interview

Eric Sadin : "Nous vivons une perte de confiance, peut-être définitive, à l’égard de l'ordre politique et économique"

Pour le philosophe Eric Sadin, "on a investi beaucoup de fonds publics dans les start-ups que l’on a, à tort, glorifiées". Il estime qu'il "est temps d’envisager d’autres modalités d’organisation collective". ©doc

Dans son dernier essai*, l'écrivain et philosophe Éric Sadinil montre comment la perspective d'un monde commun s'est effondrée face à la toute-puissance de l'individu, intensifiée par le digital et les réseaux sociaux.

De quelle manière la crise du Covid a-t-elle marqué, selon vous, un tournant au sujet de l’impact du numérique sur nos vies?

Il s’est passé un fait majeur: du jour au lendemain, le confinement a imposé la nécessité de mener nombre d’actions courantes en ligne. Une large part de la vie sociale s’est vue transposée en pixels.

Ce qui a produit trois effets importants: premièrement, une brusque intensification de l’usage des protocoles numériques; deuxièmement, l’extension de ces usages à de nombreuses activités dont, pour certaines d’entre elles, il était jusqu’alors inimaginable qu’elles puissent se réaliser à distance. On peut penser à des conseils d’administration, des congrès, des sommets de chefs d’État, etc. Enfin, troisième effet: un phénomène de naturalisation, comme s’il relevait dorénavant de la normalité de mener les activités humaines à l’écart d’une présence charnelle partagée. Nous avons vécu un franchissement de seuil qui témoigne de l’avènement d’une nouvelle condition, à la fois individuelle et collective, marquée par un rapport, désormais toujours plus totalisant, entretenu avec les systèmes numériques.

"Nous allons assister à l’avènement d’une nouvelle mondialisation, celle des services. La localisation sera de moins en moins prise en compte et le salariat remit en question au profit d’un travail 'à la commande'".
Eric Sadin
Écrivain et philosophe

Le télétravail est-il, par exemple, appelé à devenir la norme?

Au plus fort du confinement, on s’est rendu compte que la qualité de l’infrastructure des réseaux et la capacité du personnel à bien user des outils de communication se sont avérées plus déterminantes que la qualité d’un lieu ou la présence commune. Nous avons expérimenté, à grande échelle, le télétravail généralisé. Et, ce qu'il faut relever, c'est que ces nouveaux processus ont, en un certain sens, bien souvent montré leur efficacité.

La crise économique que nous allons vivre, qui va se traduire notamment par la nécessité de réduire les coûts, va conduire à renforcer ces processus en cours. Partout où le "distanciel" pourra détrôner le "présentiel", il le fera. Il s’opère un effacement progressif du corps et de la présence. Nous allons assister à l’avènement d’une nouvelle mondialisation, celle des services. La localisation sera de moins en moins prise en compte et le salariat remit en question au profit d’un travail "à la commande".

Il faudra bien que toutes ces mutations et l’ampleur de leurs conséquences fassent l’objet de débats et d’accords, faute de quoi des nouvelles formes de concurrence déloyale entre pays du Nord et Sud vont immanquablement apparaître.

Vous ne croyez donc pas à un retour au monde d’avant?

Au vu de la vérification que cette logique fonctionne et au vu de la nécessité de réduire les coûts, il faudrait être naïf pour croire qu’on va remettre le compteur à zéro. En un an, nous sommes entrés dans un nouvel âge de l’humanité, nous avons vécu un phénomène anthropologique déterminant qui va structurer nos existences pour longtemps. Car un nouveau paradigme dans les relations interpersonnelles s'est instauré. L’écran s’est érigé comme l’instance d'interférence majeure entre les êtres. C’était déjà le cas auparavant, mais cette crise a institutionnalisé ce phénomène tout en l’intensifiant.

"Plus qu’un complotisme généralisé, nous vivons un moment de désillusion collective, une perte de confiance, peut-être définitive, à l’égard d’un ordre politique et économique en place depuis quatre décennies."
Eric Sadin
Écrivain et philosophe

Vous insistez sur l’"épuisement" du pouvoir politique et vous parlez d’une société devenue "ingouvernable". Dans quel état nos démocraties vont-elles sortir de cette crise, selon vous?

La délégation comme mode exclusif de gouvernance a montré ses limites. La crise du Covid a mis en avant le fait que la structure pyramidale de gestion technocratique, qui s’est traduite par une infantilisation des citoyens, n’est plus opérante. La grande question est de savoir comment les individus pourront devenir, suite à cette crise, bien plus agissants et parties prenantes des affaires communes.

Vous notez aussi que nous vivons une crise de la confiance, notamment accentuée par les réseaux sociaux. Comment expliquez-vous cette défiance à l’égard de l’autorité politique, mais aussi scientifique?

Plus qu’un complotisme généralisé, nous vivons un moment de désillusion collective, une perte de confiance, peut-être définitive, à l’égard d’un ordre politique et économique en place depuis quatre décennies. Chacun en est arrivé à ne plus s’en remettre qu’à soi, à se construire ses récits, alimentés par un foisonnement de canaux d’information et l’usage ad nauseam desdits "réseaux sociaux". Il s’est opéré une atomisation des croyances rabattues à ses propres souffrances.

