interview

Charles Michel: "L'accord sur le plan de relance européen est une évolution copernicienne"

Le président du Conseil européen Charles Michel tire un bilan positif des quatre jours et quatre nuits de négociations qui se sont conclues par un accord sur le plan de relance post-coronavirus et le budget européen 2021-2027. ©AFP

Pour Charles Michel, l'accord sur le plan de relance et le budget a démontré l'unité de l'Europe. Mais il y a encore du travail à accomplir, à commencer par convaincre les Parlements européen et nationaux.

Dans quelques jours, Charles Michel ira se reposer dans le Sud de la France, une tradition estivale, et s'adonner à sa passion, la moto. On le comprend, ces huit derniers mois n'ont pas été de tout repos. Bousculé par l'échec du sommet de février, confronté à la crise du coronavirus, le président du Conseil européen était apparu ébranlé ces dernières semaines. Critiqué, même, par une partie de la presse européenne. En quatre jours et quatre nuits, il est parvenu à rebondir en décrochant, après une négociation magistrale, un accord sur le plan de relance post-coronavirus et le budget européen 2021-2027. Un "paquet" de plus de 1.800 milliards d'euros. Une première dans l'histoire de l'Union.

Passé l'ivresse de la victoire, il a fallu affronter les critiques du Parlement européen. Charles Michel a accepté de répondre à nos questions, juste après le sommet marathon et son passage, jeudi, devant les eurodéputés.

Qu’est-ce qui a changé dans votre méthode de négociation depuis le sommet de février?

Quand je suis entré en fonction en décembre, j’ai considéré qu’il était de ma responsabilité d’amener le débat dès février. Le dossier était bloqué depuis deux ans. Pourquoi cet échec? J’ai ma part de vérité. Probablement à ce moment-là les dirigeants n’étaient-ils pas prêts à s’engager dans une dynamique de concessions mutuelles. Je devais apprécier le moment judicieux pour entrer dans la zone de négociations. Ensuite, il était essentiel pour moi que le couple franco-allemand fonctionne dans la même direction. Mais ce n’était pas suffisant. Vingt-cinq États devaient encore avoir, chacun, la capacité d’imprimer leur empreinte dans le processus de délibération.

Le Premier ministre néerlandais Mark Rutte a-t-il vraiment été le «Monsieur Non» lors des négociations?

Mark Rutte a pris une position très courageuse. C’était difficile pour lui et les autres «frugaux» (NDLR: Autriche, Pays-Bas, Danemark, Suède) d’accepter le principe des subventions. Personne ne considère comme tragique que quatre Premiers ministres aient défendu leurs intérêts nationaux. Leur point de vue était : nous sommes prêts à être des payeurs nets, mais nous voudrions être certains que les réformes seront appliquées, car la solidarité va dans les deux sens. C’est un débat politique très légitime. Mark Rutte est un très bon négociateur, c’est aussi un ami personnel. Quand nous négocions des choses aussi difficiles, nous avons besoin d’avoir un sentiment de confiance. Même si nous pouvons être en désaccord, parfois très dur.

"Mark Rutte est un très bon négociateur, c’est aussi un ami personnel."

Existe-t-il un droit de veto sur les programmes de reprise des États bénéficiant des subventions? L’accord est assez vague sur ce point...

Ce sujet fut un des plus difficiles à traiter. Pour certains États, le point de départ au début du sommet, c’était zéro subvention. Pas un euro. La seule manière de leur faire accepter le principe des subventions était basée sur la possibilité de trouver un terrain d’entente sur les réformes économiques. J’ai mis sur la table la question du vote à la majorité qualifiée. Nous avons ensuite essayé de développer un processus pour l’adoption des plans nationaux et, c’est vrai, la possibilité pour un État membre de demander à discuter d’un plan national d’un autre pays en cas de nécessité. Mon objectif était de développer quelque chose de préventif.

Les plus critiques affirment qu’il y a beaucoup d’inconnues autour de cet accord…

Oui, il y a beaucoup d’inconnues, mais il y a une trajectoire. Pour septembre, nous savons quels sont les moyens mobilisés par l’UE, pour la convergence, le climat, le digital. Le résumé, c’est que nous avons été confrontés à cette crise du covid qui a bousculé le monde et l’Europe. Il a fallu quelques semaines pour que l’Europe se mette en ordre. Puis, on est passé à la relance économique. La démonstration de ces quatre jours et quatre nuits de négociations, c’est que nous sommes unis, rassemblés.

"La démonstration de ces quatre jours et quatre nuits de négociations, c’est que nous sommes unis, rassemblés."

Le traité de Nice, en 2000, avait aussi nécessité quatre jours de négociations. Louis Michel nous avait confié que «l’Europe ne se donne pas les moyens de ses ambitions». Cela a-t-il changé ?

