interview

"Avec l’empoisonnement de Navalny, Poutine a envoyé un message sans équivoque à beaucoup de monde"

©Bloomberg

Crise au Bélarus, empoisonnement de Navalny, présidentielle américaine... Interview avec l'ancien président géorgien Mikheil Saakashvili.

Mikheil Saakashvili ne mâche pas ses mots. Téméraire dans ses propos comme dans ses choix politiques, l’ancien Président de la Géorgie, l’un des principaux défenseurs des valeurs de la démocratie occidentale dans l’univers post-soviétique, est connu pour sa détermination farouche et son audace. Aujourd’hui encore, celui qui a subi, en 2008, une guerre éclair avec la Russie de Poutine, et plusieurs tentatives d’assassinat, n’hésite pas à soutenir toutes les voix dissidentes qui osent défier un pouvoir autoritaire. Contraint à l’exil, il porte ici un regard étonnamment lucide sur les fêlures du monde occidental sans jamais renoncer à son indéfectible confiance en l’avenir.

L’opinion publique en Europe est encore sous le choc pour l’empoisonnement de l’opposant russe, Alexeï Navalny. Qu’en pensez-vous?

Il ne faut pas avoir de doutes sur les origines de cet empoisonnement. Le Président Poutine répond toujours avec une extrême violence aux opposants qu’il considère comme dangereux. Il faut de plus contextualiser ce qui vient d’arriver à Navalny. Les évènements qui agitent la Biélorussie représentent un danger mortel potentiel pour le Kremlin. De plus, le mari de Svetlana Tikhanovskaïa, qui a osé défier Loukachenko, est un blogueur, exactement comme Navalny. Or, Internet, cet incroyable espace de liberté utilisé par les jeunes, les opposants politiques et les dissidents, représente le péril suprême pour Poutine.

"Internet, cet incroyable espace de liberté utilisé par les jeunes, les opposants politiques et les dissidents, représente le péril suprême pour Poutine."

Pourtant, de nombreux observateurs déclarent que ce n’est pas dans l’intérêt du Kremlin de supprimer avec une telle violence les voix dissidentes…

Seulement ceux qui ne connaissent pas la Russie peuvent dire une chose pareille! Poutine agit toujours avec une inflexible brutalité. C’est son style. Il n’accepte pas de solutions indirectes ou à moitié. Or, avec l’empoisonnement de Navalny, il a envoyé un message sans équivoque à beaucoup de monde.

La Biélorussie semble aujourd’hui unie par une soif de liberté inédite. Les manifestants auront-ils gain de cause?

Je crois que oui parce que les manifestants biélorusses sont très soudés, et le mouvement contestataire est à la fois spontané et résolu. En Biélorussie, c’est toute la classe moyenne qui réclame de libres élections alors que des pans entiers de l’économie nationale échappent au contrôle d’un régime de plus en plus dépassé par les événements.

Le Président Poutine va-t-il intervenir militairement comme il l’a laissé entendre?

Je ne le pense pas. Quand Poutine a un plan précis en tête, il ne le dévoile certainement pas à l’avance. Il suffit de regarder ce qui s’est passé en Ukraine ou en Géorgie. Le Kremlin n’a pas préannoncé ses intentions avant d’envoyer ses troupes. Un chien prévient-il avant de mordre?! De plus, une intervention militaire en Biélorussie n’aurait aucun sens. Les manifestations dans le pays ne ressemblent pas à celles du Maïdan ukrainien ou à la Révolution des Roses de 2003, en Géorgie. Les manifestants biélorusses sont partout, les usines du pays sont paralysées par des grèves spontanées… Le mouvement de contestation touche le pays tout entier et il serait très difficile de le réprimer par la force des armes. 

"Une intervention militaire russe en Biélorussie n’aurait aucun sens."

Vous avez déclaré par le passé que "la démocratie de votre côté du monde ne peut pas être comme en Occident". Que vouliez-vous dire?

Il est indéniable que, de ce côté du monde, la société civile est plus faible que chez vous en Europe, la solidarité citoyenne est moins enracinée dans les mœurs collectives, mais vous ne pouvez pas imaginer à quelle vitesse les choses changent! Grâce à la globalisation, aux nouvelles technologies, à l’ouverture des frontières et des systèmes économiques, nous nous rapprochons de plus en plus, avec enthousiasme et détermination, des équilibres et des idéaux des démocraties traditionnelles occidentales.

Le "America First" lancé par Donald Trump a considérablement fragilisé la collaboration historique entre les États-Unis et les démocraties à travers le monde. Cela vous inquiète-t-il?

Cela m’inquiète, bien évidemment. Mais ce sont surtout les Américains qui devraient s’en inquiéter. Une Amérique qui pense en priorité à elle-même, qui se désintéresse des affaires du monde est une nation qui se condamne à l’isolement et à l’inconsistance. Plus les États-Unis délaissent les autres démocraties à travers le monde, plus ces dernières se détachent des États-Unis. L’Amérique n’est pas seulement une puissance militaire. Elle est, avant toute chose, un catalyseur de grandes idées, une irrésistible source de "soft power". Renoncer à ce rôle historique, à cette mission naturelle est délétère pour Washington, tout comme pour ses alliés.

