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interview

Catherine Fieschi, politologue: "Le populisme est toujours une catastrophe"

"La vraie revendication légitime du populisme, c’est de nous rappeler que la démocratie ne passe pas uniquement par la technocratie", juge Catherine Fieschi.

Catherine Fieschi est fondatrice et directrice du think tank Counterpoint, basé à Londres. Experte en politique européenne, elle s’intéresse de près au populisme et aux formes contemporaines de mobilisations.

Quelles seront, selon vous, les répercussions de la crise sanitaire actuelle sur l'essor des mouvements populistes?

Les partis populistes sont très forts pour créer des crises, beaucoup moins lorsqu’il s’agit de les gérer. Par définition, une crise sanitaire est une crise assez technique. Dans le cadre de cette pandémie, on a bien vu, au début, que les partis populistes n’ont pas essayé d’en profiter, sachant qu’il y avait peu à gagner.

"Les populistes vont de moins en moins jouer la carte du climato-scepticisme."

Mais aujourd’hui, il me semble que nous ne sommes plus dans la même situation : la fin du « quoi qu’il en coute » et des aides financières vont leur permettre à nouveau de marteler que les gouvernements abandonnent les gens. Ils vont également se focaliser sur la gestion des restrictions.

On le voit actuellement en France avec le débat autour du pass sanitaire. Les populistes sont en train de se positionner comme les défenseurs des libertés. Enfin, il va y avoir une convergence entre la fin de la crise sanitaire et les dispositions qui vont être prises pour affronter la crise climatique qui est devant nous. Avec ces deux éléments réunis, on risque d’avoir une situation tout à fait porteuse pour populistes.

Comment les mouvements populistes vont-ils se positionner à plus long terme sur la question du changement climatique?

Les populistes vont de moins en moins jouer la carte du climato-scepticisme. Au fil des ans, ils sont devenus plus subtils. Dans l’ensemble de l’Union européenne, par exemple, le changement climatique est aujourd’hui largement accepté. Il est donc probable que les partis populistes adoptent sur ce sujet une ligne assez «raisonnable». Ils vont se présenter comme les garants de la raison en proposant une politique climatique équilibrée. Ce faisant, ils vont tenter de proposer un discours plus «humaniste» concernant le changement climatique, centré sur les besoins des individus et des populations.

"Les partis populistes de gauche vont se concentrer sur le volet économique; de leur côté, les populistes de droite vont retenir qu’il a été possible de fermer les frontières."

Et au passage, ils vont faire passer les autres partis pour de dangereux hystériques qui n’auraient qu’un seul but: restreindre nos libertés. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la crise sanitaire est présentée par de nombreux partis populistes comme une grande répétition.

Certaines mesures exceptionnelles prises durant cette crise vont-elles leur servir? 

Les mesures exceptionnelles vont servir à de nombreux partis. Les partis populistes de gauche vont se concentrer sur le volet économique, en retenant que durant cette crise on a réussi à trouver de l’argent ; de leur côté, les populistes de droite vont retenir qu’il a été possible de fermer les frontières. Et à cet égard, on voit déjà comment ils cherchent à s’emparer de l’épisode afghan pour pointer le flux de réfugiés qui va se diriger vers l’Europe…

Vous connaissez particulièrement bien la situation en Angleterre. Comment évaluez-vous l'impact de cette crise sanitaire?

En Angleterre, on ne peut pas interpréter la gestion de cette crise sanitaire sans prendre en compte le fait qu’elle survienne après cinq années de débat au sujet du Brexit. Lorsque cette crise sanitaire a éclaté au Royaume-Uni, nous venions de vivre une espèce de guerre civile. La scission entre deux pans de la population était actée.

"Les populistes gèrent mal le pouvoir parce qu’ils ne savent pas et ne veulent pas gérer les institutions qu'ils considèrent comme illégitimes."

Le Brexit, c’est l’équivalent de l’affaire Dreyfus: il a divisé les amis, les familles. En un certain sens, la crise sanitaire malgré sa gravité a été vécue presque comme un soulagement psychologique, car elle a permis d’être plongé dans une situation commune, qui touchait tout le monde de la même façon. Même si la gestion de Johnson a été catastrophique, cette crise a été l’occasion d’entrapercevoir à nouveau la possibilité d'une cohésion sociale. Elle a rappelé aux Britanniques qu’ils étaient citoyens d’un même pays. 

