Mais où est passé Charles Michel?

En 6 mois, Charles Michel a appris le dur métier de président du Conseil. ©EPA

Tout juste installé à la tête du Conseil européen, Charles Michel a pris les rênes d'un attelage dispersé par une crise foudroyante. Après six mois d'une présidence très mouvementée, il lui revient de mettre rapidement les Vingt-Sept sur la voie d'un compromis pour la relance - le tournant de son mandat.

C’était il y a six mois, et déjà presque une éternité. Le 1er décembre, à Bruxelles, Charles Michel devenait président du Conseil européen. Le même jour à Wuhan, un septuagénaire tombait malade, devenant le premier cas identifié à ce jour de Covid-19. L’Europe s’apprêtait à entrer dans sa plus grave crise depuis la Seconde Guerre mondiale.

Les premiers pas de Charles Michel dans son nouveau costume sont placés sous le signe du combat contre le réchauffement. Il plaide à la conférence climatique de Madrid pour une "révolution verte", et alors que la Commission européenne vient de présenter en grande pompe son pacte vert, il parvient lors de son premier Conseil à mettre les chefs de gouvernements en phase sur l'objectif de parvenir "d'ici 2050" à une Union neutre pour le climat. Le premier essai est transformé, à un détail de 40 millions d’habitants près: "Un État membre, à ce stade, ne peut s'engager à mettre en œuvre cet objectif en ce qui le concerne". La Pologne a fait de la résistance, mais le train européen de la décarbonation ne se heurte plus à un bloc de pays réfractaires. "Un échec aurait été un très mauvais départ pour Michel. Le résultat n’était pas optimal, mais c’était néanmoins un succès", juge aujourd’hui une source diplomatique, qui s’exprime à condition de ne pas être identifiée. La première déconvenue ne se fera pas attendre longtemps.

Coup dans l’eau

Février 2020. Encore en plein rodage, Charles Michel s’attaque à la montagne que l’Union gravit rituellement tous les sept ans en convoquant un Conseil extraordinaire sur le cadre financier pluriannuel: le moule dans lequel les budgets de l’Union devront se fondre jusqu'en 2027. Le départ du Royaume-Uni et de sa contribution rend la crête plus escarpée que jamais, et cette fois le président du Conseil bute sur un roc.

"Négocier? Je ne pense pas. Je ne sais pas sur quoi. J'ai apporté la nouvelle biographie de Frédéric Chopin."
Mark Rutte
Premier ministre néerlandais

Il avait pourtant espéré détenir la clé du compromis, forgée dans la multiplication de bilatérales en amont du Conseil. L'effort est intense, mais la team Michel manque-t-elle d'entraînement? "On avait l'impression pendant cette phase préparatoire que son équipe et lui cherchaient encore leur mode de fonctionnement", se rappelle cette source diplomatique. L’organisation du Conseil aussi a suscité quelques grincements de dents. Les délégations sont appelées une à une dans l’ordre des présidences tournantes: Angela Merkel peut rentrer de bonne heure à son hôtel, d’autres seront appelés au cœur de la nuit. Tous auront eu le loisir de se ménager quelques heures de sommeil.

L’échec tiendra au degré de résistance inattendu de quatre pays à toute forme de compromis. Autriche, Danemark, Suède et Pays-Bas, qui se font appeler les "frugaux" (F4), veulent maintenir le budget sous les 1% du produit intérieur brut européen. "Négocier? Je ne pense pas. Je ne sais pas sur quoi. J'ai apporté la nouvelle biographie de Frédéric Chopin", annonce tout de go le Néerlandais Mark Rutte – pour tuer l’ennui, on s’entend. Un quotidien prêtera à Charles Michel cette saillie apocryphe à l’égard de l’attitude des quatre inséparables: "Quelle arrogance!" S'il ne l'a pas dit, beaucoup l'ont pensé.

Le dossier est remisé au placard. Il en ressortira trois mois plus tard sous la forme d’une proposition de plan de relance inédit de la Commission européenne. Mais en cette fin février, on ne recense encore qu’un mort en Europe et trois cas en Italie: rares sont ceux qui prennent la mesure de la menace.

Entrée en crise

Dix jours après ce sommet, le Président turc ouvre une parenthèse. Recep Tayyip Erdogan réveille le spectre d’une nouvelle crise migratoire en poussant des migrants vers la Grèce. Athènes répond sans ménagement, repousse les demandeurs d'asile manu militari. Charles Michel ira sur place, inspecter la frontière à travers un hublot d'hélicoptère et exprimer un soutien sans réserve aux Grecs, tout en appelant au respect des droits humains. Nous sommes le 3 mars, l'Italie a recensé 52 morts de Covid, vingt pays de l'Union sont touchés. Le lendemain, tandis que Michel rencontre Erdogan à Ankara, l'Allemagne interdit l’exportation de matériel médical vers les autres pays européens. Six jours plus tard, il convoque une réunion de crise du Conseil par visioconférence – l’Europe entre dans une autre dimension.

