interview

Charles Michel après le "sofagate": "J’assume ma part de responsabilité"

Le président du Conseil européen Charles Michel (ici en 2019) défend le bilan de sa mission avec Ursula von der Leyen à Ankara. ©jonas lampens

Le président du Conseil européen regrette l'incident dont a été victime Ursula von der Leyen à Ankara, mais estime que la réunion a permis sur le fond d'afficher une position européenne forte.

Si c’était possible, Charles Michel aimerait "revenir en arrière et réparer cet incident". L’image d’Usrula von der Leyen reléguée au second plan lors de sa visite de travail avec le président du Conseil européen chez le président turc Recep Tayyip Erdogan restera comme un traumatisme pour le tandem. Le président du Conseil européen regrette l’épisode mais explique son attitude: réagir sur le moment aurait risqué de ruiner des mois d’efforts. "J’espère qu’on pourra revenir à la substance aussi vite que possible", indique-t-il au cours d’une interview collective avec plusieurs journaux économiques européens.

"C'était un moment de démonstration de la capacité européenne à être sur une seule ligne sur un sujet géopolitique important."

Personne ne s’est excusé pour l’incident d’Ankara: d’où vient l’erreur et comment s’assurer qu’une telle situation ne se reproduise plus?

Il semble que les services du Conseil n’ont pas eu accès à la salle et n’ont pas eu les informations complètes, spécialement sur la question du type de sièges, ce qui a amené à la perception qu’il y avait un traitement différencié qui était humiliant. J’ai exprimé avec force les regrets vis-à-vis de la présidente de la Commission et vis-à-vis des femmes qui se sont senties offensées. Les services du protocole tireront certainement les conclusions afin d'améliorer la garantie qu’on ne fera plus face à l’avenir à ce genre de situation. J’assume ma part de responsabilité parce que je suis le président du Conseil. Et je suis extrêmement triste pour l’impression qui a été donnée, et parce que ça a contribué à occulter ce qui était un moment de démonstration de la capacité européenne à être sur une seule ligne sur un sujet géopolitique important. Le travail qui a été mené depuis de nombreux mois a permis de construire une position forte et robuste qui a un impact - nous l’avons bien ressenti.

Si vous étiez à nouveau confronté à deux chaises pour trois personnes, agiriez-vous différemment?

Mon impression, et c’était peut-être une erreur, était que si j’avais eu une réaction quelle qu’elle soit, j’aurais donné lieu à un incident beaucoup plus grave, alors que depuis des années on est dans une situation de crise avec la Turquie et que pour la première fois il y avait un espoir fragile de pouvoir réengager un dialogue pour tenter d’avoir une relation moins négative.  J’entends bien les opinions contraires, et je m’interroge : je continue à penser que si j’avais réagi de manière visible devant les caméras, cela aurait contribué à créer un incident pas seulement protocolaire mais politique qui aurait peut-être remis à zéro des mois de travail.

"Je continue à penser que si j’avais réagi de manière visible devant les caméras, cela aurait peut-être remis à zéro des mois de travail."

Il y a quelques mois, les tensions maritimes en Méditerranée nous ont beaucoup inquiétés. L’Europe a besoin d’un environnement sécurisé, prospère, stable, or la Turquie joue un rôle dans le cadre régional, en Libye, en Syrie, dans le Caucase. Donc j’étais surtout concentré pour adresser de manière convaincante le message européen. Par ailleurs Ursula avait exprimé sa désapprobation, donc je considérais qu’il aurait peut-être été vu comme une forme de paternalisme que je pose moi-même un acte additionnel. Voilà quelle a été la situation. Mais je ne vous cache pas que je ne dors pas bien la nuit depuis lors parce que je me refais le film constamment.

Après votre échange, vous attendez-vous à ce que la Turquie cesse ses provocations à l’égard de la Grèce et de Chypre?

Il m’est difficile de prédire ce que sera le comportement de la Turquie. Ce que je peux vous dire, c’est le fait qu’Ursula et moi avons été très clairs. Nous sommes prêts à développer avec la Turquie un agenda positif, à condition que la Turquie maintienne et renforce la désescalade envers l’Union européenne et les États membres.

Erdogan vous a-t-il demandé un montant pour maintenir les frontières fermées aux migrations?