L’accès au pouvoir change-t-il les populistes?

Là où ces partis sont inclus dans les gouvernements, ils peuvent quelquefois se modérer, mais plus souvent, ils se radicalisent. Boris Johnson, que je considère comme un populiste « light » à la différence d’un Orban ou d’un Kaczynski, ne s’est pas assagi. Au Brésil, la gestion de la crise par Bolsonaro a été une catastrophe. Même les populistes de gauche, comme Andrés Manuel Lopez Obrador au Mexique, présentent un bilan lamentable. Les populistes gèrent mal le pouvoir parce qu’ils ne savent pas et ne veulent pas gérer les institutions qu'ils considèrent comme illégitimes; leur but est précisément de les contourner, voire, comme on l'a vu avec Trump, ou Orban, de les démanteler.

Quelles sont les revendications qu’on peut considérer comme légitimes au sein du populisme?

La vraie revendication légitime du populisme, c’est de nous rappeler que la démocratie ne passe pas uniquement par la technocratie, mais aussi par l’émotion politique. Depuis le début du vingtième siècle, nous avons tendance à réduire la politique à la gestion. 

Le populisme incarne le symptôme d’un désir de participation frustré par un jeu politique qui a tendance à se limiter à de la technocratie. C’est moins une idée que les populistes apportent que la remise en cause du fonctionnement du processus politique. Et c’est précisément parce qu’il n’a pas de doctrine que le populisme est si fort. Il se concentre souvent sur la forme plus que sur le contenu. À notre époque où les enjeux sont multiples et pas toujours faciles à saisir, on voit bien comment le populisme s’est imposé comme un remède à la complexité.

N’est-il pas possible d'envisager le populisme comme une espèce d’électrochoc pour nos démocraties?

Certains de mes collègues pensent en effet que le populisme est un bienfait. Pour ma part, j’estime que le populisme est toujours une catastrophe, en particulier pour ceux qui votent pour les populistes. Leur arrivée au pouvoir se solde par des dysfonctionnements encore pires. D’autre part, entre les mains des populistes, le pouvoir change de trajectoire, et ce pour longtemps. Le populisme affecte durablement le corps électoral.

"La révolution numérique a créé une obligation à rentrer dans ce jeu qui sape les fondements même du concept de représentation."

L’exemple américain est très parlant. On aurait pu dire que la séquence Trump était une épreuve qui avait été surmontée si l’élection s’était soldée par sa déroute électorale. Mais ça n’a pas été le cas : 74 millions d’Américains ont voté pour lui. Ce que Trump laisse derrière lui c’est donc une société encore plus polarisée. Les populistes ne se maintiennent au pouvoir qu’avec la rhétorique du « nous » et du « eux ». Le populisme, c’est le statu quo de la polarisation : il s’en nourrit et il la conditionne. Et une société polarisée ne peut pas affronter correctement le défi climatique auquel nous faisons face, par exemple. La gestion de cette Amérique par Biden est donc rendue encore plus difficile, et je ne serai pas étonnée que son mandat se solde par un échec dès les mid-terms de 2022 où il risque de perdre le Congrès.

La révolution numérique représente-t-elle un levier d’expansion pour le populisme?

L’avènement de la révolution numérique a énormément aidé les populistes. Pour des partis qui prétendent instaurer une relation plus directe avec les gens, les réseaux sociaux constituent une aubaine. Ce sont des caisses de résonance avec des messages à répétition qui donnent l’illusion aux électeurs qu’ils sont extrêmement nombreux. Ce qui leur donne par la même occasion une légitimité. La révolution numérique a créé une obligation à rentrer dans ce jeu qui sape les fondements même du concept de représentation. Pour un dirigeant politique lambda, il est difficile de prêcher la représentation alors que chacun a l’impression d’être en relation directe avec un homme ou une femme politique sur les réseaux sociaux.

Les réseaux sociaux brouillent donc le jeu politique?

On veut des dirigeants comme nous, mais on crée des attentes surhumaines. Ils n’ont pas le droit à l’erreur, aux mauvais mots, etc. On veut plus d’authenticité, mais l’authenticité, poussée à son paroxysme, est absolument néfaste. La demande de transparence absolue place une loupe déformante sur les individus. Et sur les réseaux sociaux, on grossit les défauts plus que les talents. À ce jeu-là, les seuls qui s’en sortent bien ce sont les populistes, qui se contentent d’affirmer : « je suis comme je suis ».

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