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À Cologne, les demandeurs d'asile se bousculent pour des cours d'intégration

©AFP

L’université populaire de la Ville de Cologne apprend l’allemand et le savoir-vivre local aux migrants du monde entier.

"Savez-vous quand a été composé l’hymne national allemand?" Les neuf élèves, pourtant très attentifs, sont incapables de répondre à la question posée par leur souriant professeur. Au bout d’une des tables, le seul homme de cette assemblée tourne les pages de son cahier. Les trois femmes voilées se sont assises côte à côte au milieu des autres étudiantes venant pour la plupart d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient.

Sur un tableau blanc, un schéma rapidement griffonné détaille le système politique du pays. Commune, Lander, fédération, bicamérisme, élections… Ces cases reliées les unes aux autres par des traits qui semblent aller dans toutes les directions laissent dubitatifs les élèves. Il faut dire que ces cours d’intégration (c’est leur nom officiel) ressemblent plus à un bourrage de crâne qu’à une véritable formation approfondie.

"Nous pensons que le nombre d’élèves va encore exploser dans les prochains mois."

"J’aimerais bien aller plus loin sur certains thèmes mais le temps m’est compté", explique, dans un sourire désabusé, l’enseignant, Hasan Kaygisiz. En 60 heures, pas une de plus, ce professeur doit décrire la géographie de l’Allemagne, résumer son histoire, définir son modèle politique, expliquer sa culture et parler des droits et des devoirs de ses citoyens. Ses élèves sont tous des demandeurs d’asile. Les personnes qui ont obtenu le statut de réfugié doivent obligatoirement assister à ces cours après avoir suivi un cursus de 600 heures pour apprendre la langue de Goethe.

Mais les migrants originaires de Syrie, d’Irak, d’Iran et d’Erythrée peuvent, depuis le mois de décembre, profiter gratuitement de cette formation avant même que la Justice ait statué sur leur sort. "Nos cours sont supposés leur fournir les réponses à un questionnaire à choix multiples qui comprend 310 points, résume Hasan Kaygisiz. Lors du test baptisé ‘la vie en Allemagne’, nous leur posons 33 questions et lorsqu’ils obtiennent 15 bonnes réponses, ils décrochent leur certificat pour la demande d’asile. Les personnes qui souhaitent la citoyenneté doivent, elles, avoir au moins 17 réponses correctes." Les demandeurs d’asile présents ce jour-là à Cologne ne se plaignent pas de cette étape dans le long parcours qui leur permettra d’obtenir le statut tant recherché de réfugié. "C’est intéressant d’apprendre des choses sur le pays dans lequel on souhaite vivre", juge Bassel, un Syrien de 22 ans.

©REUTERS

La plupart des migrants qui sont arrivés ces derniers mois en République fédérale n’ont pas encore atteint le stade du cours d’intégration. Ils sont actuellement en plein milieu de leur formation linguistique qui dure de huit à neuf mois avec 20 heures d’instruction par semaine. "Nous organisons en ce moment 30 classes de 18 à 20 étudiants chacune, calcule Christiane Claus, la responsable des cours de langue à la Volkshochschule de Cologne, une université populaire financée par la municipalité. Nous pensons que le nombre d’élèves va encore exploser dans les prochains mois au regard de la vague de migration que connaît le pays."

Les poings rougis par les coups, elle est visiblement satisfaite de s’être défoulée en tapant comme une brute sur un sac de frappe. Au lendemain des attaques de la Saint-Sylvestre durant laquelle plusieurs centaines de femmes ont été agressées devant la gare de Cologne par une foule compacte de jeunes hommes originaires principalement d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, le sang de Meni Plouska n’a fait qu’un tour. 

"J’ai immédiatement acheté un vaporisateur au poivre avant de m’inscrire à ce cours de Krav Maga, affirme cette Allemande d’origine grecque âgée de 43 ans. Je veux être capable de me défendre dans la rue et d’aider les gens qui en ont besoin."

Depuis le début de l’année, les écoles d’arts martiaux de la ville ne parviennent plus à répondre aux demandes des particuliers. "Quinze à vingt femmes nous contactent en moyenne chaque mois pour suivre nos cours, constate Tana Schulte, une psychologue qui forme les amateurs au Krav Maga, une méthode d’autodéfense mise au point par l’armée israélienne. Mais depuis le Nouvel An, nous réceptionnons vingt à quarante appels par… jour."Le fondateur du club Mein Crossfit confirme cet engouement subit. "Nous sommes submergés de demandes, se félicite Chris Schmidt, qui a travaillé onze ans dans la police.Notre site sur la Toile attire en ce moment 6.000 clics par jour contre 400 habituellement."

