carte blanche

Face à la crise, le vieux rêve d’un État stratège performant...

Avocate et administratrice chez DCH Avocats

Jamais santé et économie n’ont autant démontré leur interdépendance. Mais jamais elles n’ont été en confrontation aussi violente.

Parler de l’avenir socio-économique du pays alors que la Covid-19 fait rage est un sujet tabou. Les rares professionnels qui l’abordent s’exposent généralement aux foudres des réseaux sociaux sinon à la censure médiatique. Pourtant y penser n’est ni irresponsable ni inhumain, au contraire.

Jamais santé et économie n’ont autant démontré leur interdépendance. Mais jamais elles n’ont été en confrontation aussi violente.

Health ou Wealth

Dans le paradoxe de l’œuf ou de la poule, les philosophes ont fini par conclure que la réponse dépendait de l’angle à partir duquel la question était abordée, rendant valable chacune des réponses.

Ainsi, l’économiste défend avec pertinence la thèse des conséquences négatives que peut avoir une crise économique sur la santé publique alors que le virologue plaide, avec justesse, qu’aucune économie ne peut survivre sans une population en bonne santé. 

"La Belgique n’évitera pas de nouvelles périodes d’austérité qui toucheront immanquablement tous les secteurs sociaux, dont la santé."
Karolien Haese
Fondatrice Building HealthCare for Tomorrow - Avocat associé DCH Brussel

En prenant de la hauteur, le politicien devrait conclure que tout n’est qu’une question de vagues successives qui finissent par s’entremêler avant de déferler, avec plus ou moins de violence, sur les plages du pays.

C’est à lui et à lui seul qu’il appartient de placer digues et brise-lames pour tenter de diminuer l’énergie d’une houle qui puise sa force dans la combinaison des crises sanitaire et économique.

Avec une dette publique qui franchit le cap des 500 milliards et un ratio dette publique/PIB qui pourrait atteindre 120% dès la fin de cette année, la Belgique n’évitera pas de nouvelles périodes d’austérité qui toucheront immanquablement tous les secteurs sociaux, dont la santé, dès lors que de nouvelles économies seront nécessaires pour en assurer la durabilité.

Pour sortir de l’escalade, l’Etat n’a d’autre choix que d’aborder les deux sujets en même temps et d’y répondre autrement que par une classique augmentation d’impôts, espérant boucher le trou jusqu’à la prochaine crise.

De l’urgence à l’anticipation

Dans l’urgence du premier confinement, le réflexe a été un soutien financier massif et peu conditionné aux entreprises et indépendants, ce qui était parfaitement justifié. Il fallait effectivement parer au plus pressé, sans sacrifier d’emblée l’économie.

Chômage structurel, droit passerelle, report d’échéances bancaires, TVA et ONSS ainsi qu’un sursis pour les faillites ont offert une bouffée d’oxygène à des entreprises, sinon à des secteurs entiers, déjà en grandes difficultés avant l’apparition du virus. Le nombre de faillites a d’ailleurs plongé significativement lors des second et troisième trimestres 2020.

"Nombre d’entreprises restent plongées dans un coma artificiel, profitant d’une nouvelle prorogation des aides gouvernementales, avant une phase de réveil qui pourrait s’avérer particulièrement meurtrière."
Karolien Haese
Fondatrice Building HealthCare for Tomorrow - Avocat associé DCH Brussel

Ceci étant, malgré une hausse effective et attendue des dépôts de bilan depuis la rentrée, nombre d’entreprises restent plongées dans un coma artificiel, profitant d’une nouvelle prorogation des aides gouvernementales, avant une phase de réveil qui pourrait s’avérer particulièrement meurtrière.

Ne pas s’interroger sur ce qu’il adviendra une fois la décision prise de débrancher l’assistance respiratoire fait craindre que l’euphorie d’une économie préservée soit d’aussi courte durée que celle, non moins inquiétante, constatant une diminution substantielle du nombre de cancers diagnostiqués sur la même période.

Les limites de l’ultralibéralisme

L’ultralibéralisme finit par soustraire la gestion et le développement de l’entreprise à tout contrôle étatique.

Un premier coup de semonce avait pourtant été tiré dans le cadre de la crise des subprimes. Pour éviter un naufrage pur et simple du système, cette crise avait obligé la plupart des états européens à injecter massivement des liquidités dans leur économie en ayant recours à la dette publique.

La crise des subprimes avait, in fine, conduit à un consensus généralisé imposant aux banques un cadre juridique plus contraignant et une supervision renforcée par des autorités de contrôle strictement régulées.

Si la crise Covid se différencie de celle des subprimes par l’absence de responsabilité du monde entrepreneurial et financier, il n’en demeure pas moins que le schéma de réponse est identique.

Face à ce constat, il est légitimement temps de s’interroger sur le rôle de l’État dans le maintien d'un équilibre socio-économique sain. Celui-ci ne saurait se limiter à renflouer les caisses à chaque fois que nécessaire.    

Le retour de l’Etat stratège

Face à un avenir incertain, l’État devrait, plus que jamais, pouvoir s’engager activement dans la création d’un environnement juridique et financier stable qui favoriserait les synergies entre acteurs économiques et sociaux.

Ces dernières années ont certes été marquées par une prise de conscience progressive de la nécessaire collaboration entre secteurs privé et public et d’un rapprochement de leurs intérêts mais cette prise de conscience reste très insuffisante pour insuffler un réel changement.

Offrir un cadre juridique et financier qui permettrait aux entreprises de tirer une légitimité à partir de leur plus-value sociétale plutôt que sur base de leur capacité à générer du bénéfice au profit de leurs actionnaires suppose une rupture décisive avec l’idée que l’enrichissement par le capital s’oppose à l’enrichissement par le travail et s’en différencie par le risque.

Il suppose aussi l’acceptation de l’Etat comme un acteur économique à part entière, n’agissant pas comme un maître contrôleur soucieux de conserver les acquis du passé, mais bien comme un visionnaire actant avec une certaine constance pour éviter l’insécurité juridique et les conflits de valeurs perpétuels.

«Derrière le vieux rêve d’un État stratège performant, il y a une réalité qu’on ne peut ignorer, à savoir celle d’un État qui n’a ni la structure ni la capacité suffisante pour endosser une telle qualité.»
Karolien Haese
Fondatrice Building HealthCare for Tomorrow Avocat associé DCH Brussel

Derrière le rêve

Derrière le vieux rêve d’un Etat stratège performant, il y a cependant une réalité qu’on ne peut ignorer, à savoir celle d’un Etat qui n’a ni la structure ni la capacité suffisante pour endosser une telle qualité.

La gestion de la crise sanitaire a douloureusement démontré les conséquences dramatiques d’un Etat croulant sous le poids de sa propre bureaucratie, fonctionnant en silos et incapable de se mouvoir avec une cohérence et une flexibilité suffisante pour convaincre.

Un exercice sérieux d’introspection sera nécessaire à sa métamorphose.

Karolien Haese
Fondatrice Building HealthCare for Tomorrow
Avocat associé DCH Brussel

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