reportage

En Grèce, le tourisme à l'agonie

Dès que la pandémie a débuté en Grèce, le gouvernement de droite de Kyriakos Mitsotakis a pris des mesures avec une seule idée en tête: sauver l’industrie touristique. ©REUTERS

Alors que le pays se remettait à peine de plusieurs années de marasme, la pandémie a frappé durement le tourisme en Grèce. Un secteur pourtant clé pour toute l'économie du pays. Reportage.

"Si rien ne change, les Grecs vont littéralement mourir de faim". Stamatis Pelais donne le ton. Il est le président du syndicat des employés du tourisme et de la restauration de l’île de Corfou. Pour ses adhérents, saisonniers du tourisme et de la restauration, la situation est tragique. Comme partout en Grèce, nombre d’hôtels saisonniers n’ont pas du tout ouvert en 2020 à cause de la pandémie et du manque de visiteurs qui en résulte.

"Cette pandémie arrive quelques années à peine après la grande crise économique traversée par le pays, donc plus personne n’a de l’argent de côté."
Stamatis Pelais
Président du syndicat des employés du tourisme et de la restauration de l’île de Corfou

"Ici, l’économie est basée sur ce que j’appelle la  'monoculture' du tourisme. À part les quelques employés du public, la quasi-totalité des entreprises de l’île et donc des travailleurs, dépend du tourisme. Même le secteur du bâtiment et tous ceux qui y travaillent n’existent que grâce au tourisme. L’année est coupée en deux: les six mois où les touristes sont là et le reste de l’année où l'on fait des travaux pour les accueillir. Hors saison, les travailleurs saisonniers vivent du chômage. Pour eux, perdre les six mois de salaire est une tragédie", explique Stamatis Pelais.

Tragédie, le mot n’est-il pas trop fort? "La survie pour une très grande partie de nos membres passe aujourd'hui par les soupes populaires et les distributions de produits de première nécessité. Cette pandémie arrive quelques années à peine après la grande crise économique traversée par le pays, donc plus personne n’a de l’argent de côté", raconte-t-il.

Avant la pandémie, un record d'affluence

Pourtant, fin 2019, une douce euphorie avait gagné l’ensemble du secteur. Pour la septième année consécutive, la Grèce venait de battre son record historique d’affluence touristique. Entre 2012 et 2019, les arrivées de touristes étrangers sont passées de 15 à 33 millions. 

Ainsi, le tourisme, qui représente entre 15% et 25% de l’économie du pays selon la méthode de calcul, fut le moteur principal d’une reprise économique bien timide après huit années de récession consécutives. En 2017, première année du retour à la croissance, son volume économique augmentait de 12,2% tandis que le PIB du pays n’augmentait lui que de 1,9%.

8
Millions
En 2020, la Grèce a accueilli 8 millions de visiteurs, contre 33 millions en 2019. Cette année, le gouvernement grec espère atteindre la barre des 15 millions de touristes.

Résultat: des quatre coins du monde, les investisseurs se ruèrent sur la Grèce et son secteur touristique en plein essor. Car, incontestablement, on y trouvait des opportunités incroyables. À Athènes, en 2017, des appartements et des immeubles se vendaient entre 400 et 700 euros le mètre carré là où, quelques années auparavant, ils se négociaient aux alentours de 3.000 euros. Les nouveaux hôtels et les appartements consacrés à Airbnb se sont multipliés à une vitesse éclair.

Après des années de disette liée à la crise, les investissements étrangers directs ont explosé. En 2019, ils s’élevaient à 4,5 milliards d’euros, nouveau record historique.  Près de 35% de ces investissements étaient directement liés au tourisme. C’est pourquoi, dès que la pandémie a débuté en Grèce, le gouvernement de droite de Kyriakos Mitsotakis a pris des mesures avec une seule idée en tête: sauver l’industrie touristique.  Il confina très tôt, avant que l’épidémie ne se propage. Pendant des mois, la Grèce a été le meilleur élève de l’UE au niveau de ses données épidémiologiques. Surfant sur ce succès, le gouvernement a mis en place sa stratégie de communication pour la saison touristique. Les mots “safe destination” (destination sûre) ont été répétés ad nauseam par tous les officiels grecs sur tous les médias internationaux. Mais au final, moins de 8 millions de touristes sont venus en Grèce. Un échec. 

Dès que la pandémie a débuté en Grèce, le gouvernement de droite de Kyriakos Mitsotakis a pris des mesures avec une seule idée en tête: sauver l’industrie touristique. ©REUTERS

Par contre, l’ouverture au tourisme a beaucoup aggravé la situation au niveau sanitaire. Les foyers d’infection se sont multipliés et la pandémie a échappé à tout contrôle. Le pays ne s’en est jamais vraiment remis. Aujourd’hui, l’économie souffre du troisième confinement général décrété dans l’urgence tandis que les variants anglais et sud-africain se propagent à une vitesse record. 