Ça sera la tâche de la Commission. L’objectif de cette réunion à Ankara était de relancer le dialogue avec la Turquie pour préparer ce débat. Nous avons discuté plus en détail des priorités pour le prochain plan pour la migration en Turquie : la question de l’intégration des réfugiés syriens, leur retour, sur base volontaire et quand ce sera possible, en Syrie. Avec cette réunion, nous savons quelles sont les priorités de la Turquie, quelles sont les nôtres, et ce sera la tâche de la Commission européenne de préparer les propositions pour mettre ce débat sur la table en juin au niveau des chefs d’État et de gouvernement.

Le Premier ministre italien Mario Draghi a qualifié Recep Tayyip Erdogan de dictateur, partagez-vous ce qualificatif?

Je respecte les positions exprimées par chacun des chefs d’État et de gouvernement européens. Le point fondamental, c’est qu’une partie significative de l’entretien a été consacrée à la défense de nos valeurs démocratiques, de l’État de droit. Nous avons mis en évidence nos préoccupations sur le ciblage de certains partis ou leaders politiques, sur la liberté d’expression et de la presse. Et on a beaucoup parlé de la convention d’Istanbul, pour exprimer à quel point elle offre un cadre qui renforce la protection des femmes, des enfants. Ces sujets-là ont été abordés sans tabou, et en indiquant bien que notre capacité de développer un agenda positif plus ou moins intense sera aussi en lien avec la capacité d’observer des progrès dans le cadre de ce dialogue.

Il y a d’énormes problèmes de cet ordre au sein de l’Union. N’êtes-vous pas confronté à une réponse du type: regardez chez vous avant de nous juger?

En Europe, l’État de droit est un débat permanent et j’en suis fier : c’est la démonstration de l’engagement européen sur les droits de l’Homme et les valeurs démocratiques. C’est l’Union européenne, au mois de décembre, qui a mis en place un nouveau régime de sanctions en lien avec les droits de l’Homme: on a renforcé l’arsenal.

Alors que la crise sanitaire perdure, est-ce que vous vous inquiétez du fait que le plan de relance européen n’ait toujours pas été validé dans l’ensemble des pays européens?

L’accord historique de l’année passée, 1.800 milliards d’euros mobilisés au total (le plan de relance et le budget septennal de l’Union, NDLR), c’était une étape essentielle. Maintenant ce qui compte, c’est de le mettre en œuvre. À ce jour, seize gouvernements ont ratifié la décision sur les ressources propres. Et les gouvernements travaillent avec la Commission européenne pour élaborer leurs plans nationaux. Les mois de juin-juillet seront importants parce que nous devrons valider ces plans afin d’engager les moyens financiers le plus vite possible.

Vu l’évolution de la situation, pensez-vous qu’un second plan de relance européen sera nécessaire?

Certains mettent en évidence la comparaison entre le volume financier du plan américain et le volume financier du plan européen, donnant l’impression que le premier serait beaucoup plus robuste. Je ne partage pas cette opinion, parce qu’il faut regarder l’ensemble des éléments pour comparer correctement. Ma conviction est que le plan européen est un plan robuste.

La vaccination reste lente, et des États membres, dont l’Allemagne, se tournent vers le vaccin Spoutnik. Cela ne devrait-il pas être discuté au niveau européen?

Les décideurs politiques veulent faire tout ce qui est possible pour pouvoir vacciner aussi vite que possible. Je pense que la solution est d’augmenter la production et les livraisons en Europe, et c’est ce qui est en train de se passer. Concernant Spoutnik, il y a un dialogue avec l’Agence européenne du médicament, et je pense que nous devrions suivre sa décision. J’ajoute qu’il semble y avoir des difficultés pour produire ce vaccin. C’est pourquoi il y a des discussions sur de possibles installations sur le sol européen. Ce sera certainement à nouveau un sujet à l’agenda du prochain Conseil européen sur le Covid-19.

Les citoyens européens doivent-ils s’attendre à ce que le passeport sanitaire à venir devienne la norme?

On parle d’un certificat, pas d’un passeport. Je n’ai pas de réponse définitive. La volonté est de travailler sur un certificat digital commun pour veiller à ce qu’il y ait de la cohérence européenne, mais je ne peux pas vous dire avec certitude ce qui se passera dans les prochaines années.

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