interview

Hans Kluge, directeur européen de l'OMS: "La deuxième vague n’a pas encore commencé"

©AFP

En tant que directeur européen de l’Organisation mondiale de la santé, le Belge Hans Kluge se trouve au cœur de la lutte contre le coronavirus. Pour lui, la fatigue de la population explique la recrudescence des contaminations.

Nous "rencontrons" Hans Kluge via Skype, alors qu’il passe quelques jours dans sa maison de campagne en Dordogne. Il nous présente ses excuses parce qu’il a quelques minutes de retard. "J’étais en ligne avec le président du Turkménistan, je suis désolé." Pas de réelles vacances donc pour ce sympathique médecin, originaire de Roulers. "Mais ici, je peux au moins faire mon jogging sans masque."

Kluge continue à travailler depuis son lieu de vacances. "Je voulais surtout venir ici pour que ma famille puisse bénéficier d’un peu de repos. Car ma femme et mes enfants ont dû faire de nombreux sacrifices. J’ai d’abord mené une campagne d’un an durant laquelle j’ai dû défendre ma candidature dans 53 pays. Lorsqu’en février j’ai pris la fonction de directeur régional de l’OMS, la pandémie de Covid-19 a débuté immédiatement et le confinement est venu s’y ajouter. Cela fait beaucoup. Et la pression n’a pas diminué. Ces sept derniers jours, je n’ai pas quitté mon écran d’ordinateur. Hier la BBC, demain CNN. Je sens que l’inquiétude augmente."

Quelle est la première chose que vous faites en vous levant le matin ? Regarder les chiffres de l’évolution de la contamination ?

Non. La première chose que je fais en me levant, c’est consulter mes messages sur WhatsApp, et répondre à quelques-uns des 53 ministres de la santé des pays qui relèvent de mes compétences.

Quelles sont les questions qu’ils vous posent ces jours-ci ?

Ils sont bien entendu préoccupés par la hausse du nombre de contaminations. Les questions sont très diverses: elles concernent les équipements de protection, des questions techniques ou d’ordre politique. Maintenant que les Etats-Unis et l’Union européenne ont annoncé avoir conclu des accords pour des vaccins, je reçois presque tous les jours des messages de ministres ou de présidents qui se demandent: "Quid des autres pays ?"

Ce qui me frappe, c’est que les gens sont fatigués. Les jeunes en particulier affichent un certain défaitisme. Dans plusieurs pays, nous voyons que le nombre de cas augmente surtout dans la tranche d’âge de 20 à 40 ans. Nous devons atteindre ces personnes avec une communication ciblée sur les risques qu’ils encourent.

Vous avez vous-même deux filles adolescentes. Constatez-vous la même usure ?

Ce n’est pas facile pour leur génération. Elles racontent que leurs amis et le sport leur manquent, même si au Danemark (le lieu de résidence de Kluge, où se situe le quartier général de l’OMS en Europe, ndlr), le confinement est plutôt "light". Aujourd’hui, elles sont ici et la grande question est de savoir si la piscine publique restera ouverte.

Et nous pouvons dire que nous sommes une famille "normale". Certains enfants vivent des situations bien plus difficiles. En temps normal, une famille sur quatre est confrontée à de la violence domestique. Dans des situations de crise, ce pourcentage augmente sensiblement. C’est un fait connu. Mais c’est une autre histoire...

CV express

-51 ans

-Fils d’un chirurgien et d’une infirmière en chef de Roulers (Flandre Occidentale).

-Est un des six directeurs régionaux de l’OMS. A ce titre, il conseille 53 pays européens en matière de politique de soins de santé. La zone qui relève de ses compétences ne se limite pas à l’Union européenne et comprend par exemple aussi des pays comme la Turquie, Israël, et l’Asie Centrale.

-A accumulé 25 ans d’expérience en tant que médecin pendant des crises humanitaires, entre autres pendant la guerre civile au Liberia et en Somalie, et dans une colonie carcérale en Sibérie où la tuberculose faisait rage.

-Dirige une équipe de 700 personnes qui élaborent des directives en matière de traitement, de tests et d’achat de matériel. Elle fournit une assistance logistique, lutte contre les fake news et fait des recommandations en matière d’achat de matériel médical.

Les nouveaux foyers de contamination en Europe représentent-ils un danger ?

