analyse

Entre tourmente et détermination, Theresa May s'oriente vers un "soft Brexit"

Le plan de Theresa May infléchit la position britannique vers un "soft Brexit" ©REUTERS

Le plan de Theresa May sonnera-t-il un nouveau départ ou le glas pour l'accord sur le Brexit? La démission de deux ministres a fragilisé un gouvernement déjà en proie aux dissensions mais a favorisé l'émergence d'une ligne claire: celle d'un Brexit adouci.

Et si les démissions des ministres du Brexit David Davis et des Affaires Étrangères Boris Johnson étaient finalement une opportunité à saisir pour la Première ministre Theresa May afin d'affirmer son leadership? La perte de ces deux poids lourds du gouvernement en faveur d'un Brexit dur laisse en tout cas présager un changement de cap du côté de l'exécutif britannique. Cependant, l'avenir politique de Theresa May demeure incertain face à la fronde eurosceptique... et au spectre d'un vote de défiance.

Vers un "soft" Brexit

Partisans d'un Brexit sans concession, David Davis et Boris Johnson avaient claqué la porte du gouvernement après l'annonce du plan de la Première ministre britannique pour l'après-Brexit. Alors que les deux anciens ministres prônaient une rupture nette avec l'UE, la stratégie exposée à la résidence de Chequers allait dans le sens d'un adoucissement du Brexit et à la conservation de liens étroits avec l'Europe. Ils reprochent au gouvernement britannique d'avoir cédé face à Bruxelles.

"Nous tenons les promesses du Brexit et nous le faisons dans une voie qui protège les emplois et moyens de subsistance et rejoint notre engagement sur l'Irlande du nord"
Theresa May
Première ministre britannique

Le plan gouvernemental prévoit la création d'une zone de libre-échange pour les biens entre le Royaume-Uni et l'UE. Un projet qui passerait par la mise en place d'un "ensemble de règles communes" et permettrait de maintenir des échanges commerciaux avec les 27.

Les divisions entre europhiles et eurosceptiques ont fait craindre un effet domino de renoncements des ministres. Un scénario catastrophe pour la Première ministre et qui aurait envenimé la situation déjà précaire de l'exécutif. La potentielle vague de démission généralisée a cependant été endiguée.

Les réactions de Michael Gove, ministre de l'Environnement et de Liam Fox, ministre du Commerce, tous deux eurosceptiques, étaient particulièrement scrutées. Tous deux ont réfuté toute possible démission, ajoutant que la Première ministre n'était pas en difficulté. Liam Fox a indiqué que l'accord n'empêcherait pas le Royaume-Uni de nouer de nouveaux partenariats commerciaux avec des pays en-dehors de l'UE.

Le nouveau chef de la diplomatie Jeremy Hunt, qui s'était rallié aux tenants du Brexit après avoir milité contre, a assuré qu'il soutenait "sans réserve" le plan du gouvernement. Des positionnements qui ont rassuré la Première ministre.

Trahison ou pragmatisme?

La tournure que semblent prendre les négociations ne manque cependant pas d'être dénoncée par les partisans d'un Brexit dur. La balance du gouvernement penchant désormais du côté d'un Brexit assoupli, des voix s'élèvent pour dénoncer un exécutif britannique qui ne tiendrait pas les promesses du Brexit et balaierait d'un revers de main le référendum de 2016.

"C'est la trahison ultime de notre démocratie et de la foi que les gens ont en elle. Cette trahison n'est pas accidentelle mais a été planifiée longtemps à l'avance"
Andrew Bridgen
Député conservateur

"C'est la trahison ultime de notre démocratie et de la foi que les gens ont en elle. Cette trahison n'est pas accidentelle mais a été planifiée longtemps à l'avance", a déclaré, indigné, le député conservateur Andrew Bridgen.

Le plan de Theresa May est dès lors perçu par ses détracteurs comme une trahison du vote des Britanniques. "Le rêve du Brexit est en train de mourir", avait d'ailleurs déploré Boris Johnson dans sa lettre de démission. Ce mercredi, la cheffe du gouvernement a déclaré que l'accord de Chequers tenait les promesses du référendum sur le Brexit.

Face à l'impossibilité de concilier les contraires au sein même de son gouvernement, Theresa May semble avoir opté pour une stratégie pragmatique sur le Brexit. Alors que les départs retentissants des deux ministres avaient fortement secoué le leadership de la Première ministre, les analystes estiment que ce remaniement forcé va lui permettre d'avancer ses pions comme elle l'entend et de faire preuve de plus de réalisme.