Ce qui a changé, c'est l'accord sur le climat en décembre, et puis cet accord que nous venons de négocier. Je veux être très sobre. Nous avons pris une décision très forte, très ambitieuse, qui est une évolution copernicienne du projet européen. Mais il y a encore du travail, nous allons devoir mettre cela en œuvre. Il y a encore le débat avec les Parlements. Il ne suffit pas de dire qu’on a mobilisé 1.800 milliards d’euros. Il va falloir que cet argent soit encore dépensé utilement, qu’il y ait cette bonne interaction entre les plans nationaux et l’ambition européenne.

"Il ne suffit pas de dire qu’on a mobilisé 1.800 milliards d’euros. Il va falloir que cet argent soit encore dépensé utilement."

Étant impliqué dans le chaudron des négociations, je reconnais qu’il y a eu les premières heures un sentiment de satisfaction. Mais dans l’instant qui suit, j’ai eu la pleine conscience des obstacles qui restent devant nous. Le Brexit, les questions géopolitiques majeures, la relation à la Chine, à la Turquie, aux États-Unis. Cette décision que nous avons pu prendre très rapidement est aussi une question de crédibilité de l’Europe sur la scène internationale.

Le plan de relance est doté d’une dette commune, et c'est une première. Est-ce un nouveau pas vers une Europe plus intégrée, pour ne pas dire plus fédérale?

Au Parlement ce matin, j’ai été un peu romantique. Cet accord est un peu comme un renouvellement de nos vœux de mariage pour les 30 prochaines années. Le fait que nous allons emprunter pour investir et développer une stratégie commune pour la reprise, c’est un engagement fort.

"Cet accord est un peu comme un renouvellement de nos vœux de mariage pour les trente prochaines années."

Avez-vous craint un échec lors du sommet, et à quel moment? Était-ce difficile à surmonter?

Oui, il y a eu des moments où j’ai senti que nous étions en danger. Le samedi soir et le dimanche soir ont été deux moments délicats. Et dans ces moments-là, c’était ma responsabilité de faire preuve de sang-froid, de lucidité et de faire le bon choix tactique.

Une négociation comme celle-là, c’est une expérience unique. Une épreuve intellectuelle, mentale et même physique. Sur quatre jours, j’ai eu en moyenne des pauses d’une heure pour prendre une douche pendant la nuit et reprendre quelques forces. Quand on négocie non-stop, il y a des moments d’adrénaline très marqués, des moments d’émotion très forts, et on doit mobiliser à la fois la force de son instinct et la force de sa raison.

"Sur quatre jours, j’ai eu en moyenne des pauses d’une heure pour prendre une douche pendant la nuit et reprendre quelques forces."

Est-il encore possible de faire des politiques sérieuses, alors que des parties importantes du budget ont été coupées, comme l’a souligné le Parlement européen?

Quand on dit qu’il y a des coupes dans le budget, c’est par rapport à la proposition de la Commission européenne. Mais moi, mon point de repère, c’est l’argent qui est dépensé par l’UE aujourd’hui. Et quand je regarde le tableau, je vois que, contrairement à ce qui a été dit, Erasmus augmente de plus de 50% par rapport à la situation actuelle. La santé est multipliée par quatre par rapport à la situation actuelle. Le numérique augmente aussi. Le climat aussi. En décembre, au moment où on a décidé la neutralité carbone d'ici 2050, il y avait zéro euro pour le Pacte vert. Aujourd’hui, il y en a 17,5 milliards. C’est moins que ce que la Commission a proposé (NDLR: 37,5 milliards), mais ce n’est pas rien. En plus, 30% du budget et du plan de relance doivent être directement liés à la lutte contre les changements climatiques.

"Quand on dit qu’il y a des coupes dans le budget, c’est par rapport à la proposition de la Commission européenne. Mais moi, mon point de repère, c’est l’argent qui est dépensé par l’Union européenne aujourd’hui."

La partie relative à l’État de droit est ambiguë. Faudra-t-il l’unanimité pour lancer le mécanisme de sanction sur l’État de droit?

J’invite tout le monde à lire le texte. Un régime de conditionnalité lié au respect de l’État de droit sera introduit pour protéger le budget et le plan de relance. Dans ce contexte, la Commission proposera des mesures à adopter par le Conseil à la majorité qualifiée. 

Craignez-vous que certains Parlements puissent bloquer l'accord, dans les mois à venir, lors du processus de ratification?

Ce sera notre responsabilité, aux autorités européennes et aux gouvernements, de convaincre que ce que nous avons décidé ensemble est juste et nécessaire. C’est l’occasion d’avoir un débat approfondi sur quel futur nous voulons, sur cet accord sur le plan de relance, qui est une évolution copernicienne.

Si un Parlement bloque l’accord, devrons-nous tout reprendre depuis le début ?

Je n’aborderai pas un problème qui n’existe pas encore, et n’existera peut-être jamais. C’est une grande tradition belge que j’essaie d’appliquer au niveau européen.

Vous venez de connaître votre première crise. Qu’est-ce qui est le plus difficile à gérer: le gouvernement belge ou l’Union européenne?

Joker. C’est trop tôt pour donner une réponse. Posez-moi à nouveau la question dans quelques années.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés