Accord au forceps sur les migrations, l'Europe évite le pire

Le Premier ministre belge Charles Michel, son homologue luxembourgeois Xavier Bettel et le président français Emmanuel Macron ©Photo News

Les Vingt-huit, réunis à Bruxelles, ont négocié jusqu'aux petites heures de la nuit pour trouver une issue sur les questions migratoires lors d'un sommet consacré aux questions de défense et d'économie. L'Italie, où l'extrême droite vient d'arriver au pouvoir, avait décidé de bloquer les conclusions du sommet tant qu'il n'est pas fait droit à ses demandes. Un accord à été trouvé à l'aube.

L'Italie était arrivée jeudi au sommet avec la ferme résolution d'obtenir ce qu'elle voulait sur la question migratoire. Une réforme du règlement de Dublin sur la procédure européenne d'asile et l'expression d'une solidarité dans l'accueil des migrants. 

Le Premier ministre italien Giuseppe Conte ©AFP

Bloquant toutes les conclusions du Conseil européen, le Premier ministre italien Giuseppe Conte a menacé de faire capoter la rencontre. Les Vingt-huit ont alors entamé des négociations marathon pour sortir de l'impasse. L'enjeu? Eviter une crise politique majeure en Europe, sauver la chancelière allemande Angela Merkel, dos au mur dans sa propre coalition et ramener de la solidarité entre pays européens.

A l'aube naissante, les dirigeants européens se séparaient, un accord conclu après une nuit d'intenses négociations. Le président français Emmanuel Macron, soutenu par le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez, était parvenu a satisfaire Giuseppe Conte. L'accord, conclu à 4h30, prévoit la création de "centres contrôlés" sur les territoires de pays de l'UE volontaires, dans lesquels seraient acheminés les migrants secourus en mer. Les migrants économiques y seraient séparés des candidats réfugiés. Les premiers seraient renvoyés rapidement dans leur pays d'origine, les seconds réinstallés dans un Etat européen.

Que dit l'accord? 

→ Les 28 se sont notamment entendus pour mettre en place sur le territoire de l'UE - dans les pays limitrophes de la Méditerranée - des centres "contrôlés" d'accueil des migrants secourus en mer. Ces installations seront implantées dans des Etats membres "volontaires" et permettront de distinguer rapidement les personnes éligibles à l'asile et les migrants économiques.
→ Les personnes susceptibles de bénéficier d'une protection internationale seront ensuite réparties depuis ces lieux vers d'autres pays de l'Union européenne, eux aussi volontaires, répondant ainsi partiellement au souhait italien d'une "responsabilité partagée" pour tous les migrants arrivant en Europe. Les migrants économiques devraient quant à eux à terme être renvoyés.
→ L'idée du président du Conseil européen, Donald Tusk, de mettre en place hors de l'Union européenne des "plateformes de débarquement" de migrants secourus en mer figure également dans les conclusions adoptées par les dirigeants.
→ Les travaux visant à opérationnaliser ces deux approches vont se poursuivre dans les semaines à venir.
→ La réforme du règlement de Dublin, qui confie aux pays de première entrée dans l'Union la responsabilité des demandes d'asile, se poursuivra sous la présidence autrichienne de l'UE, qui débutera le 1er juillet.
→ Les dirigeants de l'UE ont également pris l'engagement de dégager 500 millions d'euros pour le fonds fiduciaires pour l'Afrique. L'évolution des différents aspects du dossier migratoire reviendra à l'agenda du Conseil européen dès sa réunion d'octobre.

Les dirigeants sont sortis satisfaits de cette longue nuit. "C'était une longue négociation, mais nous sommes satisfaits", lâchait le Premier ministre italien Giuseppe Conte, "l'Italie n'est plus seule". Jeune avocat et professeur de droit, M. Conte, issu du parti populiste M5S, a fait une entrée fracassante dans la cour des grands.

"La coopération européenne l'a emporté", estimait Emmanuel Macron. Lors de cette négociation, le président français a redoré son blason terni ces dernières semaines par des tensions avec l'Italie.

"C'est un bon accord"
Charles Michel
Premier ministre belge

"C'est un bon accord", affirmait le premier ministre belge Charles Michel. "Cet accord traduit largement les engagements que j'avais pris au nom du gouvernement au parlement. C'est un pas dans la bonne direction qui nous permet de continuer à travailler dans le cadre de Schengen". M. Michel entend lier la création de centres contrôlés à la réforme effective du règlement de Dublin. 

Un accord mineur

©Photo News

Les chefs d'Etat ou de gouvernements, assistés par leurs "sherpas" ont travaillé sur les moindres détails. L'expression "centre contrôlés" est le fruit d'une longue discussion. La formulation finale a été choisie pour éviter de cabrer certains Etats qui ne voulaient pas entendre parler de "centres fermés". 

Les conclusions du sommet reprennent également la proposition du président du Conseil européen Donald Tusk de créer des "plateformes de débarquement" à l'extérieur de l'Union européenne en coopération avec les Nations unies (UNHCR) et l'Organisation internationale pour les Migrations (OIM). Comme dans les "centres contrôlés", les migrants économiques y seront séparés des candidats réfugiés. 

