Comment l'Europe a raté la révolution des avions sans pilotes

Le Neuron, un programme européen mené par Dassault, pourrait aider les Européens à refaire leur retard. Mais il s'agit juste d'un démonstrateur.

En dépit d’une industrie aéronautique solide, les pays européens ont été incapables de produire des drones analogues à ceux des Américains et des Israéliens. Mais la messe n’est peut-être pas dite.

Au salon du Bourget, un appareil aux lignes futuristes a tenu la vedette toute la semaine: le "Neuron", un drone de combat européen, qui était exposé pour la première fois aux regards du public à l’occasion du plus grand salon aéronautique du monde.

Cet avion sans pilote, qui a effectué son vol inaugural il y a six mois, représente le nec plus ultra de la technologie aéronautique européenne. Développé dans le cadre d’un partenariat regroupant la France (Dassault Aviation, le maître d’œuvre), l’Espagne (EADS-CASA), la Grèce (HAI), l’Italie (Alenia Aermacchi), la Suède (Saab) et la Suisse (RUAG), il est le précurseur d’une nouvelle génération d’appareils furtifs (difficilement détectables par les radars) qui seront utilisés dans les guerres du futur: les drones de combat ou UCAV (Unmanned Combat Air Vehicle, voir ci-contre), capables de remplacer en partie les chasseurs-bombardiers ou d’agir de concert avec eux.

Express

  • En matière de drones, l’Europe a raté le coche: après l’Italie et la Grande-Bretagne, ce sont les Français et les Allemands qui s’apprêtent à "acheter américain". 
  • Les Américains, avec les Israéliens, sont devenus les leaders pour les catégories d’avions sans pilotes les plus utilisés par les armées, les drones de surveillance de moyenne altitude et de longue endurance.
  • Les Européens tentent de refaire leur retard avec des programmes comme le Neuron ou le Taranis.

 

 

Mais cette aile volante, qui ressemble en plus petit au bombardier B2, a deux défauts de taille. En premier lieu, le Neuron est un démonstrateur. C’est-à-dire un appareil destiné à démontrer la validité de certaines technologies innovantes, comme le pilotage semi-automatique à distance ou la transmission de données. Aucune armée de l’air européenne n’envisage de s’en équiper dans un futur proche. Entre un démonstrateur et un appareil opérationnel, de nombreuses années peuvent s’écouler: un quart de siècle pour le Rafale français!

Deuxième handicap, le programme Neuron laisse de côté plusieurs acteurs majeurs de l’aéronautique militaire européenne, dont le groupe de défense EADS (même si CASA y participe) et le britannique BAE systems, qui a lancé de son côté un programme équivalent appelé "Taranis". Ce qui limite la probabilité de son adoption par les pays qui n’en font pas partie, surtout quand ces derniers possèdent leur propre industrie aéronautique.

L’arbre qui cache la forêt

Malgré ses promesses, le Neuron est en réalité l’arbre qui cache la forêt. Car de l’avis de tous les spécialistes, le constat est là, implacable: en matière de drones, l’Europe, qui a pourtant la base industrielle adéquate, a raté le coche. Juste avant le salon du Bourget, deux événements ont servi de révélateur.

A la mi-mai, l’Allemagne a annulé le projet "Euro Hawk", un drone de reconnaissance non armé de la classe HALE (Haute altitude, longue endurance). Il s’agissait d’une "européanisation" par Cassidian (la branche défense d’EADS) du Global Hawk de l’amériacin Northrop Grumman, considéré comme la Rolls des avions sans pilotes. Selon la presse allemande, de 500 à 600 millions d’euros ont été dépensés en pure perte pour adapter cet appareil capable de rester plus de 30 heures en vol. L’Agence européenne de sécurité aérienne (AESA) aurait indiqué qu’elle ne pouvait accorder de certification de vol à l’Euro Hawk, en l’absence d’un système anticollision avec les avions de ligne. La dépense supplémentaire pour rectifier cette lacune, due au fait que le constructeur américain a refusé de fournir des données confidentielles pour permettre la certification, a poussé le ministère allemand de la Défense à jeter l’éponge. Ce dernier envisage maintenant l’achat de 16 drones plus petits, pouvant éventuellement être armés. Des appareils que seuls les Américains et Israéliens peuvent fournir…

Côté français, on peut également parler de fiasco. Le ministre français de la Défense, Jean-Yves Le Drian, vient d’annoncer son intention d’acheter pour 670 millions d’euros douze drones américains "Reaper", du type que Berlin souhaite désormais acquérir. Le Reaper, dérivé du fameux "Predator" utilisé en Afghanistan et au Pakistan depuis des années, est un drone MALE (moyenne altitude, longue endurance), fabriqué par General Atomics. Les drones MALE sont capables de voler plus de 24 heures au-delà de 5.000 m d’altitude, avec une batterie de capteurs électro-optiques et de radars ultra-sophistiqués. Certains d’entre eux peuvent être armés de missiles guidés.

La raison de cet achat "sur étagère"? La même que celle qui a poussé la Grande-Bretagne et l’Italie à se tourner, elles aussi, vers les USA: l’absence d’un appareil équivalent en Europe.

Plusieurs projets arrêtés

Une panoplie qui s’étoffe de plus en plus

Les drones ("faux bourdons", en anglais) ou avions sans pilote, ont été utilisés pour la première fois au Vietnam. C’est toutefois leur emploi intensif par Israël, à partir de la guerre au Liban en 1982, ainsi que par les États-Unis sur les théâtres irakien et afghan, qui a mis en lumière leur importance déterminante dans la gestion des conflits. On les appelle généralement UAV (Unmanned Aerial Vehicle), véhicules aériens sans pilotes, bien que les militaires préfèrent le terme Remotely Piloted Aircraft Systems (RPAS), car "il y a plus d’humains qui interviennent pour la mise en œuvre d’un drone que pour un F-16", explique le major Jean-Marc Ruaux, commandant de la 80e escadrille UAV basée à Florennes.

La panoplie ne cesse de s’élargir, de même que leurs fonctions, ce qui rend difficile une classification. En matière d’aéronautique militaire, on peut quand même distinguer:

- Les micro-drones et mini-drones, à l’autonomie très limitée, utilisés jusqu’ici uniquement pour observer au-dessus d’un obstacle ou dans une zone à risque. Le micro-drone de l’armée britannique "Black Hornet", fabriqué par la firme norvégienne Prox Dynamics, est un petit hélicoptère de 10 cm équipé d’une caméra.

- Les drones tactiques. Les plus petits peuvent être lancés à la main ou être catapultés et ne nécessitent pas de piste d’atterrissage. Ils sont aussi utilisés pour le renseignement à courte distance, voire, pour certains, pour la désignation d’objectifs.

- Les drones volant à moyenne altitude et de grande autonomie. (Medium Altitude Long Endurance/MALE), segment sur lequel beaucoup d’armées se concentrent aujourd’hui. Leurs performances varient très fort, tant en termes d’autonomie et de plafond qu’en matière de charge emportée (capteurs image, vidéo, infrarouge, radar, désignation d’objectif) ou de liaison de données (le satellite permet un pilotage à des milliers de km). Les plus évolués et plus puissants peuvent être armés, comme le Reaper américain.

Les drones volant à haute altitude et de grande autonomie appelés HALE (High Altitude Long Endurance). Seuls les Américains (Global Hawk) et les Israéliens (le Eitan de IAI) possèdent pour l’instant ce type d’appareil, dont la taille atteint celle de petits avions de lignes de type A320.

Les drones de combat, encore appelés UCAV (Unmanned Combat Air Vehicle). En cours de développement, ils pourront reprendre la plupart des tâches des chasseurs-bombardiers.

Comment en est-on arrivé là? C’est le résultat de deux décennies d’hésitations politiques et de rivalités industrielles, le tout dans un contexte de réduction des budgets militaires. Plusieurs armées européennes sont certes équipées des petits drones tactiques parfois fabriqués, du moins en partie, en Europe. La Belgique par exemple, possède des "B-Hunter", dérivés d’un appareil israélien et assemblés par la Sonaca. La France, de son côté, aligne quelques "Harfang", eux aussi basés sur un drone israélien, ainsi que des drones de taille plus modestes. Mais il s’agit d’appareils aux capacités beaucoup plus limitées, voire parfois dépassés.

"Initialement, commente un spécialiste, il y a eu un certain conservatisme en Europe. Les armées de l’air n’ont pas réellement cru aux possibilités des drones et les ont abandonnés aux armées de terre pour un usage purement tactique. Ces mêmes armées de l’air étaient souvent engagées dans des programmes majeurs, comme le Rafale et l’Eurofighter et même, pour certains, le F-35 américain. Elles n’avaient pas envie que les crédits, déjà comptés, soient siphonnés par des programmes incertains", explique ce spécialiste. De leur côté, les industriels du Vieux Continent semblent avoir également été un peu lents au démarrage.

Un premier drone embarqué

Après avoir pris conscience de la valeur ajoutée des avions sans pilotes, les Européens ont souvent hésité entre une adaptation des appareils américains et israéliens, ou encore le développement de drones strictement européens. Plusieurs programmes vont ainsi être lancés par les grands noms de l’industrie: Horus (Sagem pour la France), Barracuda (Cassidian pour l’Espagne et l’Allemagne), Talarion (Cassidian), Telemos (Dassault et BAE Systems). Mais aucun n’aboutira, faute d’engagements fermes des gouvernements qui, pourtant, avaient parfois signé des accords de coopération. "Nous avons investi sur fonds propres pour ce projet. Pour aller plus loin, nous avions besoin d’un engagement sérieux des États, nous ne l’avons pas eu. Donc le programme est mort", a fait valoir Tom Enders, le président exécutif d’EADS, pour justifier l’abandon du programme Talarion en juillet 2012.

Pendant ce temps, les Américains ont mis en chantier une nouvelle génération de drones de combat qui devraient leur permettre de conserver, voire d’accroître, leur avance. Le X-47B de Northrop Grumman, dont l’allure rappelle celle du Neuron, pourra emporter jusqu’à 2 tonnes de charge utile. Lui aussi furtif, il devrait être mis en service d’ici 2019. Petite particularité, il est également conçu pour opérer à partir des porte-avions de la Navy. Les premiers essais en ce sens ont déjà débuté à bord de l’USS "George Bush". Autres ruptures technologiques qui s’annoncent: le ravitaillement en vol, ainsi que la faculté d’opérer à plusieurs appareils sans intervention humaine, même sur des cibles non détectées à l’avance.

Un autre appareil à l’allure très futuriste, le RQ-170 "Sentinel", développé par le bureau d’études Skunk Works de Lockheed Martin pour l’US Air Force, est, quant à lui, déjà opérationnel. L’un de ces avions aurait été recueilli par les Iraniens fin 2011 dans des circonstances restées obscures.

Les Européens n’ont toutefois peut-être pas dit leur dernier mot. Au Bourget, Cassidian, Finmeccanica et Dassault Aviation ont réclamé aux gouvernements européens le lancement d’un programme de drone de surveillance MALE 100% européen, se déclarant prêts à s’entendre sur le sujet. Une "union sacrée" - sans les Britanniques, une fois de plus - qui arrive un peu tard, mais qui pourrait pousser certaines capitales à retrouver le sens de l’intérêt européen sur le plan industriel.

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés