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Elections historiques en Espagne

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Les Espagnols ont commencé à voter dimanche pour des élections municipales et régionales qualifiées d'"historiques" car elles pourraient redessiner le paysage politique aujourd'hui dominé par la droite, avec deux nouveaux partis et l'arrivée d'une génération d'"indignés" au pouvoir. Notre reportage à Valence.

La maire de Valence, Rita Barberá, a bien raison. Les élections régionales et municipales  en Espagne s’annoncent historiques. Elles devraient confirmer les chamboulements politiques qui s’opèrent depuis presque un an, avec l’arrivée de deux nouvelles formations, Podemos et Ciudadanos, qui devraient mettre fin à plus de trente ans de bipartisme. Et les conservateurs du Parti Populaire (PP), au pouvoir depuis fin 2011, devraient être les premiers à en faire les frais.

Il est huit heures du soir dans les petits bureaux du PP du "quartier maritime" de Valence, qui s’étend du centre-ville à la plage de la Malvarosa, et Rita Barberá est venue galvaniser ses sympathisants. Elle est aussi venue leur dire que l’heure est grave et qu’il est temps de se mobiliser. "Je ne veux même pas imaginer ce qui se passera si nous ne gagnons pas, qu’allons-nous devenir?" dit-elle en s’adressant à une soixante de fidèles, à la mine plutôt apathique.

Des moments difficiles

Le résumé

Les Espagnols décideront dimanche lors d’élections régionales et municipales s’ils sont las des conservateurs et socialistes alternant au pouvoir depuis plus de 30 ans.

Deux jeunes partis émergent: Podemos et Ciudadanos. Ces élections seront une "répétition générale" avant les législatives prévues à la fin de l’année.

Notre reportage à Valence, un fief du Parti populaire (PP) au pouvoir à Madrid.

Complet rouge, gros collier de fausses perles, allure de sergent, à 66 ans, Mme Barberá bat tous les records de longévité. Maire de Valence depuis 1991, cinq fois réélue à la majorité absolue, elle connaît tout le monde, tutoie tout le monde et sait, quartier par quartier, le nombre de voix que son parti a perdu ces dernières années. D’où son inquiétude. "Nous avons passé des moments difficiles", reconnaît-elle en défendant les politiques d’austérité qui ont rendu les conservateurs si impopulaires, "mais grâce à Mariano (Mariano Rajoy, le chef du gouvernement conservateur, NDLR), nous avons évité un sauvetage de Bruxelles".

Cela risque de ne plus être suffisant pour convaincre des électeurs fatigués d’entendre qu’il faut se serrer la ceinture et qui n’ont toujours pas vu les fruits d’une croissance qui cette année devrait dépasser, d’après le gouvernement, 2,5% du PIB.

Selon les dernières estimations du CIS (Centro de Investigaciones Sociales), l’actuel panorama politique devrait voler en éclats: le PP resterait certes le premier parti avec 25,6% des intentions de vote mais avec un net recul (6 points de moins qu’il y a un an), suivi des socialistes (PSOE) avec 24,3%, puis de Podemos (16,5%), le parti de la gauche radicale qui affronte son premier grand scrutin après avoir créé la surprise lors des élections européennes de 2014, et finalement de Ciudadanos (13,8%), une nouvelle formation de centre droite qui a gagné dix points depuis le début de l’année grâce à un message très calibré de changement et de modération. Dans ce scénario, aucune formation n’aurait de voix suffisantes pour gouverner.

Un fief du PP

"On ne pouvait pas continuer à se plaindre sans rien faire."
Fernando Giner
Candidat de Ciudadanos

La région de Valence est, avec celle de Madrid, l’un des fiefs du PP. C’est aussi l’exemple le plus criant de tous les excès de la bulle immobilière qui ont mené l’Espagne au bord du gouffre et de toutes les affaires de corruption qui ont dégoûté les Espagnols de leurs responsables politiques. D’où le fait que la région soit devenue le test des bouleversements qu’annoncent les sondages. Si le PP perd à Valence, il est mal parti pour les législatives de novembre prochain.

Pour comprendre la démesure des ambitions immobilières de la ville, il suffit de se promener dans la Cité des Arts et des Sciences, imaginée par l’architecte espagnol Santiago Calatrava, un gigantesque complexe néofuturiste qui a coûté 1,2 milliard d’euros et qui comprend un palais des congrès, un aquarium et un opéra. Ce dernier, inauguré en 2005, est actuellement en travaux car la céramique blanche qui orne sa façade tombe en morceaux. Seuls quelques touristes et des groupes d’étudiants se baladent entre les étendues d’eau scintillantes qui séparent les édifices aux allures de navettes spatiales. "Il est vrai que cela donne un autre air à la ville mais on aurait pu faire la même chose avec moins de gâchis", se lamente Pedro Ruiz, l’un des rares Valenciens qui s’aventurent dans les lieux.