A ce stade, l'accord ne vaut que sur papier. Aucune Etat européen, hormis la Grèce, ne s'est engagé à recevoir des "centre contrôlés" sur son sol. Et aucun Etat africain n'accepte d'accueillir des "centres contrôlés". Il semble que les Vingt-huit ont, avant tout, cherché à sauver l'unité européenne en annonçant un accord. Quant à savoir si la chancelière allemande Angela Merkel sera sauvée, seul l'avenir le dira. 

Angela Merkel ne pouvait se permettre de rentrer à Berlin les mains vides. "L'Europe a beaucoup de défis mais celui lié à la question migratoire pourrait décider du destin de l'Union européenne". ©AFP

"Globalement, après une discussion intensive sur le thème le plus difficile pour l'Union européenne, à savoir les migrations, c'est un bon signal que nous nous soyons accordés sur un texte commun", a réagi Angela Merkel. La CSU, son alliée au sein de la coalition allemande, exige que les frontières soient fermées aux migrants enregistrés dans d'autres pays de l'UE.

"La chancelière Merkel a été très active et s'est beaucoup impliquée pour arriver à l'accord. Elle a tout de suite soutenu la proposition qui lui a été présentée", dit un diplomate français.

Giuseppe Conte a joué la provocation pour son premier sommet européen. Mais cette obsession à bloquer les décisions prises sur la défense et l'économie était-elle nécessaire? "L'Italie n'avait pas besoin de menacer, la plupart de ses demandes étaient soutenues par la chancelière Merkel", dit une source européenne. Seize Etats européens avaient déjà avancé sur la question migratoire lors d'un "mini-sommet" convoqué dimanche dernier par le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker, à la grande colère de l'Italie.

Le Premier ministre italien, à la tête d'un gouvernement populiste, peut rentrer à Rome avec un accord en poche. Mais rien ne permet de garantir son exécution. "Toutes les mesures décidées dans le contexte de ces centres contrôlés, y compris la relocalisation et la réinstallation, le seront sur base volontaire", lit-on dans le texte des conclusion.

Une solidarité de façade

L'accord recèle de nombreuses faiblesses. A commencer par l'absence de volonté réelle de la plupart des Etats européens de l'appliquer. "La mise en oeuvre des centre contrôlés n'aura lieu que si le règlement de Dublin est réformé et en cas de nouvelle crise migratoire, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui. La crise migratoire de 2015 est derrière nous", dit une source proche du gouvernement belge.

Les exigences de Giuseppe Conte sur la réforme de Dublin n'ont pas été rencontrées. "Le Premier ministre italien a reçu la promesse que la réforme de Dublin sera négociée rapidement, sans échéance précise sur le calendrier", explique un diplomate. Les Vingt-huit doivent encore négocier sept textes pour adapter ce règlement sur la procédure d'asile.

Pour rappel, le système Dublin prévoit que les candidats réfugiés fassent leur demande d'asile dans le pays d'arrivée. Une telle règle a imposé à l'Italie et la Grèce tout le poids de la migration en provenance d'Afrique et du Moyen Orient. Peu d'Etat sont disposés à revoir ce principe. L'Autriche, où l'extrême droite est au pouvoir, s'y oppose farouchement.

Arrivée au sommet européen du Premier ministre italien Giussepe Conte ©Photo News

L'accord sur les "centre contrôlés", à défaut d'être garanti d'une exécution, a au moins le mérite de sauver l'une unité européenne. En façade, du moins. Il exprime une solidarité envers l'Italie, qui sera considérée comme "une entrée en Europe", avec la possibilité de voir les migrants redirigés vers ces centres. "L'idée est d'avoir des plates-formes des deux côtés de la Méditerranée, le HCR l'a rappelé dans une lettre à tous les responsables européens", explique un diplomate français.

Jusqu'ici de nombreux Etats européens, en particulier les Etats de Visegrad (Pologne, Hongrie, Slovaquie, République tchèque), se sont refusés à accueillir des migrants, en dépit des accords déjà conclu lors de sommets européens.

A Rome, le ministre de l'Intérieur Matteo Salvini (la Ligue, extrême droite) estimait que l'Italie a obtenu 70% de ce qu'elle voulait.

"Un certain nombre de pays utilisent le dossier migration pour mettre en cause l’Europe"
Un diplomate européen

Les Vingt-huit avaient prévu un sommet d'été "historique" pour ses ambitions en matière de défense, d'économie et de commerce. Il restera celui d'un accord mineur à l'application incertaine, conclu pour satisfaire un gouvernement populiste. "Un certain nombre de pays utilisent le dossier migration pour mettre en cause l'Europe", regrette un diplomate européen.

Guerre commerciale

Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, rencontrera le président américain Donald Trump à Washington avant la fin juillet pour discuter du conflit commercial qui les oppose.

"Je vais aller à Washington et présenter le point de vue des Européens", a confirmé Juncker, à l'issue d'un sommet de l'UE à Bruxelles, alors que les relations commerciales entre Bruxelles et Washington sont très tendues depuis l'imposition par l'administration Trump de taxes sur l'acier et l'aluminium européens au début du mois de juin.

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