Charles Michel: "Notre accord sur le climat est comparable au Traité de Rome"

©Jonas Lampens

Vingt jours après le début de son mandat, le président du Conseil européen se confie à L’Echo sur ses premiers pas à la tête de l’Union. Il se livre sur sa priorité, le climat, sa méthode et les défis à venir d’une Europe en transition.

Onzième étage du bâtiment Europa. La lumière automnale inonde le siège du Conseil européen à travers ses milliers de fenêtres asymétriques. Le président du Conseil, Charles Michel, déboule dans cette pièce sobre et fonctionnelle où il reçoit les chefs d’État. Derrière nous, la salle des sommets où les Vingt-Huit décident de l’avenir de l’Europe, de celui de 500 millions de citoyens et de son économie dont, on l’oublie, le PIB dépasse celui des Etats-Unis

Vingt jours après son entrée en fonction, Charles Michel a accepté de se confier, après son sommet et son premier passage devant le Parlement européen.

Comment avez-vous vécu votre premier sommet européen?

J’étais concentré (rires). Je l’ai vécu avec un sentiment positif. Je mesurais bien que ce serait un sommet difficile. Mon objectif était de décrocher un accord unanime sur la neutralité carbone à l’horizon 2050. Ce qui a été le cas puisque la Pologne est d’accord mais demande plus de temps pour sa mise en œuvre. On y reviendra en juin.

Je ressens un souffle d’espoir pour les prochains mois avec le nouveau leadership européen à la Commission, au Conseil et à la Banque centrale. Ce qui est aussi très mobilisateur, c’est qu’il y a des priorités. On ne se disperse pas.

Je ressens un souffle d’espoir pour les prochains mois avec le nouveau leadership européen à la Commission, au Conseil et à la Banque centrale.
Charles Michel

Quel est votre agenda?

Le climat est la priorité numéro un. Il y aura en mars un grand moment sur le digital, qui est le deuxième grand pilier. Et, avant l’été, un agenda sécurité défense.

Nous aurons aussi deux grands rendez-vous avec l’Afrique et la Chine. J’ai parlé longuement la semaine passée au président chinois Xi Jinping pour préparer cette rencontre. Nous voulons faire un accord commerce-investissements l’an prochain. Nous allons mieux préparer nos positions communes à l’international pour représenter notre poids réel, cinq cents millions de citoyens et des démocraties solides.

Le Conseil a été bloqué ces dernières années par le clivage est-ouest. Comment l’avez-vous dépassé?

La clé, c’est la préparation, le dialogue et la compréhension fine. Il faut aussi arrêter avec ce cliché un peu facile selon lequel il y aurait une opposition est/ouest. On est arrivé à le dépasser dans bien des cas, par exemple sur le Brexit où en trois ans on a garanti l’unité. S’agissant de la Tchéquie, la Pologne et la Hongrie je me suis mis en mode écoute active pour bien faire apparaître que la transition doit être socialement acceptable. Qu’on n’allait pas changer d’un coup notre modèle fondé depuis des décennies sur des ressources naturelles qui, maintenant, doit se fonder sur d’autres ressources, l’intelligence, le digital, le big data. Et que nous devions faire en sorte que les technologies environnementales créées de l’emploi et placer l’Europe leader dans le monde, avec des champions des technologies vertes.

L’Europe peut être une force tranquille dont le monde a besoin.
Charles Michel

Dans les coulisses, que s’est-il passé?

Avant le sommet, j’ai passé beaucoup de temps en contact direct avec les Premiers ministres pour qui le débat était difficile. J’ai créé la confiance. Dans la dynamique de la réunion, j’ai mesuré assez vite une position plus radicale de la part de la Pologne. J’ai interrompu la réunion. Nous sommes passés en mode bilatéral, pour avoir un tête à tête avec les uns et les autres, dont le Premier ministre polonais pour comprendre les différentes options, argumenter et obtenir l’unanimité sur l’objectif 2050. Ensuite, j’ai pris l’initiative de continuer la discussion au dîner. On est passé aux dossiers suivants, puis on est revenu sur le climat quand on a senti qu’on était sur une bonne formulation.