Appréhension pour la saison à venir

Dans le secteur du tourisme, on regarde la saison qui se profile avec appréhension. Evgenios Vassilikos, secrétaire général de l’Association des Hôtels de l’Attique et hôtelier, est pour le moins inquiet. Assis dans le bar hyper-moderne et totalement vide de son hôtel, il explique: "Entre 2019 et 2020 les recettes de nos membres ont baissé de 700 millions, une baisse de près de 80%".

"Entre 2019 et 2020 les recettes de nos membres ont baissé de 700 millions, une baisse de près de 80%."
Evgenios Vassilikos
Secrétaire général de l’Association des Hôtels de l’Attique et Hôtelier

"Aujourd’hui encore, moins de la moitié des hôtels de la capitale sont ouverts et ici, contrairement aux îles, les hôtels ne sont pas saisonniers. Mais ouvrir a un vrai coût. Comme les réservations sont quasiment inexistantes, beaucoup de nos membres vont rester fermés.” Υ a-t-il aussi le risque de voir des fermetures à la chaîne si la situation persiste? "C’est clair qu’à la fin de la pandémie, beaucoup de choses ne seront plus pareilles, beaucoup d’entreprises vont changer de mains", estime Evgenios Vassilikos. 

Pour faire face à cette nouvelle saison potentiellement catastrophique, le gouvernement se démène sur tous les fronts, tout en essayant de ne pas répéter les erreurs de 2020. 

Passeport vaccinal

Début février, un accord bilatéral a été signé avec Israël pour mettre en place un "passeport vert" pour que les citoyens vaccinés puissent voyager librement entre les deux pays sans avoir à se confiner. Si le nombre de visiteurs israéliens n’est pas réellement significatif (700.000 visiteurs en 2019), c’est un premier petit succès. 

Mais le grand cheval de bataille de Kyriakos Mitsotakis est le passeport de vaccination européen qui permettrait aux citoyens de l’UE vaccinés de voyager librement dans l’Union. Pour le moment, si le ralliement de l’Autriche, de Chypre et de la Bulgarie à cette idée sont autant de petites avancées, les réticences ouvertement affichées par Angela Merkel et Emmanuel Macron rendent cette idée difficilement réalisable.  

Par contre, c’est auprès du Royaume-Uni et de Boris Johnson que l’idée du Premier ministre grec semble avoir trouvé un écho. Aux dernières nouvelles, les deux pays se trouvent très près d’un accord bilatéral similaire à celui signé avec Israël. Et les Britanniques représentent à eux seuls plus de 10% des arrivées annuelles de touristes en Grèce. Reste à savoir comment ce cavalier seul en compagnie des Britanniques sera perçu à Bruxelles…  En tout cas, tant le Premier ministre que son ministre du Tourisme restent résolument volontaristes et n’hésitent pas à déclarer que cette saison le pays recevra plus de 15 millions de visiteurs.

"La saison ne sera pas bonne, c’est sûr et certain."
Kostas Ioakeimidis
Patron d’une agence touristique à quelques kilomètres d’Athènes

Les professionnels du tourisme, eux, restent dubitatifs. Kostas Ioakeimidis est le patron d’une agence touristique à quelques kilomètres d’Athènes. Il ne croit absolument pas à ces projections optimistes. "La saison ne sera pas bonne, c’est sûr et certain. C’est pourquoi nous avons signé un contrat de deux ans avec une école pour faire du transport scolaire avec notre bus touristique… C’est un vrai sacrifice. Pendant les deux premiers mois de la saison touristique, on n'aura pas de bus disponible pour faire des excursions! Mais, c'était obligatoire pour la survie de notre agence." 

Ironie de l’histoire: pour lui, la saison 2020 aurait dû être la saison de la consécration. "2019 a été notre meilleure saison depuis notre ouverture en 2014. On avait réussi à éponger la totalité des dettes de l’entreprise et notre réputation en ligne faisait qu’on avait déjà plus de réservations que jamais par le passé. Elysium Travel était devenu une marque connue, on parlait de plus en plus de nous dans les forums des voyageurs, j’étais vraiment excité. L’avenir paraissait brillant. C’est un peu comme si le sol avait disparu sous mes pieds…" 

"À quoi ça sert de promettre la lune de nouveau, après l’échec monumental de l’année passée?"
Georgia Hasioti
Guide archéologique

Même son de cloche à Arachova, village de montagne magnifique à côté du site antique de Delphes. Georgia Hasioti est un des guides archéologiques les plus réputés du pays. Les prévisions résolument optimistes du gouvernement l’énervent, tout simplement. "Le but affiché de 15 millions d’arrivées me semble complètement irréalisable. On ne sait même pas si les Américains auront le droit de venir en Europe! Personnellement, par rapport à la même époque en 2019, j’ai 85% de réservations en moins. À quoi ça sert de promettre la lune de nouveau, après l’échec monumental de l’année passée ?" La question mérite d’être posée… 

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