interview

Eric-Emmanuel Schmitt: "On décide de tuer l'économie pour ne pas mourir, comme si la mort était un accident qu'on pouvait éviter"

L'apéro d'Eric-Emmanuel Schmitt? Un Lagavulin. ©Kristof Vadino

L'auteur, philosophe et dramaturge, Belge d'adoption, ne se laisse pas abattre par la crise qui frappe le monde culturel. Prenons l'apéro avec lui, tant que c'est possible.

Chez "Amen", un restaurant tout blanc du quartier Brugman où Eric-Emmanuel Schmitt vient en voisin et y possède même son rond de serviette. Ce midi, l’écrivain sort à peine d’un plateau télé et, dès la porte du restaurant franchie, il nous lance que l’apéro c’est bien mais que lui meurt surtout de faim. Installé de l’autre côté de la table voisine – Covid oblige –, il commente alors la carte qu’il connaît presque par cœur avant d’ajouter que la télé aujourd’hui, c’était pour parler de sa pièce, "Madame Pylinska et le secret de Chopin", jouée depuis quelques semaines à Paris, avant de se lancer à l’assaut de Bruxelles la semaine prochaine.

Que buvez-vous?

Apéro préféré: Un Lagavulin en hiver, un pastis en été.

A table: Je goûte le vin pour faire honneur même si je préfère les eaux, ma préférée est la Châteldon, originaire du Puy-de-Dôme, c’était celle que buvait Louis XIV.

Dernière cuite: En Espagne, après 2 gins tonics, je suis tombé de mon tabouret et il a fallu me porter jusqu’à ma chambre. J’ai été malade pendant deux jours.

A qui payer un verre: A Peter Pan pour le faire enfin passer à l’âge adulte. Ce n’est pas un drame de vieillir, on peut rester un enfant tout en y ajoutant tous les âges de la vie ensuite.

À Paris, il a fait le "plein-Covid", entendez salle aussi comble que les mesures sanitaires le permettent, masques pour tout le monde et un siège vide entre les personnes qui ne se connaissent pas; à l’arrivée donc plus de la moitié des places étaient prises. "Ce qu’il y a de beau, c’est que rien que de venir au théâtre, les gens en avaient les larmes aux yeux. Pour nous, les artistes, c’est la première fois que personne n’osait tousser pendant toute la représentation de peur de se faire lyncher ou de devoir quitter la salle".

"Quand la tristesse s’empare de moi, le plus souvent, je pleure la disparition des êtres chers même s’il m’arrive aussi de m’apitoyer sur des choses ridicules ou des complexes."
Eric-Emmanuel Schmitt
Ecrivain

Faut dire qu’à Paris, c’est tout de même moins facile qu’à Bruxelles. Pour beaucoup de Parisiens, le théâtre constitue l’épicentre des soirées mondaines. "Avec les places limitées, je ne vous cache pas les drames des égos blessés lors des premières, mais de manière générale, le public est encore plus enthousiaste et gourmand qu’avant, même si le personnel est exténué par toutes les précautions qu’il doit mettre en place."

"J'ai le vin triste"

Dans l’attente de son bouillon poulet-champignon-citronnelle, Eric-Emmanuel Schmitt trompe la faim en se jetant sur la corbeille de pain avant d’en écraser directement une tranche sur la motte de beurre. Il commande ensuite un Lagavulin, son apéritif préféré en hiver, tout en confiant boire très peu, la faute à quelques cas d’alcoolisme dans sa famille qui le préservaient instinctivement de tout excès.

Eric-Emmanuel Schmitt en 5 dates

1970: Je vais au théâtre pour la première fois voir Jean Marais dans "Cyrano de Bergerac", une révélation.

1980: J’entre à Normale Sup à Paris, je cesse alors de penser que je suis débile et je prends enfin confiance en moi.

1991: On joue ma première pièce, "La nuit de Valognes", à la Comédie des Champs-Élysées. Aujourd’hui elle est au programme du bac.

1989:  Je fais un voyage dans le désert, j’y entre athée et j’en ressors croyant, une expérience mystique que je raconte dans mon livre " La nuit de feu".

2017: Je perds ma mère, d’enfant je deviens orphelin, ça change tout.

"Et c’est tant mieux car j’ai le vin triste, comme beaucoup de personnes très gaies, j’inhibe ma tristesse. Et quand elle s’empare de moi, le plus souvent, je pleure la disparition des êtres chers même s’il m’arrive aussi de m’apitoyer sur des choses ridicules ou des complexes. Je me souviens m’être mis à pleurer un jour sur la finesse de mes chevilles et ce, après 2 gins tonics seulement, c’est dire!"