Ils doivent être pris très au sérieux. Mais nous avons malgré tout déjà beaucoup appris, à la dure. Il nous faut donc réagir très rapidement et énergiquement en cas de nouveaux foyers, comme l’ont fait le Danemark et la Grèce au début de la crise. Ces foyers concernent surtout les jeunes, qui sont souvent très malades et K.-O. pendant plusieurs semaines. Ce virus ressemble à un cyclone, la maladie dure très longtemps, y compris chez des jeunes.

Vous attendiez-vous à ce que la deuxième vague déferle aussi rapidement ?

En fait, la plupart des pays européens ne sont pas encore sortis de la première vague. Comment se déroule généralement une première vague ? La courbe monte, se stabilise et amorce une lente descente grâce à l’évolution normale du virus. Mais ici, la baisse du nombre de cas n’était pas due à l’évolution normale du virus, mais aux mesures très restrictives que nous avons prises.

Et si vous levez les mesures de restriction alors que le virus est encore très présent dans la société, la situation explose à nouveau. Le confinement était bien entendu nécessaire pour ne pas surcharger les services hospitaliers et pour nous permettre de développer un système de traçage des contacts. Mais nous constatons aujourd’hui que ce système ne fonctionne pas encore suffisamment bien dans de nombreux endroits.

Si je vous comprends bien, la deuxième vague n’a donc pas réellement commencé ?

En effet. Avec un groupe d’experts, nous sommes en train de mettre au point des algorithmes pour l’automne. Cette période sera critique, car nous serons confrontés à trois phénomènes simultanés: la grippe saisonnière, la réouverture des écoles et des universités, et la surmortalité habituelle dans la population âgée, à cause du climat et des maladies typiques comme la pneumonie. Si ces trois phénomènes se produisent en même temps et coïncident avec une nouvelle vague de la pandémie de Covid-19, nous allons souffrir.

Le nombre de victimes pour un pays comme la Belgique pourrait-il être encore plus élevé que pendant la première vague ?

Je ne parle pas uniquement de la Belgique. Mais avec la grippe espagnole il y a 100 ans, nous avons constaté que les pays qui avaient bien résisté à la première vague avaient été fortement touchés par la seconde. Il est donc encore trop tôt pour faire des comparaisons entre les pays.

Mais la Belgique semble à nouveau durement touchée. Le bilan pourrait-il encore s’alourdir à l’automne ?

C’est très possible. Même si nous observons des signes positifs, comme en Italie où la population a été fortement ébranlée. Résultat: les Italiens font très attention et se montrent disciplinés. Le sens civique a beaucoup augmenté sur de nombreux plans, et nous savons mieux aujourd’hui ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas.

Peut-on dire que les Belges ont manqué de discipline ces dernières semaines ?

C’est difficile à dire. En Belgique, la structure de gouvernance est différente, avec plusieurs niveaux de pouvoir qui disposent chacun de compétences spécifiques. Nous avons vu la même chose en Italie au début de la pandémie, où de nombreuses décisions ont été prises au niveau régional.

Dois-je comprendre que la pandémie a été plus violente chez nous à cause de la fragmentation du pouvoir politique du pays ?

Je préfère ne pas faire de déclaration à ce sujet, c’est trop politique. Et je constate que tout le monde fait son possible. Les Pays-Bas ont par exemple intérêt à ne pas trop se vanter, car les choses pourraient changer rapidement. Prenez Israël, qui dispose d’un des meilleurs systèmes de soins de santé de ma zone et qui fut aussi un des meilleurs élèves de la classe. Aujourd’hui, la situation a totalement basculé. L’éclatement de nouveaux foyers est donc imprévisible.

La Belgique est souvent pointée du doigt, mais il ne faut pas oublier qu’au moment du pic, seuls 56% des lits en soins intensifs étaient occupés. Si on compare cette situation avec celles de l’Italie, de l’Espagne et même de la Suède, on constate que notre pays s’en sort assez bien. La capacité de testing a déjà bien augmenté en Belgique, mais aujourd’hui le tracing doit passer à la vitesse supérieure.

En Belgique, on entend beaucoup de critiques vis-à-vis de l’élargissement des bulles à 15 personnes, autorisées à changer chaque semaine. Cette mesure était-elle inappropriée ?

