Ces Allemands qui gouvernent l'Europe

Martin Selmayr, le secrétaire général de la Commission européenne. ©AFP

La nomination éclair de Martin Selmayr au secrétariat général de la Commission européenne pose la question de l’omniprésence des Allemands aux postes les plus élevés de l’administration européenne.

La promotion éclair de Martin Selmayr au poste de secrétaire général de la Commission européenne, le 21 février dernier, déchaîne la colère du Parlement européen, de la société civile et de la presse. Sans pour autant émouvoir son président, Jean-Claude Juncker, qui a mis en balance sa démission plutôt que de revenir sur sa décision.

Cette nomination à la hussarde, en deux actes espacés de quelques secondes, est contestée en raison du doute légitime pesant sur sa validité juridique, de son opacité et de la rapidité avec laquelle elle a été décidée. Elle révèle aussi un autre versant obscur de l’Europe. L’occupation des postes les plus élevés par des Allemands.

Depuis la crise économique de 2008, des fonctionnaires allemands ont été nommés à la tête des organes les plus puissants de l’Union européenne. Des quotidiens européens s’en sont émus, dont le Français Libération.

Trois institutions européennes sur quatre ont désormais un secrétaire général allemand: la Commission, avec Martin Selmayr, le Parlement (Klaus Welle) et le Service européen pour l’action extérieure (Helga Scmid). L’administration européenne, forte de plus de 40.000 fonctionnaires, est majoritairement dirigée par des Allemands. Le Conseil européen lui-même était aux mains de l’Allemand Uwe Corsépius jusque 2015.

Les finances européennes sont, elles aussi, verrouillées. La Banque européenne d’investissement, le plus grand prêteur multilatéral du monde, est dirigée par Werner Hoyer, le Mécanisme européen de stabilité, le dispositif de gestion des crises financières, est aux mains de Klaus Regling et le Conseil de résolution des crises bancaires est dirigé par Else Kining.

La Banque centrale européenne, basée à Francfort, est présidée par l’Italien Mario Draghi, mais rien ne s’y décide sans l’assentiment du président de la Bundesbank, Jens Weidman. L’Allemand est d’ailleurs le prochain président pressenti de l’institution financière. Quant à l’organe de contrôle des dépenses budgétaires, il est, lui aussi, aux mains d’un Allemand, Klaus-Heiner Lehne.

La prédominance des dirigeants allemands est également politique. La présidence des deux groupes politiques les plus puissants est aux mains d’hommes politiques issus des deux partis de la "GroKo", la grande coalition rouge romaine qui dirige l’Allemagne. Manfred Weber est le chef de file du PPE (démocrates chrétiens) et, depuis peu, Udo Bullman a été élu à la tête des socialistes et démocrates (S&D). À eux deux, ils peuvent fixer l’agenda du Parlement européen, voter et décider l’avenir des politiques européennes et de la Commission.

Quant à l’Eurocorps, le corps d’armée européen qui pourrait mobiliser jusqu’à 60.000 hommes, il est commandé par le général allemand Jürgen Weigt.

Le succès du capitalisme rhénan

La première explication de ce "raz de marée berlinois" tient d’abord dans la position de retrait occupée ces dernières années par les autres grands États, la France et l’Italie, tandis que le Royaume-Uni a fait cavalier seul, jusqu’à tirer sa révérence. Un boulevard s’est ouvert, et l’Allemagne s’est retrouvée quasi seule au poste de pilotage.

La crise de 2008 a affaibli l’économie française, tandis que celle de l’Allemagne, soutenue par le modèle rhénan, s’est montrée plus que résiliente. Angela Merkel s’est imposée peu à peu au sein du Conseil européen, où l’Allemagne dispose du nombre de voix le plus élevé dans le système de pondération (16) et du soutien des États liés à son économie. La chancelière allemande, à la tête de gouvernements stables et allergiques aux risques, a pris le dessus sur deux présidents français peu inspirants, François Hollande et Nicolas Sarkozy. L’Italie, le seul État à pouvoir jouer un contrepoids, s’est elle aussi enlisée dans la crise et la morosité. L’Espagne, aussitôt revenue de la crise, a sombré dans la sage catalane.

Les maîtres de l’Union européenne

Sans difficulté, Angela Merkel a imposé ses deux pièces maîtresses sur l’échiquier européen. Le président de la Commission, Jean-Claude Juncker et celui du Conseil européen, le Polonais Donald Tusk. Le PPE, dont ces deux leaders sont issus, permet à la dirigeante allemande de contrôler la politique européenne.

