"En Belgique, personne ne connaît la Lettonie!"

"Les Belges? À peine une quinzaine ici. Les Hollandais, par exemple, ils sont bien 600!" La remarque stigmatise un retard à combler: il est temps de se tourner vers la Lettonie, où "une vie de rêve" est possible, pour l’entrepreneur motivé.

Il y a beaucoup de camions hein! Il y en a de plus en plus. On sent que l’économie va mieux." Le sourire vissé au visage, Peter Van Engeland arrive en courant. Son exploitation de bois se situe à 250 kilomètres au sud-est de Riga, non loin de la frontière avec la Biélorussie. Pour y arriver, une voie rapide à deux bandes, parfois quatre, longe la Daugava, un fleuve paisible bordé de forêts, s’épanouissant au gré du faible relief en de larges plans d’eau.

Peter a monté sa société en 1999 (voir encadrés). Il est l’un des plus anciens Belges en Lettonie. "Oui, je peux le dire: je suis content ici", nous dit-il dans son bureau, agrippant une poignée de fraises qu’un voisin vient de lui offrir en remerciement d’un service rendu. Être heureux en Lettonie: une évidence, pour lui. Mais pas pour tout le monde. Et il s’en étonne: "Il y a très peu d’entrepreneurs belges ici. Une quinzaine, alors que les Hollandais, par exemple, ils sont bien 600!" Scandinaves, Anglais, Danois,… ils occupent tous le terrain. Depuis des années. Salaires peu élevés, charges sociales parmi les plus faibles, terrains bon marché, les arguments ne manquent pas. "Hier, j’ai joué au tennis avec le responsable des syndicats de la fonction publique, continue Peter. En Belgique, on pourrait dire qu’il représente le cauchemar des entrepreneurs. Hé bien, ici, ils tiennent tous un discours libéral: pour eux, les grèves, c’est inacceptable! Vous comprenez ça, vous?"

"En Belgique, personne ne connaît la Lettonie", me confirme Tom Lokere à Riga. Tom est patron de FlandersRoad, une entreprise de logistique qui est en train d’installer une filiale dans la capitale lettonne. "Les Hollandais sont clairement plus présents ici que nous. De Gand et d’Anvers, vous avez un bateau par semaine. De Rotterdam, vous en avez trois ou quatre, par jour! Si une entreprise de Mons veut exporter à Riga ou en Russie et qu’elle veut de la flexibilité, elle doit se taper 200 kilomètres de camion en plus pour arriver à Rotterdam."

Tom n’est là que depuis un an. Mais, pour lui, la Lettonie est devenue un must. "J’ai enquêté auprès de mes clients pour savoir quels étaient leurs marchés d’exportation. En France, en Angleterre, aux Pays-Bas, c’est la crise, ils diminuent même leur nombre de camions. Par contre, les envois vers la Russie explosent!" Et après la Russie, les accès à d’autres marchés, de l’Asie mineure jusqu’à l’Extrême Orient. "Biélorussie, Kazakhstan, Ouzbékistan, jusqu’à la Chine, continue Tom! Dans 5 ou 10 ans, la Route de la Soie va connaître un nouveau boom pour les sociétés de transport entre l’Europe et l’Asie."

Les Etats-Unis travaillent d’arrache-pied pour développer leur "Northern Distribution Network", mis sur pied en 2009, qui relie les pays baltes à l’Afghanistan. Le 11 juin, une importante délégation de diplomates et militaires américains et lettons, célébrait, à Riga, l’arrivée du 100.000e container à destination de Kaboul. La "New Silk Road" relierait aussi l’Afghanistan avec le reste de l’Asie centrale et du sud.

"Si vous venez de la Chine en bateau, vous devez faire le tour du Cap. En passant par Moscou en fret, vous arrivez à Riga, et là, c’est la porte de l’Europe!"

Terra incognita

La Lettonie tient également une longueur d’avance sur ses voisins baltes. Son port et son aéroport sont plus développés. Et ses relations avec la Russie plus étroites (voir ci-contre). "Le port de Riga est "ice-free", Saint-Pétersbourg et Tallinn ne le sont pas", nous dit Remi Troch, président du Belux Latvian Business Club (BLBC) et directeur chez BDO, une société de consultance financière. Et, une fois encore, cette plainte: "Pour les Belges, c’est la terra incognita ici. La Flanders Investment & Trade qui s’occupe des pays baltes est à Helsinki. Et elle va déménager à Saint-Pétersbourg! On ne les voit jamais ici."

L’Awex est présente. Elle a ses bureaux dans l’ambassade, logée dans un magnifique quartier art nouveau. Son responsable, André Villers, nuance les attaques de nos entrepreneurs. "On a plusieurs success stories dans le pharmaceutique, le médical, les compléments alimentaires, nous dit-il. C’est un secteur très important pour la Région wallonne. C’est notre priorité."

Pourtant, le nombre d’entreprises wallonnes ou bruxelloises installées ici se compte sur les doigts d’une main. Cinq ou six, nous dit Villers.

Mais l’Awex travaille aussi dans l’autre sens, enchaîne-t-il: l’attrait de notre région pour les entreprises lettonnes. Elle compte deux gros dossiers en cours, dont l’un avec une société cotée. Nous n’aurons pas d’autres précisions.

Une vie de rêve

André Villers le reconnaît: tout n’est pas simple en Lettonie. "Il y a encore quelques coins d’ombre dans leur législation", raconte-t-il. Deux sociétés belges ont récemment dénoncé le manque de fair-play des autorités lettonnes à leur égard. L’une d’entre elles, Dredging International, est actuellement en procès contre une société privée locale, mandatée par la municipalité de Riga, dans le cadre d’un contrat de dragage dans le port.

L’Awex a mis en place un séminaire de médiation avec le Belux Latvian Business Club. "L’affaire de Dredging International a fait beaucoup de bruit ici, commente le responsable de l’Awex. Les autorités sont conscientes que cela renvoie une mauvaise image aux potentiels investisseurs. Elles sont de plus en plus ouvertes à la médiation. Et ça, c’est positif."

"Il faut bien se le dire, déclare Remi Troch, la Lettonie reste un pays de l’Est. Il faut se méfier: un contrat signé n’est pas nécessairement un contrat."

L’entrée de la Lettonie dans la zone euro, le 1er janvier prochain, mettra une pression supplémentaire sur les autorités. Elles devront veiller au grain, en toute impartialité. Pour l’heure, cette nouvelle aventure européenne satisfait les entrepreneurs belges: plus besoin de convertir des lats en euros. "Cela nous donnera une meilleure visibilité sur les prix", nous dit notre homme des bois, Peter Van Engeland, qui exporte 95% de son activité dans la zone euro. "Et je ne devrai plus payer ces commissions de change: ça me fera une économie de 25.000 euros par an. C’est presque le salaire de deux ouvriers!"

Peter voit l’avenir sereinement. Après quelques années difficiles durant la crise, sa société a retrouvé une vitesse de croisière. Et cela, dans des conditions qu’il juge particulièrement favorables. "Tous mes clients me disent que j’ai une vie de rêve! C’est clair, pour un patron, il y a moins de stress ici qu’en Belgique."

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