"Ce traité est une folie"

Le stratégiste français François Heisbourg allume le projet de traité budgétaire dont les contours se précisent. Et prévient, concernant la Grèce, que l’Europe a fait l’inverse de ce qu’elle aurait dû.

Interview par Frédéric Rohart

D’un côté, les négociations en vue du bouclage du traité budgétaire avancent: le sommet du 30 janvier devrait ouvrir la voie à sa rédaction détaillée et à une signature des 26 pour mars. De l’autre, la Grèce assure être sur le point de résoudre ses différends avec ses créanciers. Les problèmes de l’Europe seraient-ils en voie de résorption? François Heisbourg est pour le moins sceptique. Pour le directeur de la Fondation pour la recherche stratégique et président de l’International Institute for Strategic Studies, les remèdes actuels ne sont pas les bons.

Les marchés entament l’année avec un certain optimisme. Est-ce le signe que l’Europe est dans la bonne direction avec le projet de traité à 26?

François Heisbourg: Ce traité est une folie. Le projet, qui est en passe d’être finalisé, est une merveille de pilotage automatique.

À peu près aussi idiot que le pilotage automatique des comptes publics américains sauf que les États-Unis peuvent se le permettre, alors que nous ne le pouvons pas. Ce traité dit qu’il faut ramener les déficits budgétaires à 0,5% du PIB… Dans le Traité de Maastricht on était à 3%. Pour descendre à 0,5%, alors qu’on est endettés jusqu’au trognon, les excédents primaires qu’il va falloir débourser en cinq ans! seront énormes. Il va falloir dégager des surplus budgétaires massifs dans des pays comme l’Italie, la France, l’Espagne, le Benelux, et ainsi de suite. L’effet de cette réduction soudaine et profonde va être très fortement récessif. Si le traité est présenté aux parlements dans sa rédaction actuelle, je ne suis pas convaincu qu’il sera ratifié.

Ce texte serait, selon vous, un parti pris idéologique…

Heisbourg:  Du côté allemand, c’est fortement idéologique et moral, c’est confondre l’efficacité économique avec la moralité, qui n’a pas grand-chose à y voir. Côté français, il est essentiel pour le Président de la République qui entre dans une période électorale de ne pas avoir de nouvelle crise majeure d’ici les élections. Or les marchés ont plutôt bien réagi par rapport à la perspective qu’il y ait un traité. Dans le bazar ambiant de novembre de l’année dernière, cette réaction était compréhensible. Dans le calcul français, il y avait aussi la volonté de faire croire aux marchés que la France était comme l’Allemagne. C’était l’enjeu politique du triple A. Le président de la République a perdu ce pari-là: la France n’est pas comme l’Allemagne. Mais je ne suis pas en train de faire un pronostic diffus de l’élection. Le président français est une bête politique extraordinaire. Il est capable de changer de stratégie en cours de route. On verra, à la fin du mois, quel type de lapin il va sortir de son chapeau. Il a montré, au cours des dernières semaines, qu’il est capable de faire des propositions inattendues qui ont un effet paralysant sur ses antagonistes.

Selon vous, le risque est donc élevé de voir un retour de bâton sur les marchés financiers dans les mois qui viennent.

Heisbourg:  Un gros coup de chien reste très probable. Il y a de bonnes chances que nous assistions à un nouveau sommet de la dernière chance, dans des conditions dramatiques, d’ici avril.

Il y a un an, vous défendiez dans nos colonnes l’idée que la Grèce soit "mise en congé provisoirement" de la zone euro. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur le cas grec?

Heisbourg:  Je partais du constat que la Grèce avait un problème de solvabilité. Pour traiter ce type de problèmes, il faut un équilibre entre trois types d’action: ajustement structurel, dévaluation et réduction du fardeau de la dette. Tant que la Grèce est dans l’euro, elle ne peut pas emprunter la voie de la dévaluation. Or elle n’a pas besoins d’incitations à importer (monnaie forte) mais bien à développer son tourisme (monnaie faible). Si vous voulez éviter que l’austérité n’asphyxie le pays, il faut un ballon d’oxygène, qui s’appelle dévaluation… On a fait exactement le contraire de ce qu’il aurait fallu. Je ne sais pas comment la mésaventure grecque va se terminer, mais comme disait Jean-Louis Bourlanges (professeur à Sciences Po, NDLR), on est passé de l’égratignure à la septicémie. Il n’est pas raisonnable que la Grèce reste dans l’euro pour l’instant: elle devrait prendre congé le temps de s’ajuster.

Les négociations avec les créanciers privés ont repris. Un bon signal néanmoins?

Heisbourg:  Ce qui se passe est épouvantable. On a une espèce de chantage par les détenteurs d’obligations grecques à court terme dont le papier arrive à échéance au mois de mars avec des taux d’intérêt costauds.

Pour ces investisseurs-là, il est essentiel qu’il n’y ait pas d’accord d’ici mars. La Grèce serait alors obligée de payer, mais les 14 milliards d’euros que les Européens acceptent de mettre à disposition n’y suffiraient pas. Dans ce cas, soit l’Europe accepte une rallonge et elle cède au chantage des investisseurs. Soit elle ne cède pas et on risque de voir se déclencher les systèmes d’assurance qui jouent en cas d’événement de crédit, les CDS. Avec des effets imprévisibles… Dans le cadre de la Guerre froide, lorsque certains jouaient avec les armes nucléaires, on appelait ça la promenade au bord du gouffre. Là, il y en a un certain nombre qui se promènent au bord du gouffre…

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