J’étais sûr que vous me poseriez cette question. Toute décision présente des avantages et des inconvénients. Car la décision de confinement n’est pas non plus innocente. Nous devrons par exemple vivre des années avec les conséquences du report de certains soins de santé et de la diminution du dépistage du cancer. Selon une étude réalisée aux Pays-Bas, des centaines de femmes décéderont parce que leur cancer n’a pas été diagnostiqué à temps. Ce n’est qu’à long terme que nous connaîtrons les véritables conséquences.

Certains estiment par exemple que le couvre-feu instauré à Anvers est exagéré. Devons-nous davantage tenir compte du recul de l’économie qui aura aussi des conséquences à long terme sur la santé publique et le nombre de décès ?

Au début, nous avions peu de choix en matière de confinement, mais aujourd’hui, on peut adopter des approches plus stratégiques. Nous devons simultanément contrôler la pandémie de Covid-19, la santé de l’économie et relancer le système éducatif. Cette responsabilité ne relève pas uniquement du gouvernement, mais de la société tout entière. La population doit adapter ses comportements. Le virus ne disparaîtra pas de sitôt, quelles que soient les nouvelles un peu folles que j’entends à propos de vaccins qui seront bientôt disponibles.

Vous avez eu un différend avec la Suède parce que vous l’avez cataloguée comme pays à risque. Entre-temps, les chiffres baissent alors qu’ils remontent dans le reste de l’Europe. Les Suédois avaient-ils donc raison ?

Je suis bien entendu content que les chiffres baissent en Suède. Mais il est trop tôt pour faire des comparaisons. Et n’oubliez pas que le pays a tout de même beaucoup souffert. Tous ces palabres à propos de l’immunité collective me font rire. Même dans les zones les plus infectées d’Allemagne, on ne constate que 10% de contaminations, ce qui signifie que 90% peuvent encore contracter la maladie.

Une enquête récente menée en Belgique par l’Université d’Anvers indique que 800.000 Belges pourraient avoir été exposés au virus. Qu’en pensez-vous ?

J’ai lu cette étude. Mais l’immunité collective implique qu’au moins 60% de la population ait attrapé le virus. Nous en sommes encore très loin.

Entre-temps, la discussion sur les masques continue. Aux Pays-Bas, les virologues disent qu’il n’est pas nécessaire d’en porter. Au début, il n’était pas obligatoire chez nous, mais aujourd’hui, il est obligatoire pratiquement partout. Qu’en pensez-vous ?

La règle de base de l’OMS n’a pas changé: un masque pour ceux qui sont malades et pour les soignants, en particulier en cas de pénurie…

Dans ce cas, peut-on dire que la Province d’Anvers ne respecte pas les règles de l’OMS ?

Laissez-moi terminer. Le port du masque est également recommandé pour les personnes dont le système immunitaire est affaibli, pour celles qui ont plus de 65 ans, ou dans des situations où il est impossible d’éviter les contacts rapprochés. J’ai appris cela à l’époque où je combattais la tuberculose dans les prisons surpeuplées de Sibérie. Par ailleurs, il faut examiner les situations au cas par cas. Au Danemark, la population ne porte pas de masque, mais c’est basé sur les données épidémiologiques, qui sont bien plus favorables. Il est normal d’adapter les mesures au niveau national et local.

Vous avez déclaré que les masques en tissu n’étaient pas efficaces, parce que les gouttelettes pouvaient le traverser. Pourtant, une part importante de la population belge porte un masque en tissu…

En effet, ces masques ne sont pas parfaits. Si vous êtes malade, une partie importante des gouttelettes sont arrêtées, mais le masque n’est pas totalement hermétique.

Avec les dernières mesures, la Belgique peut-elle reprendre le contrôle de la situation, disons d’ici septembre ?

Aujourd’hui, si on veut contrôler la situation, il faut absolument identifier les foyers de contamination. L’Allemagne s’en est très bien sortie. Des mesures drastiques comme celles prises à Anvers sont parfois inévitables.

Le rebond de l’épidémie en Flandre peut-il être considéré comme un message disant que nous devrons apprendre à vivre avec de nouvelles vagues et trouver un équilibre, une alternance entre des mesures plus ou moins strictes ?