Ce matin, on annonçait la fermeture des bars et des cafés, un durcissement des mesures que l’on ressent ce midi au nombre de réservations que le garçon enregistre pour le soir même. Schmitt explique ressentir des sentiments ambigus face au virus. Isolé comme tout le monde durant le confinement mais entouré de ses proches dans sa maison de campagne, il confie que cette période lui permettait de réaliser qu’il ne s’était pas trompé ni dans le choix de ses proches ni dans le choix de sa maison, située dans la banlieue verte et cossue de Charleroi.

Pour le reste, il souligne que c’est la première fois aussi que les sociétés choisissent de faire primer la santé sur tout le reste. "On décide de tuer l’économie, de confiner les gens, d’handicaper l’avenir des jeunes et ce pour ne pas mourir, comme si la mort était un accident que l’on pouvait éviter. Un souci de soi qui aujourd’hui prime sur le souci des autres, c’est totalement inédit dans l’histoire!" La société d'aujourd’hui, selon lui? Une question complexe. Des choses très positives, mais des débats qui s’enlisent. Une société fragmentée – il le reconnaît –, des revendications légitimes, "c’est certain", et un retour "du balancier contre des dominations machistes, coloniales, racistes ou sexuelles qui s’ignoraient" que notre philosophe-dramaturge applaudit des deux mains.

"Plus encore que du triomphe du communautarisme, c’est surtout de la faillite de notre modèle universaliste dont il s’agit."
Eric-Emmanuel Schmitt
Ecrivain

Néanmoins, il regrette qu’au sein de ces débats s’infiltrent quelques "médiocres" dont l’apport ne fait que desservir la cause en produisant à leur tour un "nouveau radicalisme". Et là, notre homme a un problème. Exemple, ces féministes qui disqualifient d’office le discours des hommes parce qu’ils sont des hommes ou bien encore certains dans les mouvements Black Lives Matter, où Schmitt découvrait à la télé une militante noire lancer à un policier noir "tu dois être de notre côté car tu es Noir". Lui aimerait bien savoir depuis quand le sexe ou la couleur de peau détermine la pensée et, prêt à plonger sa cuillère dans son bouillon. Il conclut: "Plus encore que du triomphe du communautarisme, c’est surtout de la faillite de notre modèle universaliste dont il s’agit, un modèle qui n’a pas réussi à donner aux “opprimés” ni les moyens d’exprimer leur colère ni le pouvoir de changer les choses, la voie était libre pour les communautaristes qui se sont emparés de ces combats".

Le Contrat social de Rousseau

Face à son vitello tonnato à présent, l’un des meilleurs qu’il connaisse, Eric-Emmanuel Schmitt explique déplorer l’atomisation de la culture et de la société et avoue, presque en soupirant, ne pas avoir la réponse quant à la question de comment mieux vivre ensemble demain. "Ce qui est certain c’est que les gens n’ont plus conscience qu’ils doivent abandonner quelque chose d’eux-mêmes pour réussir à vivre avec les autres. C’est le contrat social de Rousseau: “Je concède une partie de mes libertés à l’État pour qu’il me le restitue à travers les lois et l’organisation de la société, et d’homme je deviens citoyen”. Sauf qu’aujourd’hui, cette conversion n’existe plus. Les gens se placent soit dans une position de “profiteur universel” dont le but n’est autre que d’échapper aux lois pour préserver leurs intérêts personnels, soit de “consommateur”, mais jamais en citoyen". Que des droits et plus d’obligations? tente-t-on, l’homme opine : "On pense que ça fait vieux con mais c’est faux".

Ragaillardi par son déjeuner, l’écrivain se laisse tenter quand même par un dessert, au chocolat, "évidemment". Il raconte avoir croisé récemment l’acteur Kevin Spacey à Paris, "un fantôme derrière son masque, il n’était plus que l’ombre de lui-même".  Un exemple parmi d’autres selon lui de cette société où désormais tout le monde s’érige en juge suprême. "Sans qu’il n’y ait eu de procès, on l’a lynché, privé de pellicules et même effacé de ses derniers films. Il est tout de même étonnant de constater que la population lui reproche surtout son “ambiguïté”, ce qui justement le faisait tant aimer du public avant." Son téléphone sonne, son prochain rendez-vous l’attend, lui n’avait pas vu le temps passer. Et remballant plus vite que la vitesse de l’éclair, l’homme enfile son masque et conclut: "Qui t’a fait Roi, qui t’a fait Reine? Tu seras toujours le prisonnier de celui qui t’a fait".

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