carte blanche

Face à la crise, un impôt européen sur la fortune renforcerait aussi le sentiment européen

Economiste

L’Europe ne doit pas commettre l’erreur de retomber dans des politiques d’austérité comme ce fut le cas lors de la crise grecque. Mettre en place un impôt européen progressif et temporaire sur la fortune serait une solution pour faire face aux multiples crises actuelles et faire renaitre la solidarité européenne.

La crise sanitaire que nous connaissons aujourd’hui est extraordinaire par son ampleur, par la crise économique qu’elle est en train d’engendrer et par son contexte. En effet, elle a lieu alors que nous connaissons un effondrement écologique grandissant et que les stigmates sociaux de l’austérité faisant suite aux crises de la décennie précédente sont encore béants. Nous ne faisons donc pas face à une crise mais à des crises aux aspects et aux temporalités divers.

Comme toute crise majeure, celle que nous connaissons représente à la fois une menace et une opportunité. Une menace car les plus fragiles en sont toujours les premières victimes et sont souvent ceux qui doivent en payer les conséquences comme nous l’avons vu avec la crise de 2008. Une opportunité car les avancées sociales majeures ont souvent fait suite à des crises majeures. Pensons au New Deal aux Etats-Unis dans les années 30 ou à la sécurité sociale dans plusieurs pays d’Europe occidentale après la deuxième guerre mondiale. Ces crises font vivre à la communauté nationale une épreuve commune. De la communauté de destin que nous formions, nous devenons enfin une communauté d’épreuve [1].

Eviter les erreurs commises avec la Grèce

Face à cela, l’Union européenne a un grand rôle à jouer. Au vu des coûts extrêmes engendrés par la crise, une réponse commune de l’UE apparait en effet nécessaire. Récemment, un accord sur un plan de relance européen de 750 milliards € a été conclu. Ce plan, qualifié d’ « historique » malgré les nombreuses concessions faites aux « frugaux » que sont notamment les Pays-Bas et l’Autriche, sera financé par un endettement commun européen. Très vite, une fois la crise passée, la question du remboursement de cette dette commune se posera et il est nécessaire de se coordonner sur une réponse commune et solidaire afin d’éviter la répétition des erreurs de la crise des dettes souveraines.

On ne se souvient que trop bien des cures d’austérité imposées engendrant de nombreux drames sociaux, particulièrement dans les pays du Sud comme la Grèce. La « crise grecque » et le peu de sentiment de solidarité européen montré alors reste dans les mémoires. Cette période a altéré l’image de l’union auprès des citoyens de manière significative. La méfiance à l’égard des « institutions » a rarement été aussi forte et l’extrême droite « eurosceptique » en a fait son fonds de commerce comme on a pu le constater lors de trop nombreuses élections. Une répétition de ce schéma austéritaire dans les années à venir pourrait avoir des conséquences irréversibles pour l’UE. A l’inverse, une réponse solidaire commune pourrait faire renaitre le sentiment européen comme jamais et impacter positivement et durablement notre société.

Un impôt progressif et temporaire

Quelles sont les possibilités pour fournir une réponse solidaire ? Au regard de différentes expériences historiques et afin d’assurer l’adhésion de la population, les économistes Camille Landais, Emmanuel Saez et Gabriel Zucman proposent la mise en place d’un impôt progressif sur la fortune européen. Cet impôt serait temporaire et ferait contribuer les 1% les plus riches européens en fonction de la valeur nette de leur fortune. Ce type de mesure a été prise dans le passé, en Allemagne après la seconde guerre mondiale, avec des effets extrêmement positifs.

"Une taxe progressive sur le 1% le plus riche apparait comme l’outil le plus efficace pour optimiser le revenu obtenu tout en maintenant la richesse d’une très grande majorité de la population."
Damien Viroux
Economiste

Les trois économistes notent qu’un endettement important européen reviendrait à transférer de l’argent du secteur public vers le secteur privé afin de relancer l’économie. Il apparait donc logique d’attendre une compensation en retour de la part du secteur privé. Etant donné que les plus pauvres ont été les plus touchés par la crise et que les 1% les plus riches détiennent une grande partie de la fortune des différents pays de l’UE, une taxe progressive sur le 1% le plus riche apparait comme l’outil le plus efficace pour optimiser le revenu obtenu tout en maintenant la richesse d’une très grande majorité de la population. L’implémentation au niveau européen limiterait considérablement d’éventuelles évasions fiscales.

Landais, Saez et Zucman proposent la création de trois tranches. La première concernerait la fortune supérieure à 2 millions € et aurait un taux marginal de 1%. La deuxième concernerait la fortune supérieure à 8 millions € et aurait un taux marginal de 2% et la troisième concernerait la fortune supérieure à 1 milliard € et aurait un taux marginal de 3%. Selon leurs estimations, cela permettrait de récolter un revenu annuel équivalent à 1,05% du PIB de l’UE. Une implémentation de cette taxe pendant 10 années permettrait de rembourser une dette équivalente à plus de 10% du PIB européen sans devoir imposer de coupes dans les dépenses publiques.

L’apparition de la crise du coronavirus dans un climat de crises écologiques, sociales et économiques place l’Union européenne à la croisée des chemins. Malgré l’imparfait mais souhaitable endettement commun, les institutions européennes peuvent très vite retomber dans leurs travers austéritaires. Cette erreur pourrait irréversiblement blesser l’Europe au point de détruire le peu d’adhésion qui lui reste. A l’inverse, mettre en place une contribution exceptionnelle de faible ampleur sur les plus riches de nos pays pourrait la sauver en faisant renaitre la solidarité européenne. Le choix peut être vite fait. Espérons qu’il sera le bon. 

Damien Viroux 
Economiste

[1] Pour les concepts de communauté de destin et communauté d’épreuve, voir Deldrève, V et Candau, J (2015), Inégalités intra et intergénérationnelles à l’aune des préoccupations environnementales, Dossier thématique : Enjeux environnementaux, protection sociale et inégalités sociales, Revue française des affaires sociales N°1-2, La documentation française, 79-98.

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