Ville des Lumières

©AFP

Autres projets faramineux entrepris dans la région, celui de la Ville des Lumières (Ciudad de la Luz) à Alicante, les studios de cinéma les plus modernes d’Europe, inaugurés en 2005 et qui n’ont presque jamais servi (sauf pour y tourner "Astérix aux Jeux Olympiques"). Terra Mitica, un gigantesque parc d’attractions à Benidorm dont les promoteurs, accusés de corruption, risquent des peines de prisons. Construit pour 250 millions d’euros, il a été vendu pour 65 millions en 2012; et l’aéroport de Castellón (130 millions d’euros) qui devait devenir un "hub" du tourisme international et qui est toujours vide.

Ce légat commence à peser lourd d’autant plus qu’il est parsemé de scandales: celui de l’affaire Gürtel, une histoire de financement illégal du PP; celui surtout de l’affaire "Noos", du nom de la fondation présidée par Iñaki Urdangarin, le beau-frère du roi Felipe VI, accusé de détournement présumé de fonds publics, notamment à Valence. "Le PP a basé son hégémonie sur un certain modèle économique. Lorsque celui-ci s’est écroulé, il a emporté tout le reste", explique Guillermo Lopez, politologue de l’Université de Valence.

Néophyte en politique

C’est bien pour ça que Fernando Giner pense qu’il a une chance. Candidat de Ciudadanos à la mairie de Valence, ce professeur d’économie de 51 ans qui n’a jamais fait de politique, se veut le représentant d’une nouvelle génération de conservateurs. "Nous ne sommes pas une mode, nous sommes un vrai projet", revendique M.Giner, qui parle d’un "modèle épuisé", dénonce "l’austéricide" qui "mène les Espagnols à la pauvreté" et propose une "participation beaucoup plus active de la société civile aux affaires locales". C’est d’ailleurs ce qui l’a poussé à agir. "Un matin, j’ai dit à ma femme Mertché que l’on ne pouvait pas continuer à se plaindre sans rien faire", raconte ce néophyte plein d’enthousiasme qui ne craint pas d’affronter la toute-puissante Rita Barberá.

Ciudadanos (Citoyens), aussi connu comme "C’s", est la grande surprise de ces derniers mois. À l’idéologie tout aussi revendicative mais nettement moins révolutionnaire que celle du parti anti-austérité Podemos, il essaie lui aussi de capitaliser sur le mécontentement populaire. Dirigé par un jeune avocat de Barcelone, Albert Rivera, le nouveau parti prône l’unité nationale face aux tiraillements indépendantistes et attire des électeurs, plutôt de droite, indignés par la corruption. Devenu quatrième force politique en Espagne, il pourrait jouer un rôle de "faiseurs de rois" en cas de Parlements régionaux sans majorités.

Ciudadanos revendique une rébellion conformiste pour ceux qui partagent le diagnostic que fait Podemos de l’échec du bipartisme mais trouvent son leader, Pablo Iglesias, bien trop radical. Son flou idéologique est son plus grand atout. "Face à la crise et la corruption, être de droite ou de gauche n’a eu aucune importance", explique l’historien Santos Juliá au quotidien "El País". "Gauche? droite? bah!", dit Pablo Iglesias. "Aujourd’hui, ce n’est plus du tout cool", pourrait ajouter Albert Rivera.

©© Jorge Ávila

Ingouvernable

En cas d’éclatement du vote, l’Espagne pourrait devenir tout simplement ingouvernable. Il n’y a qu’à voir ce qui se passe en Andalousie. Voilà plus d’un mois que les Andalous ont élu leur gouvernement régional (le 22 mars dernier) et les quatre partis n’ont toujours pas réussi à se mettre d’accord pour nommer à sa tête la candidate la plus votée, la socialiste Susana Diaz.

Cela fait déjà des semaines que l’on parle de pactes post-électoraux. Ciudadanos se dit prêt à négocier à condition que le PP et le PSOE expulsent de leurs rangs leurs élus soupçonnés de corruption. Podemos reste sur son quant-à-soi.

Le PP mise sur cette incertitude pour essayer de conserver ses électeurs. "Les expériences risquent de compromettre nos acquis" martèle Mme Barberá à ses sympathisants dans la petite salle qui s’est vidée peu à peu. Pas sûr qu’elle les ait convaincus.

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