interview

Anne Case (Princeton University): "Les perdants ont été oubliés"

De plus en plus de gens perdent espoir dans le système, non seulement pour eux, mais aussi pour leurs enfants. ©Photo News

La colère des classes moyennes dans les pays industrialisés s'explique par le désespoir dû à l'absence de perspectives d'amélioration, selon Anne Case, professeur d’économie à la Princeton University.

Au-delà des actes politiques, Anne Case a analysé les autres formes d’extériorisations d’un mal-être incompris, menant de plus en plus souvent à des excès, des overdoses, des pratiques à risques, voire des suicides. Dans son ouvrage, "Les décès du désespoir et le futur du capitalisme", co-écrit avec Angus Deaton, Anne Case établit un lien direct entre l’accroissement des inégalités et la diminution de l’espérance de vie.

Qu'entendez-vous par les "décès du désespoir"?

Aux États-Unis, à partir des années 1990, les taux de mortalité de "milieu de vie" (25 à 64 ans), liés à l’alcool, aux overdoses et aux suicides, ont commencé à augmenter. Il a fallu du temps pour le constater et encore beaucoup de temps pour comprendre qu’au-delà de cette catégorie d’âge, ce qui était sous-jacent, c’était la nature de ces décès. Et le fait qu’ils étaient la conséquence du désespoir.

"Ce qui se passe aujourd’hui est plus important et plus profond que ce qui s’est passé durant la Grande Dépression qui a suivi la crise de 1929."

Ce qui se passe aujourd’hui est plus important et plus profond que ce qui s’est passé durant la Grande Dépression qui a suivi la crise de 1929. Cette fois, avant même que le nombre de décès augmente, les gens ont fait état de plus de douleurs, de plus d’isolement social, et d’une mauvaise santé générale.

Mais le taux de chômage est très bas aux États-Unis – 3,6% – et le taux de pauvreté n'augmente pas. Vos conclusions sont solides, mais assez contre-intuitives...

Le taux de chômage est assez trompeur, car un grand nombre de travailleurs ne sont plus comptés dans les statistiques du travail. Les instruments de mesure économiques ne sont pas bien corrélés à ce que nous appelons les décès du désespoir. Cette détérioration remonte à un passé plus longtemps que la prospérité économique.

En sachant que le salaire médian stagne depuis longtemps...

Il a en effet stagné en termes réels depuis le début des années 1970. Le salaire minimum n’a pas augmenté aux États-Unis depuis dix ans (7,25 dollars/heure depuis 2009), ce qui est un scandale. Le fait que les gens ne constatent pas de hausse de leur salaire représente un facteur important dans cette tendance de long terme au désespoir.

En Europe, les pays le plus touchés par la crise financière, comme l’Espagne, ont vu leurs taux de mortalité décliner. Pourquoi cette différence avec les États-Unis?

Pour les suicides, il est établi que la possibilité matérielle immédiate de se donner la mort influence beaucoup le passage à l’acte. C’est le cas avec le nombre d’armes à feu en circulation. Et à la différence de l’Europe, les Américains ont beaucoup de facilités à se procurer des antidouleurs, comme l’OxyContin.  

" Les personnes qui ont un emploi sans perspective d’évolution ont beaucoup plus de difficultés à se marier."

Vous relevez un autre facteur de détérioration chronique de la santé physique et psychique: le déclin du capital social.

Les décès du désespoir ont en effet d’abord concerné les personnes sans diplôme supérieur. On constate par exemple que les personnes qui ont un emploi sans perspective d’évolution ont beaucoup plus de difficultés à se marier. Il y a aussi de plus en plus de familles recomposées, où des parents voient beaucoup moins leurs enfants, particulièrement en milieu de vie.

En Europe, Donald Trump, et par extension ses électeurs, ont été assez méprisés après l’élection américaine de 2016. Votre livre suggère-t-il que ces critiques ont été aveugles?

L’élection de 2016 a été celle du "Can you hear me now?" Les gens qui se sentaient devenus invisibles et inaudibles sont passés à l’action. Aucun des deux principaux partis n’œuvrait pour eux. Le parti démocrate avait laissé de côté la classe ouvrière, ce qui a suscité une colère légitime. Et le parti républicain n’a jamais été celui de la classe ouvrière. Cette classe n’a donc eu que peu de choix, entre Bernie Sanders à gauche, et Donald Trump, très à droite.

Le même sentiment de colère semble s’être exprimé au Royaume-Uni avec le Brexit, et en France avec les gilets jaunes. Le point commun, est-ce un rejet du capitalisme? Et si oui, de quel capitalisme?

Les économistes ont mis en évidence le fait que le gâteau est plus gros qu’avant, mais que la distribution des parts est devenue très inégalitaire. Les perdants ont été oubliés.

La méritocratie peut être dommageable, même s’il n’y a pas forcément de meilleur système. D’un côté, elle permet de faire apparaître des talents de partout, et de les récompenser. Mais d’un autre, elle rend la réussite et la distinction de plus en plus difficiles à atteindre, ce qui provoque de la colère, et un manque de confiance. Beaucoup de gens finissent par croire qu’ils ne sont pas bons.

"Il est nécessaire de réfléchir à une réorganisation globale de nos sociétés."

Il y a quelques décennies, les citoyens sans diplômes n’avaient pas de tels problèmes de santé physique ou psychologique. Ceux qui meurent d’alcoolisme ou d’overdose cherchent avant tout une échappatoire. Ils ont perdu espoir dans le système, non seulement pour eux, mais aussi pour leurs enfants. Il est nécessaire de réfléchir à une réorganisation globale de nos sociétés.

Le revenu universel est souvent évoqué en Europe. Peut-il réduire certaines inégalités?

Je ne vois pas du tout cela comme une solution. Aux États-Unis, l’idée que nous devons agir chacun pour notre bien-être est si profondément ancrée que je ne la vois pas être supplantée par ce genre de système. Ceux qui sont au sommet de la pyramide de distribution pourraient voir un intérêt à l’adoption d’un revenu universel, comme les très pauvres, mais aux États-Unis, même ceux qui sont en bas de l’échelle pensent qu’il faut travailler pour obtenir ce que l’on souhaite et donner une trajectoire à sa propre vie.

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