Concernant la science, cela fait bien longtemps que celle-ci a été redéfinie, devenant une "technoscience". Depuis l’après-guerre, la science s’est moins développée en termes de recherche fondamentale qu’en termes de productions techniques aux fins d’être commercialisées. Le monde scientifique s’est vu complètement inféodé au monde économique et, plus tard, à l’industrie numérique. C’est pourquoi la technique n’existe plus. Il n’existe plus que le "technico-économique", érigé dans le seul but de générer des profits.

La science, en tant qu'entité "pure" uniquement vouée à la recherche de la vérité et au bien de tous, n’existe plus depuis bien longtemps. Cette situation a progressivement entraîné une défiance qui va aujourd’hui jusqu’à une paranoïa généralisée. C’est regrettable et inquiétant. Cependant, il ne faut pas s'étonner que ces réactions aient lieu. Trop d’expériences passées ont démontré des formes d’irresponsabilité du monde technoscientifique et les conflits d’intérêts à l’œuvre, notamment dans le monde pharmaceutique. Cette longue histoire, faite de tant de dévoiements, nous en payons aujourd’hui le prix.

"Nous en sommes arrivés à ne plus imaginer une vie meilleure à l’intérieur d’un cadre commun. Nous n’avons pas la force de nous arracher à notre résignation et ne nous en remettons qu’à notre seule perception des choses."
Eric Sadin
Écrivain et philosophe

Vous écrivez aussi que l’époque post-coronavirus pourrait faire apparaître "un fascisme d’un nouveau genre". Que voulez-vous dire par là?

Depuis le tournant des années 2010, on constate, d’un point de vue électoral, une montée des populismes. Certains y ont vu une résurgence des années 30. Cette grille de lecture ne me semble pas efficiente pour analyser des phénomènes inédits. Qui dit populisme supposerait des aspirations communes, des promesses énoncées par des figures fortes qui recueilleraient l’assentiment des foules. Or, ce n’est pas à cela à quoi nous assistons, mais à l’avènement d’une nouvelle condition de l’individu contemporain.

"Il ne faut pas s’imaginer qu’un retour de l’État-providence va permettre de panser tous nos maux."
Eric Sadin
Écrivain et philosophe

Chacun faisant l’expérience de la dépossession de soi et ne s’en remet plus qu’à lui-même, notamment à travers l’usage frénétique des technologies numériques. Nous vivons l’acmé du mouvement historique de l’ultra responsabilisation de soi et de l’autoentrepreneuriat de sa vie. Et qui, au fur et à mesure, a organisé un repli sur soi, l’effritement de tout socle commun, ainsi qu’un rejet d’autrui. C’est cela que je nomme notre état d’"isolement collectif", comme au bout de l’histoire de l’individualisme libéral.

Nous en sommes arrivés à ne plus imaginer une vie meilleure à l’intérieur d’un cadre commun. Nous n’avons pas la force de nous arracher à notre résignation et ne nous en remettons qu’à notre seule perception des choses. Il s’agit d’un drame social, politique et civilisationnel qui a été intensifié par la crise du Covid.

On a tout de même vu des mouvements de solidarité se développer lors de cette crise. N'est-ce pas le signe que le sens du commun n'a pas totalement disparu au sein de nos sociétés?

Il est vrai que nous avons assisté à des élans de solidarité, mais ils sont épisodiques. Nous avons surtout pris conscience de la nécessité de maintenir l’intervention de la puissance publique, car la crise a fait apparaître au grand jour le primat de la rentabilité des services publics et leur dépérissement croissant.

Cependant, il ne faut pas s’imaginer qu’un retour de l’État-providence va permettre de panser tous nos maux. Depuis l'après-guerre, nous avons enduré tant de trahisons politiques et économiques. Il est temps d’apprendre de l’Histoire et de cesser de continuellement attendre le grand soir des institutions. C’est à ce titre que l’heure, à mon sens, est à la constitution de collectifs de tous ordres.

"On a investi beaucoup de fonds publics dans les start-ups que l’on a, à tort, glorifiées. Il est temps d’envisager d’autres modalités d’organisation collective."
Eric Sadin
Écrivain et philosophe

Comment les mettre en place?

L’alternative ne doit plus seulement consister à cultiver des légumes bio en abandonnant tout du jour au lendemain. Il faut soutenir tous types de projets vertueux. Au cours des années 2010, on a investi beaucoup de fonds publics dans les start-ups que l’on a, à tort, glorifiées. Il est temps d’envisager d’autres modalités d’organisation collective: dans le soin, l’enseignement, le travail, etc.

L’argent public – qui est le nôtre – doit être investi dans des initiatives alternatives moins soucieuses de profit et s’inscrivant dans des réseaux de solidarité. L’alternative ne doit plus relever d’un acte héroïque, mais doit se généraliser. Nous devons défendre le droit d’expérimenter, sur le terrain de nos réalités quotidiennes, d’autres modalités d’existence plus épanouissantes et cherchant à ne léser personne. C’est la seule manière de chasser notre ressentiment et d’éprouver la joie unique d’être pleinement acteurs de nos destins.

*L'ère de l'individu tyran: la fin d'un monde commun, Eric Sadin, Grasset, 352 p., 20,90 €

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