Comment Johnson espère accomplir le Brexit le 31 octobre

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Le Parlement britannique a voté un amendement pour forcer le Premier ministre à demander un report à l’Union européenne. Trois lettres ont été envoyées aux dirigeants européens. Johnson continue d’assurer que le Royaume-Uni sortira de l’Union européenne le 31 octobre, ce qui reste très difficile, mais possible.

Ludwig Van Beethoven a-t-il imaginé que son "Ode à la joie", par ailleurs hymne de l’Union européenne, serait un jour joué par une cornemuse écossaise?

L’ambiance était en tout cas festive à Westminster, samedi après-midi, après le vote favorable à l’amendement Letwin. Validé avec 322 voix contre 306, celui-ci oblige Boris Johnson à demander un report à l’Union européenne. Non assuré d’obtenir les voix pour valider son accord dès ce samedi, Johnson a décidé de repousser de quelques jours le vote solennel.

Une extension du délai a été demandée
Trois lettres pour une prolongation

Les Européens se retrouvent dimanche matin avec trois lettres disant tout et son contraire. Et moins de deux semaines pour éviter une sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne sans accord qui donne des sueurs froides aux milieux économiques.

La première lettre, non signée, demande une prolongation du délai du Brexit de trois mois, a indiqué à l'AFP une source à Downing Street. La deuxième, signée du Premier ministre britannique, dit qu'il ne veut pas de ce délai. Et la troisième, de l'ambassadeur britannique auprès de l'UE, Tim Barrow, précise que le report n'a été demandé que pour se plier à la loi.

"Je vais maintenant commencer à consulter les dirigeants de l'UE sur la manière de réagir", a indiqué le président du Conseil européen Donald Tusk sut Twitter après avoir parlé au téléphone avec Boris Johnson.

La loi qui a forcé Boris Johnson à réclamer cette extension a été adoptée en septembre pour éviter un "no deal", Boris Johnson s'étant dit prêt à cette option s'il s'agissait du prix à payer pour sortir le Royaume-Uni de l'Union européenne le 31 octobre. Elle stipule que si aucun accord de sortie n'était approuvé par le Parlement d'ici au 19 octobre, le Premier ministre doit réclamer un report du Brexit au 31 janvier 2020.

Les dizaine de milliers de citoyens pro-Brexit ou anti-Brexit amassés autour du Parlement attendaient sans doute autre chose que ce nouveau délai pour savoir si, après plus de trois ans de débats et de rebondissements, le Brexit allait enfin être validé.

Comme l’hiver dernier, où le Parlement a rejeté à trois reprises la première mouture de l’accord, concoctée par Theresa May, ils resteront encore quelques temps dans l’incertitude la plus totale sur la suite du processus.

Comme l’air de la cornemuse l’a indiqué, les pro-Européens étaient plutôt soulagés après ce vote pour l’amendement, qui est une défaite claire pour Boris Johnson.

Signal négatif, mais pas invalidant pour le vote solennel

Ce nouveau coup de théâtre va-t-il vraiment changer la donne, lorsque l’heure du vote solennel sera venue?

Comme cela était prévu samedi matin, le résultat s’annonce extrêmement serré. Ce vote sur l’amendement est un signal négatif pour Johnson, mais il n’est pas invalidant.

Le décompte du vote de ce samedi est très négatif pour Johnson, même si cinq travaillistes se sont abstenus de voter.

Le chiffre le plus significatif est celui du nombre de Travaillistes qui ont voté contre l’amendement Letwin et ainsi signifié qu’ils voulaient voter le plus vite possible pour l’accord de Boris Johnson. Ils n’ont été que six. Or, une bonne dizaine de voix de Travaillistes devrait être nécessaire à Johnson pour faire passer son vote sur l’accord la semaine prochaine.

La quinzaine de travaillistes indécis qui n’ont pas voté contre l'amendement Letwin n'avaient aucune raison de "faire durer le plaisir". La possibilité d'un no deal, qui a justifié officiellement cet amendement, n’était qu’un prétexte, puisque le but était de retarder encore un peu plus le déclenchement du Brexit avec accord. Si ces indécis avaient voulu voter pour cet accord aujourd’hui, ils n’auraient eu aucune raison de le retarder. Le décompte de ce vote est donc très négatif pour Johnson, même si cinq travaillistes se sont abstenus de voter.

Si une extension du délai du Brexit est demandée par le Royaume-Uni et acceptée par l’Union européenne, Boris Johnson peut encore la faire annuler. Il aura deux moyens – peut-être plus - à sa disposition.

Coupé dans son élan, après 48 heures de dynamique euphorisante qui ont bercé les conservateurs dans l’idée qu’ils vivaient des heures historiques, Johnson a très vite remis le costume emprunté à Donald Trump, en affirmant, face aux députés de l’opposition estomaqués, qu’il ne négocierait pas de délai.

Quelques secondes plus tard, le speaker de la Chambre des Communes, John Bercow, rappelait au Premier ministre l’obligation de respecter la loi, lequel tantôt baissait la tête, tantôt la relevait pour le défier du regard.

Deux options pour Johnson

Boris Johnson est-il prêt à aller au bout de sa promesse de ne pas demander le report du Brexit, quitte à entacher d’illégalité sa stratégie pour le Brexit? Un mois après la suspension du Parlement, également jugée illégale par la Cour suprême, ce nouveau pas de côté du Premier ministre ferait vraiment désordre.

John Bercow pourrait lui avoir ôté une épine du pied en affirmant qu’il avait la légitimité pour envoyer lui-même la lettre de report si les députés le lui demandent.

Boris Johnson peut-il, malgré tout, encore réussir son pari de sortir de l’UE le 31 octobre?

La réponse est oui.

Si cette extension est demandée par le Royaume-Uni et acceptée par l’Union européenne, Boris Johnson peut encore la faire annuler. Il aura deux moyens – peut-être plus - à sa disposition:

  • Le premier sera d’inscrire son accord dans la loi, puis de la faire voter solennellement. Il espère le faire dès la semaine prochaine, à condition que les députés ne cherchent pas trop à réécrire l’accord, et bien entendu qu’une majorité accepte de le voter. Il enverra alors une lettre formelle à l’Union européenne pour lui demander d’oublier la lettre de demande d’extension et valider le Brexit le 31 octobre. Elle n’est pas tenue de respecter le Benn Act et pourra donc accepter la demande de Johnson.
  • Le second sera de jouer, une nouvelle fois, la menace du no deal, en essayant d’entraîner l’Union européenne dans le bourbier de Westminster. En théorie, dès que Donald Tusk aura reçu la lettre de demande d’extension, l’Union européenne aura jusqu’au 31 octobre à minuit pour accepter d’accorder un délai. Johnson pourrait demander à l’UE de ne pas l’accorder tant que le deal ne sera pas voté par le Parlement. L’UE jouerait alors le jeu très dangereux de la complicité avec Johnson, face au Parlement britannique, sur le mode suivant : votez pour cet accord, ou sortez de l’Union européenne sans deal le 31 octobre.

Un porte-parole de l’Union européenne a d’ores et déjà indiqué, samedi soir, que celle-ci accepterait la demande d’extension, mais en demandant également des clarifications. En attendant, le processus de ratification de l'accord se poursuit côté européen. 

La lassitude des Européens, notamment d’Emmanuel Macron, ainsi que la volonté manifeste de Juncker et de Tusk de finir en beauté leur mandat avec un Brexit réussi, pourraient les pousser à prendre de gros risques.

C’est d’ailleurs ce qu’ils ont fait la semaine dernière en s’autocongratulant un peu trop ouvertement avec BoJo.

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