Le Krav Maga n’est pourtant pas un sport de combat comme les autres. "Ce n’est pas un art martial en tant que tel car tout est permis, reconnaît Chris Schmidt. Le Krav Maga est rapide, dur et sale. On passe notre temps à donner des coups de pied et des coups de poing. Ce n’est vraiment pas beau à voir mais la violence n’est pas belle à voir. Notre motto est simple: si quelqu’un vient vous tuer, tuez-le avant."

Cette "profession de foi" attire de plus en plus de Colonaises. De nombreuses habitantes de la ville ne cachent plus en effet leurs craintes. "Je vis depuis cinq ans à Cologne et la situation ne cesse de se dégrader, regrette Biricim Ates qui est venue ‘combattre’ avec sa mère et sa meilleure amie. Je commence à avoir peur de sortir le soir après 20 heures. J’ai travaillé dans un centre de demandeurs d’asile. J’ai presque vécu avec ces migrants. Je peux vous dire que la situation va continuer de s’empirer. Et comme je ne veux pas changer la manière de m’habiller ou éviter de marcher dans des rues sombres le soir, j’ai choisi de prendre des cours de Krav Maga." 

Des femmes de tous les âges et de toutes les origines sociales semblent suivre cette même logique. "Je pensais depuis longtemps m’inscrire à ces cours et les attaques du Nouvel An m’ont persuadée à sauter le pas avec mon mari, résume Andréa, une consultante quinquagénaire. C’est horrible ce qui s’est passé. Quand on pense qu’on traverse presque tous les jours la gare de la ville. Cela fait vraiment peur…" Ces craintes font les affaires des clubs de sports de combat. Les armureries et les magasins d’articles de chasse sont, eux, en rupture de stock de vaporisateurs poivrés. La nonchalante et joyeuse Cologne a perdu de sa candeur. 

Les établissements qui assurent des cours d’intégration ne parviennent plus aujourd’hui à répondre aux demandes de tous les demandeurs d’asile. "En un an, leur nombre est passé de 5.141 à 10.153, calcule Gabriele Klug, la trésorière et responsable des affaires sociales de la mairie de Cologne. Et nous ne savons pas combien de migrants vont encore arriver cette année." L’Agence nationale pour l’emploi a donc été appelée à la rescousse pour organiser des leçons d’allemand pour les réfugiés potentiels. Prévues pour accueillir 100.000 étrangers, ces formations ont déjà attiré plus de 220.000 personnes aux quatre coins du pays. 73% de ces élèves sont originaires de Syrie. Les Irakiens (14%), les Erythréens (8%) et les Iraniens (5%) sont aussi nombreux dans ces classes qui abritent principalement des hommes.

Les migrants qui font l’effort d’apprendre cette langue difficile à maîtriser montrent leur volonté d’intégration. "Je suis venu ici pour travailler et rien d’autre, explique Mohamed, un jeune Syrien de 25 ans. Je suis machiniste et j’aimerais être recruté par une société de machine-outil." Atnan a, lui, déjà décroché un job à Cologne. "Je suis parti d’Irak en 2008 pour échapper à la guerre et quitter mon village qui est aujourd’hui sous le contrôle de l’Etat islamique, raconte ce trentenaire qui a laissé ses parents au pays. Je suis ici pour avoir une vie meilleure et je l’ai trouvée." Sans formation, ces étrangers auront toutefois du mal à s’intégrer dans la société allemande.

L’arrivée de 1,1 million de demandeurs d’asile l’an dernier en République fédérale commence cependant à tester les limites d’un modèle au bord de l’implosion. "L’office fédéral des migrations et des réfugiés (bamf) a dégagé un budget supplémentaire de 120 millions d’euros pour financer la formation des migrants mais cette somme ne sera pas suffisante", s’inquiète Christiane Claus. La mairie a, elle aussi, sous-estimé les coûts liés à l’arrivée des demandeurs d’asile. "Nous avions débloqué l’an dernier une enveloppe de 60 millions d’euros pour financer leur accueil mais cela n’a pas été suffisant, reconnaît Gabriele Klug.

Les communes sont supposées avancer cet argent avant d’être remboursées par l’Etat fédéral mais nos dépenses n’ont été couvertes qu’à 40% en 2015 et nous devrions tout juste franchir le cap des 50% cette année." Les enseignants de la Volkshochschule espèrent que leurs formations ne seront pas les cibles de coupes budgétaires. "Apprendre la langue et la culture du pays, résume Ingrid Pehl, la responsable des cours donnés aux migrants, c’est la clé pour réussir l’intégration d’un réfugié."

©Nicolas Vadot


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