tribune

Contre le nouveau modèle "écolibéral", un projet social revivifié

Professeur honoraire de l'ULg, ancien député européen

La crise sanitaire fait émerger un modèle "écolibéral" qui n’apportera pas de réponses à la question sociale de retour depuis la crise de 2008. La gauche socialiste devrait y trouver matière à se ressourcer pour faire barrage aux dérives libérales du populisme.

Durant les longues périodes de confinement, plusieurs d’entre nous se sont demandé ce que serait la société d’après pandémie. Aujourd’hui, en lisant bien les plans nationaux de relance, encadrés par l’Union européenne, on commence à en distinguer les contours de façon plus précise. A la pensée unique néolibérale, mise à mal par les crises économique et sanitaire, succède peu à peu un nouveau modèle, l’écolibéralisme, qui enjambe deux idéologies a priori incompatibles. En réalité, ce paradigme n’est en aucune façon un syncrétisme entre des courants de pensée opposés, mais plutôt une juxtaposition de deux démarches politiques voulues par les véritables maîtres du monde, les technocrates et les milieux d’affaires, soucieux avant tout de garder la main au travers des changements devenus inévitables dans les rapports entre l’humanité et la nature.

L’écolibéralisme se caractérisera par l’émergence d’un capitalisme moins prédateur des ressources naturelles et par le retour de l’État en soutien au développement durable.

De quoi sera faite cette nouvelle société qui se met progressivement en place sous nos yeux? Sur le plan économique, l’écolibéralisme se caractérisera par l’émergence d’un capitalisme moins prédateur des ressources naturelles et par le retour de l’État en soutien au développement durable. Ouvert davantage au "green business", à la mobilité soutenable et au développement des énergies renouvelables, ce capitalisme ne renoncera pas pour autant aux charmes du libre-échange mondialisé et au dogme de la concurrence. Quant au rôle de l’État, il restera plus supplétif que régulateur dans la grande tradition libérale.

Classe sociale postmoderne

En matière sociétale, il n’est pas douteux que l’écolibéralisme favorisera l’émergence d’un mode de vie plus frugal et moralement encadré avec l’alignement de la grande consommation et de la production agricole sur des comportements individuels davantage écologiques, fût-ce par l’entremise de contraintes légales ou fiscales.

Claude Desama. ©Debby Termonia

Dans le domaine de l’éducation, des médias et de la culture, rien ne changera dans la mesure où ces secteurs constituent déjà autant de tête de pont des thèmes, des discours et de la représentation de l’écolibéralisme qui leur doit beaucoup dans son avènement.

D’un point de vue sociopolitique, ce modèle de société correspondra tant aux attentes d’une classe sociale postmoderne, faite d’hommes et de femmes éduqués, connectés, disposant d’emplois valorisants et de revenus confortables, davantage sensibles à la satisfaction de leurs aspirations individuelles qu’à la solidarité envers leurs concitoyens moins favorisés.

Les perdants, toujours les mêmes

Reste la question sociale de retour depuis la crise de 2008 – 2009 et à laquelle il y a peu de chances que l’écolibéralisme apporte des réponses. Il est à craindre en effet que l’amélioration générale des conditions de vie, l’égalité en matière d’éducation et la juste contribution de chacun au financement des biens communs, seront de peu de poids face aux tourments de la planète et aux intérêts d’une économie soumise autant qu’avant aux "lois" du marché.

Les perdants de la redistribution des cartes, resteront donc les mêmes, ou peu s’en faut, qui ont souffert de l’austérité néolibérale et du creusement des inégalités avec leur cortège d’aliénations sociale et culturelle.

Les perdants de la redistribution des cartes, resteront donc les mêmes, ou peu s’en faut, qui ont souffert de l’austérité néolibérale et du creusement des inégalités avec leur cortège d’aliénations sociale et culturelle.

Certes, rien ne sera sans doute enlevé à l’Etat "providence" mais rien ne lui sera ajouté pour rencontrer les nouveaux besoins nés d’une précarité accrue de l’emploi, sauf peut-être une forme d’allocation universelle pour endiguer la marée montante de la pauvreté. Si l’on veut éviter que les partis populistes ne s’approprient la frustration des laissés pour compte, il faudra non seulement que l’écolibéralisme évite l’écueil de la pensée unique comme l’y invitent certains cercles intellectuels, mais surtout qu’apparaisse une véritable alternative écosociale cette fois.

La gauche socialiste, actuellement en déshérence idéologique, devrait trouver dans cette opportunité matière à se ressourcer pour jouer à nouveau un rôle majeur sur l’échiquier politique. C’est en effet une confrontation entre le modèle écolibéral et un projet social revivifié qui servira au mieux le débat démocratique et contribuera à faire barrage aux dérives libérales du populisme.

Par Claude Desama, professeur honoraire de l’Université de Liège et ancien député européen.

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