Le fait que la Pologne soit exemptée risque tout de même de poser problème…

Non. C’est un message unanime, mais on accepte qu’un pays ne soit pas prêt. Il est possible que dans les prochains mois, en fonction d’un meilleur "Just Transition Fund" (un fond de transition écologique de 100 milliards d’euros), la Pologne ait plus de confiance pour avancer. Mais le message clé dont on se souviendra dans dix ans, c’est que ce sommet était celui où l’Europe a lancé un message fort aux entreprises, aux citoyens et au reste du monde. Nous disons aux chercheurs et aux entrepreneurs qu’il faut commencer maintenant la transition. Il y a plus de 60 ans, on a fait en Europe un traité de paix et de prospérité, c’est le traité de Rome. Avec le Pacte vert et l’accord européen sur le climat, nous avons fait un traité de paix avec la nature comparable au Traité de Rome. C’est aussi un traité avec les jeunes générations européennes. Nous avons une ambition qui rassemble les Européens au-delà des différents pays et des différents partis.

C’est une conversion récente, votre militance conte les changements climatiques…

Il y a 15 ans j’ai écrit un livre sur le libéralisme sans complexe, ou je décris ce lien entre l’environnement et le libéralisme. J’ai eu des oppositions sur un point: on ne peut pas livrer la bataille climatique en renonçant à nos libertés. Dans ma fonction européenne, je serai un militant pour le climat, mais je le ferai chaque fois en protégeant nos libertés.

Si un moment donné je considère qu’il est utile que je m’exprime sur la politique belge, je le ferai.
Charles Michel

Comment allez-vous convaincre, entre autres les Verts européens, que ce n’est pas du "greenwashing"?

Ce sont les actes qui seront déterminants. Le Pacte vert européen, ce n’est pas un détail. Le fait que quelques jours à peine après l’entrée en fonction de ce nouveau duo formé par la présidente de la Commission Ursula von der Leyen et moi-même nous soyons en état de présenter ce Pacte vert, c’est un signal fort. Le fait que le "Just Transition Fund" est déjà là, même si on doit encore le peaufiner, le fait que la BEI annonce dans les prochaines années un trillion d’euros d’investissements mobilisés pour le climat, ce ne sont pas des détails. Il y a quelques mois, à Sibiu, il n’y avait que neuf pays européens qui soutenaient la neutralité climatique 2050. Au mois de juin, quatre pays étaient opposés totalement. Ce qui vient de se passer, c’est du même ordre que lorsque certains, il y a quelques années, se sont dits: "On va lancer l’euro, la zone Schengen ou la libre circulation". Sauf qu’ici, on a l’unanimité.

La négociation du budget à long terme s’annonce très difficile, en particulier pour intégrer le Pacte vert. Comment va-t-on débloquer la situation?

Le débat sur le prochain budget européen est le plus difficile que l’on ait depuis que l’Europe existe. Le départ du Royaume-Uni amène un manque de 60 milliards d’euros. Certains pays devront contribuer davantage. On doit regarder comment mobiliser chaque euro en coïncidence avec l’objectif climatique, l’agenda digital, la défense et la migration.

Deux tiers du budget seront toujours consacrés au fonds de cohésion et à l’agriculture?

Je vais inviter chacun à ne pas rester dans le confort des raisonnements anciens. Nous devons sortir de ce modèle, même s’il a contribué à nous rendre si forts. Quand on dit qu’un pourcentage significatif du budget doit être orienté climat, certains disent 25%, c’est une piste intéressante.

Au Parlement européen, les démocrates-chrétiens vous reprochent de tout focaliser sur le climat et de négliger le budget, l’État de droit et Malte….

J’ai leur ai répondu. Je suis en fonction depuis le 1er décembre, et c’est vrai que je n’ai pas résolu la question du climat et celle du budget en quelques jours. C’est le Conseil européen qui détermine son agenda, et non le Parlement. J’ai été extrêmement clair en annonçant que la première priorité serait le climat. Certains parlementaires ont été un peu distraits. Sur Malte, j’ai été clair aussi. J’ai parlé avec le Premier ministre Joseph Muscat avant le Conseil. Il y a des enquêtes en cours, et je ne voulais pas d’interférence. Cet assassinat (de la journaliste Daphne Galizia) est un drame immonde. Sur l’État de droit, je me réjouis que l’Europe avance sur le monitoring des États. C’est d’ailleurs le commissaire belge qui va y travailler pour obtenir cet arsenal dans les prochains mois.

Le débat sur le prochain budget européen est le plus difficile que l’on ait depuis que l’Europe existe.
Charles Michel

Comment combattre la montée des nationalismes et de l’extrême droite?

Le chemin est celui du bon sens. On peut profondément aimer son pays et être attaché à ses cultures, ses éléments d’identité et en même temps être très attaché à cette alchimie européenne. La force du projet européen, c’est que c’est plus que l’addition de différents intérêts nationaux. C’est cette idée qu’il y a un supplément d’âme, cette colonne vertébrale commune fondée sur une ambition commune, la paix, la stabilité, la lutte contre le changement climatique.

Après le Brexit, l’extrême droite deviendra le quatrième groupe politique avec le départ des eurodéputés Verts britanniques. Cela ne vous inquiète pas?

Les élections européennes ont montré encore une fois, contre les pronostics, que ceux qui étaient dans une approche pro-européenne ont été renforcés. Tout le monde pariait sur un Parlement plus europhobe que jamais, cela n’est pas arrivé. La force de ce moment, c’est que le Conseil, la Commission et le Parlement sont en phase sur les priorités.

Comment voyez-vous la Conférence sur l’avenir de l’Europe? Il se dit que la volonté de Guy Verhofstadt pour en devenir le président se heurte à la vôtre…

Je ne reviens pas sur les nominations. En juillet, j’ai été soutenu unanimement pour la fonction que j’exerce. La Conférence sur l’avenir de l’Europe est un projet porté par le Parlement et c’est une bonne chose. Je ne m’immisce pas dans cette partie. Le Conseil européen est prêt à collaborer avec le Parlement sur cette démarche vivifiante pour le projet européen.

Que sera l’Europe de demain, pour vous?

Une Europe plus robuste, plus optimiste et qui a plus confiance en elle-même. Il y a eu trop, par le passé, d’autoflagellation, un manque de fierté du projet européen. Voyons d’où on vient et où nous sommes. Si mes grands-parents étaient encore vivants, ils seraient stupéfaits de voir dans quelle Europe on vit, eux qui ont connu deux guerres mondiales. Partout dans le monde, l’Europe est regardée comme un exemple, en termes de démocratie, d’État de droit, de développement économique, de cohésion sociale, d’universités et de recherche. Maintenant, on se met au travail, les manches retroussées. Nous voyons où nous voulons aller. Nous ne voulons pas être le partenaire junior de qui que ce soit dans le monde, ni des Etats-Unis, ni de la Chine. Je suis plutôt dans un moment de sérénité et de force tranquille. L’Europe peut être une force tranquille dont le monde a besoin.

Mon objectif était de décrocher un accord unanime sur la neutralité carbone à l’horizon 2050.
Charles Michel

Dans un mois, c’est le Brexit. Comment allez-vous éviter qu’il affaiblisse l’Europe?

Même s’il n’y a pas de certitude absolue, cela fait trois ans que l’on voit que le Brexit est au bout du chemin. On voit clair. L’accord va être ratifié, et nous allons négocier la relation future, entre autres les questions de pêche et de défense. On est aguerri, on a une bonne méthode qui a fonctionné avec une bonne équipe et Michel Barnier. Et on ne change pas une équipe qui gagne.

Onze mois pour négocier un accord de libre-échange, c’est trop peu…

Le temps est une contrainte, mais on a de l’expérience en négociation des accords de libre-échange. Nous avons une expertise technique, au Conseil, à la Commission. Nous allons négocier fermement.

L’Union pourrait-elle demander une prolongation de la période de transition de onze mois?

Vous avez le droit de faire toutes les prédictions que vous souhaitez. Comme président du Conseil européen, je suis dans la réalité. Il serait maladroit d’anticiper sur cette question.

L’Europe est ciblée par des attaques hybrides dirigées par la Russie pour influencer son opinion publique sur les réseaux sociaux. Quel est votre point de vue?

Il n’y a pas que la Russie qui mène des attaques hybrides. Je suis très concerné par cela, c’est important que tous les leaders européens soient conscients des capacités offertes par l’intelligence artificielle et les réseaux sociaux pour influencer un certain nombre d’opinions et impacter les libres choix. Nous allons voir quelles initiatives prendre pour nous protéger.

Vous en parlerez à Vladimir Poutine?

Je lui en ai déjà parlé. Mais la relation avec la Russie est plus large que la désinformation. Le Conseil européen considère qu’il y a deux chemins avec la Russie, celui des sanctions, renouvelées récemment pour six mois, et du dialogue.

Allez-vous continuer à influer sur la vie politique belge?

Je suis un homme politique et je le reste. J’ai l’intention à court terme et à moyen terme de ne pas m’exprimer sur la situation politique belge, mais je ne me l’interdirai pas. Si un moment donné je considère qu’il est utile que je m’exprime sur la politique belge, je le ferai.

Pensez-vous déjà à votre vie politique après le Conseil européen?

Non. Le choix que j’ai fait en m’engageant en politique est sans calcul. Ceux qui les font se heurtent à la réalité. Je suis totalement mobilisé comme président du Conseil.

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