Déniché par l'ULB, le Nobel d'économie Jean Tirole fait la chasse aux oligopoles

©Reuters

L’Académie suédoise distingue le Français pour les mêmes raisons que l’ULB l’a fait docteur honoris causa, il y a un quart de siècle: le domptage des géants.

Jean Tirole? "C’est le genre d’économiste qui fait qu’on est fier d’être économiste." Mathias Dewatripont plante le décor. On pourra dire que l’ancien directeur de la Banque nationale (BNB) n’est pas la personne la plus objective au sujet du nouveau prix Nobel d’économie: il connaît Tirole depuis une trentaine d’années "Je l’ai eu comme professeur quand il enseignait au MIT (Massachussetts Institute of technology, NDLR)" et aujourd’hui, il le considère comme un ami. Un gars épatant. Intelligent, bien sûr. Influent, à n’en pas douter ("l’un des économistes les plus influents de notre temps", selon l’Académie royale suédoise des sciences). Mais aussi un chercheur "super coopératif, tout le monde vous le dira", souligne Dewatripont ce qui, glisse-t-il au passage, est loin d’être le cas de tous les Nobel d’économie.

Jean Tirole s’est mis à l’économie "sur le tard". Vingt-et-un ans, ce n’est pas si jeune quand on est doué et qu’on a déjà eu le temps de décrocher un diplôme d’ingénieur à l’École Polytechnique et l’École nationale des Ponts et Chaussées à Paris. Il ne commence à toucher à l’économie qu’au cours d’un doctorat de 3e cycle, à la faveur d’une rencontre avec l’économiste Roger Guesnerie, du Collège de France. Auteur prolifique, Jean Tirole aura apporté "énormément de contributions dans beaucoup de domaines différents", explique son ami belge. Mais c’est avant tout ses théories sur la régulation qui le feront remarquer. Il a à peine 36 ans quand l’Université libre de Bruxelles (ULB) repère son travail et décide de lui décerner le titre de docteur honoris causa. L’ULB aura eu du flair: sept universités suivront son exemple.

À l’époque déjà, l’alma mater bruxelloise salue ses "travaux novateurs sur la théorie de la régulation". Dans son "éloge", le président de la faculté d’économie de l’ULB de l’époque salue les "réflexions originales sur la puissance monopolistique" comme "fil conducteur" des recherches du jeune prodige. À entendre Mathias Dewatripont, un quart de siècle plus tard, "ses travaux vieillissent très bien". Tellement bien que l’Académie royale de Suède les gratifie aujourd’hui d’un prix Nobel.

Le dada de Tirole, c’est le domptage des géants. Partant du principe qu’une très grande entreprise peut être naturellement tentée de dominer le marché et d’exploiter ses clients, le cœur de sa réflexion porte sur la manière de réguler "de manière à ce que les entreprises puissantes travaillent dans l’intérêt de la société", résume le président du comité Nobel, Tore Ellingsen. C’est un fait: les oligopoles influencent les prix, les volumes, la qualité, "or la théorie économique traditionnelle ne traite pas de ces cas […]. Au lieu de cela, elle présuppose qu’il n’y a qu’un seul monopole ou bien la situation connue sous le nom de concurrence parfaite", résume l’Académie suédoise. L’économiste français théorise la façon d’approcher ces problèmes comment empêcher l’effet d’emballement créé par l’émergence de géants comme Google ou Facebook de vampiriser l’ensemble de leur marché en utilisant de nouveaux cadres conceptuels. Notamment, la "théorie des jeux". Et on l’écoute. "Il a clairement une influence intellectuelle importante peut être en partie indirecte à la Commission européenne sur la Direction générale de Concurrence", estime Dewatripont.

Et Tirole n’a rien d’un spécialiste enfermé dans sa bulle. À son retour en France, il s’est investi dans l’université de Toulouse pour porter la Toulouse School of Economics et en faire une école de classe mondiale (au pays des Grandes écoles, une université au top, ça fait tache).

Tirole s’est aussi fait remarquer au début des années 2000 en présentant une proposition originale sur la manière de relancer l’économie de l’Hexagone. Dans un rapport co-écrit avec l’actuel économiste du FMI Olivier Blanchard, il a suggéré la mise en place d’une taxation sur les licenciements. Il se serait agi de moduler contributions des entreprises à l’assurance chômage en fonction de leur taux de licenciement en contrepartie de simplifications administratives et statutaires. Sans vouloir se prononcer sur ces dernières propositions, son ami Dewatripont estime que ce n’est pas "là où ses travaux ont été le plus utile". Ces propositions en font-elles un économiste de gauche? Pour Dewatripont, c’est un économiste qui peut mettre d’accord le centre-gauche et le centre-droite. "Ses travaux ne sont ni l’apologie naïve du marché ni la méfiance extrême (parfois française) par rapport au marché. Il croit aux vertus de l’économie de marché convenablement encadrée."

Avant d’annoncer la nouvelle à sa mère de 90 ans, Jean Tirole l’a "forcée à s’asseoir, par précaution". L’histoire ne dit pas si le Président français était assis en apprenant la nouvelle, mais nul doute qu’après le Nobel de littérature la semaine dernière, François Hollande a été, pour quelques secondes au moins, sur un petit nuage.

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