reportage

"Vous avez vu la croissance de la Turquie?"

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S’il gagne les élections législatives du 7 juin, le président turc Erdogan changera la Constitution pour asseoir son autorité. La Turquie, de plus en plus éloignée de l’Europe, poursuivra sa réislamisation.

"Les Européens ne connaissent pas la Turquie." Mehmet Ozdogan décoche un sourire. Inhale la fumée de sa cigarette. "Vous comprenez?" Son regard se fait perçant. "Vous basez votre connaissance sur les Turcs expatriés dans votre pays, mais ils ne représentent pas la Turquie. Notre État est moderne, dynamique, hospitalier et laïc." Pour l’instant. Car la Turquie, en pleine croissance économique, se lasse peu à peu des désillusions que lui procure une Europe en crise. Et, sous l’influence de son gouvernement conservateur, elle se tourne vers l’islam et ses vieux fantasmes d’Empire ottoman.

Nous sommes à Gocek (sud-ouest), dans une petite ville de pêcheurs, reconvertie en station balnéaire pour millionnaires. Le printemps se déploie. La mer Égée est plus bleue que le ciel. Orangers et citronniers donnent déjà leurs fruits. Le 7 juin prochain, lors des élections législatives, le pays jouera son avenir.

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Mehmet Ozdogan, kémaliste et partisan de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. ©VG

Mehmet Ozdogan est membre du CHP, le "parti républicain du peuple", fondé par Mustafa Kemal Atatürk, le père de la Turquie moderne. Mehmet a vécu quelques années en Belgique, à Liège, où il fut professeur, dans les années 70. De retour en Turquie, il s’est consacré à l’enseignement et à la politique. Cet intellectuel, musulman de confession et issu de la communauté Laze (Caucase) fut président du parti kémaliste d’Istanbul. "Mustapha Kemal a imposé la laïcité en Turquie. Il a consacré la liberté de la femme, il l’a libérée, entre autres, du foulard. Il lui a donné le droit de vote dès les années trente, bien avant la plupart des Européens", dit-il. Mais pour lui, cet héritage laïc est menacé.

L’image de omniprésente de Mustapha Kemal Atatürk. ©Vincent Georis

Comme la majorité de ses compatriotes, il est un chaud partisan de l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne. Mais ce rêve s’évanouit peu à peu. L’Europe, sous la pression de lobbies catholiques, mais aussi refroidie par certaines violations des droits de l’homme, a mis les négociations d’adhésion au frigo. "L’entrée de la Turquie dans l’Europe était un bel idéal de fraternité. Nous savions, bien sûr, qu’il y avait des progrès à réaliser. Maintenant, je n’attends plus rien. Nous sommes déçus que l’Europe nous rejette."

En 2005, après plusieurs investissements, il s’établit à Gocek avec sa famille. Son fils, Yavuz, fonde le club de tennis local. Ses élèves sont classés au plus haut niveau. Ses membres font partie de la jet-set locale.

L’un d’eux, le Suisse Alain Winterhlater, est le fondateur et CEO de Switch, le numéro un européen de l’équipement de bowling. Son usine, installée à Izmir (sud-est) a doublé sa production en deux ans. "Malgré les blocages, la Turquie poursuit le processus d’adhésion à L’Europe, comme si de rien n’était. C’est une bonne chose, car le gouvernement turc modernise les lois pour s’adapter à l’Union européenne. Mais les gens y croient de moins en moins". Mehmet Günden, fashion designer, ne cache pas sa déception. "Que voulez-vous que l’Europe en crise nous apporte? Vous avez vu la croissance de la Turquie?" Il part dans un rire amical. Le Britannique John Lawton, résidant de Goccek, ex-correspondant de l’agence UPI et producteur de films pour la BBC, pose le même diagnostic. "Ils n’ont plus vraiment envie d’Europe."

La Turquie, un marché de 75 millions de personnes, a beaucoup à apporter à l’Europe. C’est la première puissance économique du Moyen-Orient. Le taux de croissance de son PIB par habitant (4,6%) est le deuxième des pays de l’OCDE. Son armée est la deuxième en effectifs de l’Otan.

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Les tentations d’Erdogan

Le parti kémaliste a perdu le pouvoir en 2002. Depuis lors, la montée de l’islam radical ainsi que l’influence des pays arabes et de leurs pétrodollars sapent la Turquie moderne. Le piétinement du processus d’adhésion à l’Europe érode l’influence occidentale. L’ours russe, non plus, n’est pas loin. Vladimir Poutine veut faire passer le gaz de la Russie par un nouveau pipeline, "Turkish Stream", d’ici 2016.

L’AKP, le parti de la justice et du développement, a pris la relève du CHP. Son fondateur, Recep Tayyip Erdogan, est devenu Premier ministre en 2003. Il préside, depuis un an, le pays, à la tête d’un gouvernement islamo-conservateur. "Tayyip", comme le désignent familièrement — mais pas forcément amicalement — les Turcs, veut conforter sa position au sein de l’assemblée des 550 députés. Son objectif post-électoral? Modifier la Constitution pour installer un régime présidentiel fort. Pour cela, il a besoin de la majorité des deux tiers au Parlement, sans quoi le référendum sera indispensable.

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Le résultat des élections est incertain. "Le sondage le plus récent indique une érosion de l’AKP à 48%, alors qu’il dépassait largement les 50% auparavant. Le CHP est autour de 30%, dit un diplomate européen en poste à Ankara. La vraie question est de savoir si le HDP, le parti pro-kurde dépassera les 10%. Si c’est le cas, Erdogan n’aura pas la majorité suffisante pour modifier la Constitution."

Dans les faits, le président turc a déjà renforcé son pouvoir. "Erdogan s’est fait construire un grand palais de plus de mille pièces à Ankara. Il dirige déjà lui-même tous les conseils des ministres", dit un observateur européen.

Les sirènes de l’islam

Depuis que l’Union européenne lui tourne le dos, la Turquie cède aux sirènes de l’islam radical. Cette montée en puissance se ressent dans les grandes villes, où la société se dualise de plus en plus. Dans l’enseignement, Erdogan a replacé le Coran en haut des priorités, sous l’impulsion de l’aile religieuse de l’AKP.

"Depuis quelques années, mes enfants doivent suivre des cours de religion islamique. Et cinq heures par semaine! Avant, nous avions le choix entre toutes les religions et la morale, dit un médecin d’Istanbul. C’est vrai aussi dans la politique d’investissements. Erdogan se tourne vers les pays islamiques, le Qatar, l’Arabie saoudite. Il vend des terrains publics au privé et fait construire de plus en plus de mosquées."

Le renforcement du pouvoir présidentiel et le retour en force de l’islam s’accompagnent d’un durcissement à l’encontre des opposants politiques.

La révolte de la place Taksim, en mai 2013, fut une réponse cinglante de la société laïque à Erdogan. Mais ce rassemblement de citoyens en faveur de la modernité fut réprimé durement par la police. Les événements firent six morts et 4.000 blessés.

 

 

Journalistes emprisonnés

Nous sommes à Ankara, la capitale ultramoderne de la Turquie, à la rencontre des autorités turques, mais aussi de représentants des médias et de la société civile. La presse est une des premières victimes de la dérive autoritaire du régime. "J’ai soutenu l’AKP au début, car ils voulaient écarter l’armée du pouvoir. Mais ces derniers temps, le président est de plus en plus dur et agit de manière non démocratique", dit une journaliste. Elle demande de ne pas révéler son nom. "Erdogan est présenté comme une figure démocratique par les Etats-Unis, mais nous savons que ce n’est pas le cas."

Liberté de la presse les journalistes d’opposition réprimés

Seva Ulman Erten (photo ci-dessous) est correspondante de l’agence américaine UPI et ancienne journaliste de Bloomberg. Elle est aussi membre de l’association de défense de la presse "Press for Freedom". Elle est témoin, comme de nombreux confrères, de pressions exercées sur la presse d’opposition. "Les journalistes s’opposant au gouvernement rencontrent des obstacles dans leur travail. Ils ne reçoivent pas d’accréditation pour suivre l’actualité. Ils ne peuvent pas entrer dans les lieux où travaillent d’autre confrères", dit-elle.

Les violations sont répertoriées dans un document d’une centaine de pages, compilé par l’Association des journalistes d’Ankara. Le rapport, financé par l’Union européenne, est disponible en anglais.

"Le pouvoir lance, chaque jour, des accusations contre nous, se moque ouvertement de notre travail, nous accuse de trahison. Comment voulez-vous rester indifférent?", dit Sükrü Küçüksahin, journaliste du quotidien national "Hürryet". Sa voix est tremblante. "Cela va plus loin. Des financiers, proche d’Erdogan, se sont saisis de la direction d’un journal d’opposition et ont nommé un nouveau directeur."