Le verrouillage de la démocratie chrétienne à la tête de toutes les institutions, parallèle à l’occupation de postes clés par l’Allemagne, n’est pas loin du modèle d’un parti communiste de l’ex-URSS. Depuis la nomination de l’Italien Antonio Tajani au perchoir du Parlement européen en janvier 2017, toutes les institutions européennes sont présidées par un membre du PPE. Les secrétariats généraux, à l’exception de celui du Conseil, sont occupés par un Allemand. Dans un an, la famille démocrate-chrétienne, si elle survit à ses divisions latentes, décidera qui présidera la Commission européenne. Le Brexit accélère ce mouvement, le départ du Royaume-Uni donnant encore plus de poids aux maîtres de l’Union européenne.

Le seul contrepoids envisageable est incarné par le président français Emmanuel Macron. Son ambition de remettre la France en première ligne du projet européen est forte. Empreinte de respect pour l’Union, elle tranche avec celle de ses prédécesseurs plus aptes, comme le fut Nicolas Sarkozy, à en détourner l’usage pour ses visées personnelles.

Le jeune dirigeant est occupé à fonder une nouvelle famille politique européenne sur le modèle de son mouvement En Marche. En face, le PPE, menacé par cette recomposition de l’échiquier politique, compte imposer son "joker" à la tête de la prochaine commission européenne, Michel Barnier, le chef négociateur du Brexit pour l’UE. Le président Macron, lui, verrait plutôt à ce poste la Danoise Margrethe Vestager, un modèle de transparence et de gouvernance.

En attendant, plus rien ne se décide en Europe sans l’aval de l’Allemagne. Le récent redémarrage du moteur franco-allemand ne doit pas laisser trop d’illusions. Le Brexit a provoqué une polarisation autour d’Emmanuel Macron et Angela Merkel. Mais le tandem "M&M", tout aussi prometteur soit-il, ne doit pas laisser croire que la France est revenue durablement aux affaires. Il est trop tôt pour tirer une telle conclusion. La mainmise des Allemands sur l’Europe est forte. Supérieure à son poids économique, d’environ 20% du PIB de l’Union européenne.

Les excuses de Berlin

À sa décharge, l’Allemagne est en droit de revendiquer un rôle majeur au sein de l’Union. Berlin est le plus gros contributeur du budget européen, auquel il verse plus de 20 milliards d’euros par an, soit un cinquième du budget. C’est le double du Royaume-Uni.

En outre, le Traité ne confère pas aux Allemands une représentation à la mesure de la taille réelle de leur population. L’Allemagne dispose de 96 députés européens, un pour un million d’habitants, tandis qu’un petit État comme le Luxembourg compte un élu pour cent mille habitants. Elle compte un seul commissaire au sein de l’exécutif européen, Günther Oettinger, comme tout autre pays, du plus petit au plus grand. Mais l’argument, souvent invoqué par Berlin, est faible, car la Commission représente la légitimité de l’Union. Elle n’a pas vocation à devenir un collège où les grands règnent en maître.

L’ascendance allemande est aussi d’ordre psychologique. Sa réussite économique légitime, de manière non dite, l’emprise des Allemands et de leur modèle de gestion sur la fonction publique européenne. "La nationalité ne doit pas être un obstacle à ce qu’une personne valable puisse travailler à un haut niveau. Les fonctionnaires allemands sont tout simplement bons", dit une source proche de la Commission.

Cette prédominance germanique dans les hauts postes ne se traduit pas dans le reste de la pyramide de la fonction publique, où des quotas par nationalité reflètent un équilibre relatif. Les Français, par exemple, disposent de plus de 6.000 fonctionnaires à Bruxelles. Pour autant, on ne retrouve plus aucun directeur général belge dans l’administration de la Commission européenne. La Belge Catherine Bolle, qui prendra la tête d’Europol le 1er mai prochain, sauve l’honneur du pays.

À sa décharge également, l’Allemagne semble être l’un des derniers États à avoir une vision pour l’Europe conforme aux projets de ses fondateurs. Pro-européenne et ouverte d’esprit, la chancelière allemande Angela Merkel s’est construit une vision politique ambitieuse et, dans une certaine mesure, détachée de ses propres intérêts. Face à elle, la nouvelle génération de leaders populistes soumis au diktat des idées simples et du "trumpisme" rétrécit dangereusement l’Europe.

Cette intelligence politique allemande est tirée des convictions fédéralistes qu’un philosophe comme Jürgen Habermas a su imprimer à l’idée d’une Europe unie.

Un jeu dangereux

Cet état de grâce, comme Angela Merkel, n’est pas éternel. Et on frémit à l’idée de voir une droite radicale ou populiste prendre les commandes de l’Allemagne et, vu l’omniprésence de ce pays au sommet des institutions, la tête de l’Europe. L’histoire nous a déjà enseigné les dangers d’un tel basculement.

Aujourd’hui, quand Berlin s’enrhume, c’est toute l’Europe qui éternue. Les récentes élections au Bundestag ont montré que la population allemande est plus que jamais hostile à l’idée de se sacrifier au nom de l’idéal européen. La crise de la dette grecque a montré les limites de sa générosité, un Wolfgang Schaüble n’étant pas là par hasard.