"Il ne faut surtout pas sous-estimer Trump."

Quelles leçons pouvons-nous tirer de l’actuelle campagne électorale américaine?

Nous assistons à une campagne électorale complètement névrosée, notamment en raison de la pandémie de Covid-19, très virulente aux États-Unis. Il est impossible de faire des pronostics. Joe Biden devance pour l’instant Trump mais il est fort possible que cet avantage se réduise progressivement. Je connais très bien, depuis plusieurs décennies, les deux candidats et je me permets d’affirmer qu’il ne faut surtout pas sous-estimer Trump.

Pourquoi?

Cet homme a une capacité unique de comprendre et interpréter l’opinion publique de son pays, d’en capter les humeurs et les rancœurs, de flairer les bonnes occasions. Il ne faut pas trop se fier aux derniers sondages. Trump est un formidable leader de campagne électorale. Ce n’est pas la machine électorale des Républicains qui pourrait prévaloir à nouveau, mais c’est lui, l’homme, son langage, sa personnalité qui seraient à même de devancer le camp démocrate.

Un important éditorialiste du New York Times vient d’écrire que, en cas de réélection, Trump pourrait suivre la dérive anti-démocratique lancée en Hongrie, par Viktor Orbán. Etes-vous d’accord?

Cette comparaison est inexacte. Elle est le fruit de cette lente dérive de la pensée libérale que le New York Times sait parfois si bien incarner. Il est impossible de comparer les États-Unis à la Hongrie! Et, par ailleurs, je ne pense pas que la démocratie hongroise soit morte, étouffée par l’autoritarisme de Viktor Orbán. Si les Hongrois voulaient à l’avenir changer de gouvernement, ils le feraient tout simplement en allant aux urnes.

"La politique d’aujourd’hui jongle continuellement avec le court-terme. Et l’Europe est au cœur même de cette lente dérive de la chose publique…"

En Europe, des formations politiques populistes ont séduit une portion importante de l’électorat de leurs pays respectifs…Qu’en pensez-vous?

La politique est souvent une question de vagues historiques, d’impulsions transitoires, d’élans en avant et de retours vers le passé. Il n’y a jamais rien de définitif dans ce domaine. Or, cet essor de la pensée populiste s’inscrit dans un contexte de désenchantement des opinions publiques. Il est indéniable que les solutions simples – celles qui sont proposées, le plus souvent, par ces formations politiques – sont rarement les bonnes. Il ne faut, toutefois, pas sous-évaluer la crise de confiance que traversent les démocraties occidentales, le ras-le-bol exprimé par des électeurs qui réclament, haut et fort, des changements mais qui sont continuellement confrontés à la paralysie de la politique traditionnelle. Les dirigeants politiques en Occident semblent, aujourd’hui, obsédés par les procédés, les processus et les règles de la chose publique, alors que leurs électeurs demandent, avec une insistance croissante, des résultats rapides et tangibles.

De nombreux politologues ne cessent d’évoquer l’inexorable déclin de l’Occident. Etes-vous d’accord avec cette vision des choses?

Nous ne pouvons pas nier la crise de leadership qui caractérise la grande majorité des démocraties occidentales. Il n’y a plus de grandes figures au sommet de l’Etat, les élites politiques ne semblent plus capables d’incarner des idéaux ou des valeurs à même d’inspirer et unir leurs électeurs. La politique d’aujourd’hui jongle continuellement avec le court-terme. Et l’Europe est au cœur même de cette lente dérive de la chose publique…

"Même au sein d’un pays démocratique, la société peut se rassembler autour d’un grand thème, se mobiliser efficacement pour affronter une urgence ou un ennemi commun."

Si l’on regarde la carte politique du monde, l’on remarque l’essor ou la consolidation des régimes autoritaires à travers le monde. Peut-on quand même rester optimistes?

Les régimes autoritaires ont un avantage par rapport aux systèmes démocratiques: ils peuvent imposer des changements de long terme, œuvrer au-delà des fluctuations des urnes, ne pas subir la dictature du temps présent. Nos démocraties sont, au contraire, contraintes de gérer continuellement le quotidien. La pandémie de Covid-19 vient, néanmoins, de nous montrer que, même au sein d’un pays démocratique, la société peut se rassembler autour d’un grand thème, se mobiliser efficacement pour affronter une urgence ou un ennemi commun. Les démocraties à travers le monde ont, d’ailleurs, géré bien plus efficacement cette crise sanitaire que les régimes autoritaires. Or, nous pourrions retrouver cette unité, cet élan partagé et durable dans le temps même en l’absence d’un danger imminent. Je suis certain que cela est possible et c’est pour cette raison que je suis et resterai un incorrigible optimiste.

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