La télévision n’est pas en reste. "Les 21 chaînes diffusent les discours d’Erdogan du début à la fin. Quant à ceux de l’opposition, ils n’ont aucune antenne", dit un journaliste souhaitant rester anonyme.

Selon l’agence indépendante Bianet, plus de 22 journalistes sont en prison.

Les journalistes "trop critiques" se disent réprimés par la pouvoir. Selon l’agence de presse indépendante Bianet, plus de 22 journalistes sont emprisonnés, sans que la cause ne soit liée à leur profession.

Le regain de moralisme religieux heurte plusieurs franges de la société civile. "Des crimes sont régulièrement commis en Turquie contre les personnes non hétérosexuelles", dit un membre de la LGBT, la Ligue de défense des lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres.

Le 7 juin, l’AKP pourrait subir le contrecoup de cette dérive et des événements de la place Taksim. Mais son ancrage dans la Turquie profonde est encore fort. L’AKP tire la plus grande partie de ses voix de la région de l’est de la Turquie, plus pauvre et moins urbanisée.

Deux millions de réfugiés syriens

La Turquie partage une frontière de plus de 800 kilomètres avec la Syrie. En quatre années de conflit, elle a accueilli deux millions de réfugiés syriens sur son territoire. "C’est beaucoup. La Turquie a été très hospitalière. Elle a déboursé 5,5 millions de dollars pour les réfugiés, dit Bela Szombati, chargé d’affaires à la délégation de l’Union européenne en Turquie. Dans certaines régions, la pression devient trop forte pour les habitants, qui se retrouvent parfois minorisés."

La tension monte près de la frontière. "La guerre en Syrie a un impact majeur sur l’économie, le commerce de détail et le tourisme, dit Adnan Murat Teoman, CEO de la firme Teofarm, basée à Antakya, non loin de la ligne de front. Nous ouvrons nos bras à nos frères syriens. Mais leur arrivée commence à entraîner des dégradations et une régression."

L’adhésion à l’Europe patine

L’ambassadeur Raül Engin Soysal nous reçoit au ministère turc des Affaires européennes. Atatürk s’offre une dégaine d’acteur et nous toise de son regard paternaliste, les sourcils froncés et les cheveux gominés, sur une grande photo trônant au bout de la pièce.

Mustapha Kemal rêvait de rapprocher son pays de l’Europe, même si la plus grande partie du pays est en Asie, séparée de sa partie européenne par le Bosphore, à Istanbul.

La Turquie a déposé sa candidature à l’Europe en 1987. Le pays a été reconnu comme candidat en 1999 et les négociations ont démarré en 2005. Depuis lors, 14 chapitres d’adhésion sur 33 ont été négociés. Un seul est clos. Le conflit avec la Grèce sur la propriété de l’île de Chypre a entraîné le blocage de six chapitres. Au total, l’Union européenne a bloqué huit chapitres. Pour l’ex-président de la Commission José Manuel Barroso, le processus pourrait durer au moins jusque 2021.

"Nous avons déjà accompli beaucoup dans les négociations d’adhésion. Aujourd’hui, la Turquie travaille comme s’il n’y avait pas de blocage. Mais cela devient de plus en plus difficile, jour après jour", dit Raül Engin Soysal.

L’ambassadeur jongle avec la langue française. Il est intarissable sur l’identité européenne, dont il maîtrise les contours mieux que bon nombre d’Européens. Il cite Jürgen Habermas, Luc Ferry, Jean Monet. Mais sa voix trahit la désillusion. "Nous sommes tous détenteurs du projet européen, il n’appartient à personnes, dit-il. Nous ne sommes pas parfaits, nous souhaitons continuer à progresser, mais nous sentons un racisme croissant. Et de l’islamophobie. Pourtant, vous ne pouvez pas imaginer à quel point l’adhésion de la Turquie à l’Europe est importante à nos yeux."

Le président Erdogan y croit-il encore? Il a, en tout cas, fixé une ligne rouge pour l’adhésion: l’année 2013. "C’est une date symbolique, le centenaire de la fondation de la Turquie, nous en sommes fiers", dit l’ambassadeur.

Au-delà, la Turquie, carrefour commercial et culturel entre l’Orient et l’Occident, pourrait basculer encore plus dans le giron des pays arabes et de la Russie. La porte de l’Asie se refermerait alors au nez de l’Europe.

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