La confidentialité des débats est mise à mal par la distanciation sociale: comment savoir combien de conseillers ont accès depuis les capitales au "huis clos" vidéo des Vingt-Sept?

Alors que la Commission reste discrète, ce conseil virtuel du 10 mars marque pour la première fois une intention de formuler une réponse européenne à la crise qui s'installe. Charles Michel aligne les priorités communes: limiter la propagation du virus, fournir du matériel médical, promouvoir la recherche d'un vaccin et faire face aux conséquences socio-économiques. Le tout bien sûr dans un esprit de coordination entre les États: "Il convient que les ministres [...] se concertent quotidiennement", dit-il. Tout le monde n’a pas entendu. Quelques jours plus tard, des capitales ferment leurs frontières sans concertation. Quant à la mobilisation de matériel médical, c’est pour l’heure au travers d’aides chinoises et russes que les régions les plus affectées la voient arriver. L’Europe s’abîme. Charles Michel convoque des visioconférences en série pour tenter de recoller les morceaux et construire – avec la Commission et les ministres des Finances – les réponses de l’Union à la pandémie.

Ambition en construction

Alors que l’Italie est en première ligne, terrassée par la maladie et le confinement, son Premier ministre Giuseppe Conte appelle à la création d’obligations européennes de crise. Angela Merkel n’y ira pas par quatre chemins pour lui ôter l’idée de mise en commun des dettes: "Si ce que tu attends ce sont des coronabonds, ils n’arriveront jamais [...]. Tu es en train de créer des attentes qui ne seront jamais rencontrées et d'envoyer des messages qui divisent." Cette saillie, elle l’a prononcée au cours de la visioconférence du 26 mars. El País a pu en retranscrire précisément certains échanges, montrant à quel point la confidentialité des débats est mise à mal par la distanciation sociale: comment savoir combien de conseillers ont accès depuis les capitales au "huis clos" vidéo des Vingt-Sept? Et comment convaincre, dans les réunions suivantes, les participants de continuer de se parler sans langue de bois?  

Après une mise au point à six – Rutte, Conte, Sanchez, Merkel, Macron et Michel –, le Conseil finit par s’accorder pour acheter du temps. Les coronabonds n’étant pas formellement à l’ordre du jour, le sujet est remis sous cloche, et les Vingt-Sept donnent deux semaines de plus aux ministres des Finances pour concrétiser la première salve de la réponse à la crise: l’Eurogroupe s’accordera sur 540 milliards de filets de sécurité et sur l’idée d’un fonds de relance. Surtout, le Conseil charge Charles Michel et Ursula von der Leyen de travailler à un plan d'action pour la reprise en consultant la Banque centrale européenne – tiens, Christine Lagarde prône la création d’un instrument de dette. Le Belge balise la suite des débats au Conseil en appliquant sa technique des "assiettes": multiplier les mets pour que chacun retrouve dans la sienne assez de mets à son goût. On ne parlera pas seulement d’investissements, mais avant tout de "réparer le marché intérieur" – c’est le grand sujet qui taraude Allemands et Néerlandais.

Un point pour Charles Michel: l'exécutif s'appuie sur le socle de compromis qu’il avait proposé alors.

Au Parlement européen, certains s’exaspèrent. Si la Commission attend le Conseil pour présenter son plan de relance, elle peut attendre des années, tacle le libéral Guy Verhofstadt: "Le Conseil européen joue au ping pong" avec l'Eurogroupe. Le 23 avril, la quatrième visioconférence des Vingt-Sept ne le dément pas. Cette fois, le cœur du débat porte bien sur le plan de relance et cette question: prêts ou subsides? Les frugaux et l'Allemagne veulent des prêts et pas de subsides, les autres demandent un mix des deux. On patine. Jusqu’au 18 mai, quand Angela Merkel opère un virage à 180°: Paris et Berlin proposent un grand emprunt pour financer des subsides de relance. La Commission embraye en proposant son plan Marshall de 750 milliards d'euros, "Next Generation EU". Elle l’ancre dans le budget sur lequel le Conseil avait buté en février. Un point pour Charles Michel: l'exécutif s'appuie sur le socle de compromis qu’il avait proposé alors, en demandant un budget septennal de 1.100 milliards d’euros.

Reste à transformer l’essai. C’est la mission, décisive, du président du Conseil. "C’est le moment pour lui de démontrer son autorité", estime cette diplomate. Il aura eu six mois pour roder sa méthode et asseoir son style, reste à mettre les Vingt-Sept sur la même longueur d’onde. Et cette fois plus que jamais, time is of the essence.

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