interview

"Fixer un objectif très élevé sans savoir comment y arriver va stimuler l’innovation" (Dan Jørgensen, ministre danois du Climat)

©ulrik jantzen

Le Danemark prévoit de réduire ses émissions de 70% pour 2030. À la COP25 de Madrid, son ministre du Climat espère que cette ambition va inspirer les autres États à viser ce qu'il est nécessaire de faire pour limiter le réchauffement à 1,5°C plutôt que de s'interroger sur ce qui semble aujourd'hui possible.

S’il y a un pays star de la COP25, c’est le Danemark, qui a fixé dans sa législation un objectif de réduction d’émissions de 70% pour 2030. Un objectif adopté par huit des dix partis du Parlement danois sur base de recommandations scientifiques, explique son ministre du Climat, Dan Jørgensen, que nous rencontrons devant la salle de plénière de la conférence climatique de Madrid.

Comment êtes-vous arrivé à un objectif de réduction de 70% pour 2030?

Nous n’avons pas fixé cet objectif de façon traditionnelle, en cherchant un compromis entre différentes tendances politiques, en explorant les ressources et les instruments politiques dont on dispose. On a demandé aux scientifiques : que recommandez-vous de faire si nous voulons maintenir le réchauffement à 1,5°C ? Ils ont dit 70%. Et ils ont dit qu’avec les technologies existantes ce n’est pas possible. Donc au lieu de demander ce qui est possible, nous avons demandé ce qui est nécessaire. Reste à rendre possible ce qui est nécessaire.

Une façon d’accélérer ces nouveaux développements technologiques est de fixer des normes juridiques, parce que ça force les décideurs politiques à mettre en place les bons incitants.
Dan Jørgensen
Ministre danois du Climat

Vous ne savez donc pas comment atteindre cet objectif contraignant?

Non, pas encore. Nous avons pour l’instant les instruments politiques pour atteindre 60%, peut-être 65% de réduction. Mais à partir de là, nous devons développer de nouvelles technologies, de nouvelles façons d’y arriver. Vous pouvez me demander : comment pouvez-vous alors rendre cet objectif contraignant? Mais si vous regardez en arrière, il ne s’est pas passé une décennie sans transformations technologiques, sans nouvelles inventions. On sait que ces avancées vont se poursuivre. Nous savons aussi qu’une façon d’accélérer ces nouveaux développements technologiques est de fixer des normes juridiques, parce que ça force les décideurs politiques à mettre en place les bons incitants. Je pense qu’on est sur les rails en matière énergétique (le Danemark est un des principaux producteurs d’éolien offshore, NDLR). La grande question va être : comment rendre plus durable notre énorme secteur agricole et notre transport.

[Les industriels danois] sont tous derrière l’ambition. C’est clairement quelque chose qui n’aurait pas été possible il y a cinq ans.
Dan Jørgensen
Ministre danois du Climat

Pour y parvenir, vous aurez besoin d’énormément de financements privés. Comment l’industrie danoise a-t-elle réagi à cet objectif?

Elle s’y est investie. Nous avons scellé 13 partenariats avec différents secteurs de l’industrie danoise. Ils sont tous derrière l’ambition. C’est clairement quelque chose qui n’aurait pas été possible il y a cinq ans. Mais les choses ont changé.

Pourquoi ce changement d’attitude, selon vous?

Je vois deux raisons. Par idéalisme, d’abord: les décideurs d’entreprises au Danemark ont aussi des enfants et des petits-enfants, ils veulent aussi un avenir pour eux. Mais aussi parce qu’ils y voient une opportunité. Ils ont aussi perçu qu’à l’avenir, les entreprises qui seront les plus compétitives seront celles qui sont à l’avant-garde et qui coopèrent avec les gouvernements pour développer des solutions plutôt que l’inverse.

À l’avenir, les entreprises qui seront les plus compétitives seront celles qui sont à l’avant-garde et qui coopèrent avec les gouvernements pour développer des solutions.
Dan Jorgensen
Ministre danois du Climat

Pensez-vous que le modèle danois que vous décrivez soit reproductible à d’autres pays?

J’espère beaucoup que d’autres pays en seront inspirés. Bien sûr chaque pays est différent et on peut trouver d’autres solutions dans d’autres pays. Mais deux éléments me semblent importants. Je pense que fixer un objectif très élevé sans savoir exactement comment y arriver va stimuler l’innovation. Et qu’il faut inclure autant de parties possibles de votre société, en particulier la communauté des entreprises. Parce que ce sont elles qui doivent apporter des solutions, plutôt que les réguler et risquer qu’elles déplacent simplement leur production, et donc les émissions de CO2, ce qui revient à déplacer le problème.

Fixer un objectif très élevé sans savoir exactement comment y arriver va stimuler l’innovation.
Dan Jorgensen
Ministre danois du Climat

La Commission européenne vise zéro émission nette pour 2050 et présente ce mercredi son "Plan vert" pour y parvenir. Comment voyez-vous l’évolution du débat européen sur le sujet depuis le Danemark?

J’espère qu’on aura un accord cette semaine au Conseil européen pour fixer la date de 2050 comme objectif zéro émission, ce qui serait un bon signal à envoyer à la COP25. Mais il est plus important encore de fixer un objectif pour 2030. Parce que si nous ne poussons pas une décision à plus court terme, alors j’ai peine à croire qu’on pourra atteindre l’objectif de long terme. La façon dont la nature fonctionne, comme la science climatique nous l’explique, fait qu’on ne peut pas attendre: le CO2 qu’on émet maintenant restera dans l’atmosphère pendant des décennies. Il faut être honnêtes: la prise de décision européenne est jusqu’ici trop lente. Il faut l’intensifier, l’accélérer, parce que le climat ne va pas attendre. On ne peut pas négocier avec la nature.

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