlèvent et torturent par centaines depuis le début des manifestations. La police et le KGB ont montré leur vrai visage. Ils ignorent la loi.

On compare la situation à celle de la Pologne dans les années 1980… Qu’attendez-vous de l’Europe?

L’Europe doit être courageuse, et parler d’une voix forte, en faveur du peuple biélorusse. Nous pensons que l’Europe et le Parlement européen doivent imposer des sanctions contre Loukachenko et ses complices. Le processus est trop lent, et cela ne devrait pas concerner que 10 ou 20 individus. Il faudrait cibler aussi les membres du parlement, de la police, des forces armées qui ont commis des crimes.

Bien sûr, c’est une affaire interne, et elle doit le rester. Mais nous sommes reconnaissants envers l’Union européenne d’avoir reconnu que les résultats de l’élection présidentielle ont été falsifiés.

"Nous pensons que l’Europe et le Parlement européen doivent imposer des sanctions contre Loukachenko et ses complices. "

Et qu’attendez-vous de la Russie?

Nous attendons de la Russie qu’elle n’interfère pas dans les affaires de la Biélorussie. La Russie et Loukachenko ont un accord que notre peuple ne connaît pas, et dont notre soi-disant président ne veut pas nous informer. Nous comprenons que la Russie s’intéresse à notre pays, et nous nous intéressons à elle. Nous voulons des relations amicales avec elle. Mais nous voulons régler nos problèmes par nous-mêmes.

Je pense que Monsieur Poutine est un dirigeant sage, il sait que la volonté de la nation biélorusse ne peut être changée et qu’elle ne peut plus vivre avec Alexandre Loukachencko. Il doit l’accepter, et il doit comprendre que tous les accords qu’il conclut maintenant avec Loukachenko, parce qu’il est illégitime, ne peuvent être pris au sérieux. Nous demandons à Poutine de rester un homme sage et de nous laisser décider nous-mêmes de notre avenir.

"Nous demandons à Poutine de rester un homme sage et de nous laisser décider nous-mêmes de notre avenir."

Comment voyez-vous l’avenir?

Nous allons nous battre, et notre combat ne s’arrêtera pas. Il pourrait durer longtemps, mais nous ne le voulons pas. Nous voulons que l’économie de notre pays se redresse. Nous voulons que notre pays grandisse. Qu’il s’épanouisse. Nous voulons nouer des relations avec d’autres pays. Notre soi-disant président a limité nos relations avec la seule Russie. Au 21e siècle, nous ne voulons plus nous faire des ennemis mais uniquement des amis. Nous voulons dialoguer avec le monde, nous sommes des progressistes.

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