La presse britannique confirme cette tendance. Selon The Guardian, la défection des deux ministres a conduit à un exécutif "plus pragmatique, plus souple" et "moins marqué idéologiquement." De son côté, l'hebdomadaire conservateur The Spectator estime qu'il s'agit d'un "coup d’État des remainers qui occupent désormais tous les postes les plus importants."

L'incertitude demeure

Cependant, cette inflexion dans le dossier Brexit n'est pas synonyme de conclusion d'un accord. Tout d'abord parce que le Parlement britannique doit encore examiner plusieurs projets de loi liés au Brexit et que Theresa May n'est pas à l'abri d'une fronde des députés eurosceptiques. D'autant que son Parti conservateur apparaît fortement polarisé sur la question du Brexit.

Symptôme de ces tensions internes, la démission de Ben Bradley et de Maria Caulfield, deux vice-présidents du Parti conservateur en désaccord avec le plan de Chequers. "Vous n'en avez peut-être pas entendu parler, mais c'est une façon pour les Tories de montrer qu'ils peuvent continuer à faire du tort à la Première ministre si elle ne change pas d'orientation", a écrit sur Twitter Laura Kuenssberg, chef du service politique de la BBC.

Reprise des négociations lundi entre l'UE et Londres

Comme prévu, les discussions entre Michel Barnier, le négociateur européen pour le Brexit, et le nouveau négociateur britannique nommé par Theresa May reprennent lundi. Interrogé sur les conséquences du remaniement, Michel Barnier a estimé que "ce sera difficile de toute façon de conclure les négociations."

Le négociateur européen a de nouveau affirmé que "l'absence d'accord serait la pire solution pour tout le monde." "Nous savons tous qu'un scénario sans accord aurait des coûts substantiels." Il a néanmoins affirmé qu'un accord sur "80% de l'accord de retrait" avait été trouvé mais que les "problèmes les plus difficiles restent en suspens." Notamment la question des contrôles à la frontière entre la République d'Irlande et l'Irlande du nord.

La Première ministre n'est toujours pas à l'abri d'un vote de défiance de la part des députés eurosceptiques qui ont dénoncé un projet qui n'a de Brexit que le nom. Il faudrait pour cela un minimum de 48 députés conservateurs sur 316 pour enclencher la procédure. Le vote de 159 députés conservateurs sur 316 serait ensuite nécessaire pour faire tomber la cheffe du gouvernement.

Pour essayer de pallier tout échec des négociations sur le Brexit, la Première ministre a lancé ce mercredi un appel pour tenter de fédérer son parti. "La Première ministre presse tous les membres du Parti conservateur de se ranger derrière le plan sur lequel les ministres se sont mis d'accord à Chequers. Nous publierons demain le papier blanc pour donner davantage de détails", a rapporté le porte-parole de Theresa May.

"La vraie question c'est quelle stabilité pour le gouvernement May désormais? Va-t-on parvenir à un accord au dernier moment et sera-t-on capable de le vendre au Parlement britannique, et aussi aux Européens?"

L'éventualité d'une fronde a été mise sur la table par Constantine Fraser, du cabinet d'analystes TS Lombard. "Comment diable Mme May réussira-t-elle à passer le Parlement quand sa majorité dépend des eurosceptiques qui sont opposés au plan de Chequers, et qui pour beaucoup d'entre eux se réjouiraient de voir le Royaume-Uni sortir de l'UE sans accord?", a-t-il commenté. L'expert ajoute que paradoxalement la position de Theresa May "semble avoir été renforcée, au moins à court terme, par les démissions de Davis et Johnson."

A l'heure où l'UE enjoint Londres d'accélérer les négociations, Leo Varadkar, le Premier ministre irlandais, estime que ce plan peut marquer un tournant dans l'accord sur le Brexit et fait un appel du pied à l'UE. "Si le Royaume-Uni est capable d'assouplir certaines de ses lignes rouges, alors l'Union européenne aussi devrait être flexible (...) Je pense que nous sommes peut-être en train d'entrer dans une telle phase."

Une nouvelle phase certes. Mais le chemin est encore long et le temps court pour aboutir à un accord final sur le Brexit qui devra prévoir les modalités de la relation entre l'UE et le Royaume-Uni après le 29 mars 2019, date officielle du Brexit.  


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