Est-ce par défaut ou par volonté que l’Allemagne a pris la tête de l’Union européenne? La question mérite d’être posée, sans vouloir simplifier le tableau, ni verser dans la naïveté.

L’idée d’une filière allemande dans les institutions européennes est tentante. "Certains États européens alimentent leurs fonctionnaires d’informations privilégiées qui leur donnent des avantages compétitifs pour être engagés et à ce niveau, l’Allemagne a du poids, reconnaît une source européenne de haut niveau. Mais il n’y a pas que l’Allemagne en Europe, cette situation peut être conjoncturelle et il faut aussi reconnaître que les Allemands ne sont pas sectaires."

L’enjeu est énorme. Diriger l’Union européenne, c’est maîtriser la deuxième zone économique la plus riche du monde. Un espace de plus de cinq cents millions de personnes. Difficile à croire qu’une telle position stratégique tienne du hasard. Mais il serait injuste d’accuser Berlin de ne poursuivre que son intérêt dans cette aventure. "Ce qui est intéressant, c’est de savoir dans quelle mesure un État privilégie ses priorités nationales ou mise sur l’intérêt européen", ajoute cette source.

Si l’on compare la sobriété d’Angela Merkel aux excès des dirigeants européens déboulant aux sommets à Bruxelles pour poser devant leur presse nationale et sortir l’un ou l’autre slogan électoral, il n’y a pas photo. Sa stature dépasse, de loin, leur médiocrité.

Sans réveil du projet européen, rien ne changera cette inertie liée à la loi de la prééminence nationale. Le mouvement est dangereux car plus le nationalisme et le populisme gagneront du terrain, plus les institutions européennes seront aux mains d’un seul État qui, volontairement ou par la force des choses, sera le dernier à incarner le rêve européen. Il est temps que dans les pays fondateurs, la France, l’Italie, les Pays-Bas, le Luxembourg et la Belgique, les consciences se réveillent.

Comment en est-on arrivé là? L’Europe unie est un vieux rêve, né dans l’esprit de légistes français du XIVe siècle qui voulaient substituer une union politique aux champs de bataille. Mais leur projet était trop empreint de visées expansionnistes de la France pour se concrétiser. Il fallut attendre les carnages des deux guerres mondiales, qui causèrent plus de morts que toutes les batailles du Moyen âge, et que l’Allemagne belliqueuse soit mise à genou, pour que le projet européen démarre à partir de ce qui fut l’un des enjeux de ces guerres: l’acier et le charbon.

La raison d’être de cette institution supranationale, qui génère aujourd’hui une grande partie du droit de 28 États, était aussi de réarmer l’Allemagne, économiquement et militairement, face au géant soviétique. Garante de la paix et de la stabilité de l’Europe, l’UE a fait ses preuves par la réussite de grands projets, comme le marché unique, l’introduction de l’euro, l’espace Schengen.

Le mode de fonctionnement de l’Union, complexe, est aussi sa faiblesse. Peu de gens prennent le temps de la comprendre, ce qui profite aux politiciens populistes et extrémistes qui ont fait du cynisme et du recroquevillement identitaire, étalés sur les réseaux sociaux, leur fonds de commerce. Quitte à replanter les germes de la guerre.

Ironie du sort, 70 ans après la fondation de l’UE, on assiste dans ce contexte délétère à un réveil hégémonique allemand, certes lavé de toute tentation invasive et baigné de l’auréole européenne. Mais un réveil quand même.

Ces Allemands aux manettes
  • Martin Selmayr, secrétaire général de la commission européenne, le plus haut poste de l’administration.
  • Klaus Welle, secrétaire général du Parlement européen, le plus haut poste de l’administration.
  • Klaus Regling, directeur du Mécanisme européen de stabilité (MES), le dispositif de gestion des crises financières
  • Klaus-Heiner Lehne, président de la Cour des comptes, l’organe qui veille à la perception et à l’utilisation correctes des fonds européens
  • Elke Koning, directrice du Conseil de résolution unique de l’Union européenne, l’organe de résolution des crises bancaires
  • Jürgen Weigt, commandant général de l’Eurocorps, le corps d’armée européenregroupant les contingents de dix pays européen (60.000 hommes).
  • Helga Schmid, secrétaire générale du Service européen pour l’action extérieure, l’organe chargé de gérer la politique étrangère de l’UE.
  • Udo Bullmann, président des Socialistes et Démocrates (S&D), la deuxième famille politique européenne.
  • Manfred Weber, président du Parti populaire européen (PPE), la plus grande famille politique de l’UE.
  • Werner Hoyer, directeur de la Banque européenne d’investissement, le plus grand prêteur multilatéral mondial.

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