Je ne pourrais pas le dire mieux. C’est comme rouler à vélo: quelques coups de pédales suivis par un relâchement. Ce sera la nouvelle normalité. Car qui dit que le virus ne deviendra pas endémique comme d’autres virus de la famille corona ? Cela pourrait devenir une sorte de grippe saisonnière, qui revient chaque année. "Let’s hope for the best, but prepare for the worst." Le plus grand danger qui nous guette, c’est le fatalisme.

Donc, il est tout à fait possible que le virus ne disparaisse pas et que nous soyons en permanence amenés à prendre des mesures adaptées, avec par exemple un vaccin qui devrait être réinventé chaque année ?

Absolument. Nous vivons dans un monde rempli de virus. Et si nous surmontons le coronavirus, un autre arrivera, même si nous pouvons espérer que la nouvelle variante sera moins virulente. C’est pourquoi j’ai demandé à l’ancien commissaire européen des Finances Mario Monti de devenir président d’une commission qui doit cartographier la résilience de nos systèmes sociaux et sanitaires. Il sera accompagné de 25 personnalités provenant de différents secteurs. En impliquant de nombreux économistes, j’espère que la question des soins de santé se retrouvera très haut dans les priorités pour les prochaines années.

Car quand je vois le marchandage politique qui a eu lieu pendant les dernières heures du dernier sommet européen et la réduction soudaine de 7 milliards d’euros du budget du programme européen pour la santé, alors que nous sommes encore au milieu de la crise, je m’interroge. La question de savoir si la santé ou l’économie est plus importante est un faux débat. Les deux sont indissociables.

Pendant la première vague, ce fut du chacun pour soi. N’est-ce pas un avant-goût de la lutte de pouvoir qui se produira entre les pays lorsque des vaccins ou des traitements seront disponibles sur le marché ?

L’OMS fait le maximum pour éviter cette situation, entre autres via Gavi, l’alliance mondiale pour la vaccination, dans les pays à faibles revenus. Nous préparons également des lignes directrices pour définir les priorités parmi les différents groupes de population. Car même si un pays dispose d’un vaccin, il n’est pas dit qu’il sera disponible en quantité suffisante pour vacciner toute la population. Ajoutons que certaines études indiquent que 40% des Européens refuseront de se faire vacciner. Le vaccin ne résoudra pas tout.

Savez-vous ce qui est le plus important aujourd’hui ? Que les gens se fassent vacciner contre la grippe ! Et si la population continue à respecter les règles, nous aurons peut-être un des meilleurs hivers de notre histoire du point de vue de la santé. Prenez l’Australie et l’Afrique du Sud, où c’est l’hiver: il n’y a pratiquement pas eu de grippe saisonnière parce que la population a respecté les règles de base concernant le lavage régulier des mains et la distanciation.

Est-ce que cela signifie que nous ne pourrons plus jamais nous serrer la main ni nous embrasser ?

Peter Piot (Ndlr : médecin et microbiologiste belge) pense que non. C’est difficile à dire, mais j’espère que ce ne sera pas le cas, bien entendu.

Ou deviendrons-nous comme les Scandinaves, qui gardent davantage leurs distances lors des contacts sociaux ?

De préférence pas. Au Danemark, une blague a circulé qui disait que les Danois étaient contents quand la règle des deux mètres de distanciation a été supprimée, car ils ont pu reprendre leur habitude de distanciation de cinq mètres.

Certains s’inquiètent également d’une possible pénurie de matériel de protection pendant l’hiver. Par exemple, il n’y aurait pas suffisamment de seringues et d’aiguilles lorsque le vaccin sera disponible.

Toutes les énergies sont concentrées sur ce problème. Dans la plupart des pays, les stocks sont plus que suffisants, car la population n’accepterait pas une nouvelle pénurie. Et certains pays comme la Turquie ont fortement augmenté leur capacité de production industrielle dans ce secteur. Car c’est aussi une leçon que nous devons tirer: pour des raisons économiques, nous sommes devenus trop dépendants de pays à bas salaires, notamment pour les matières premières nécessaires à la production des médicaments. Je remarque que la présidence allemande de l’Union européenne a déjà pris les choses en main dans ce domaine.

Mais quand un vaccin sera disponible, ne faut-il pas s’attendre à ce que des pays comme les Etats-Unis, la Chine ou la Russie se servent en premier ?

C’est en effet quelque chose qui m’inquiète. Mais nous ne sommes pas dans la situation où chaque pays développe un vaccin dans son petit coin. La collaboration internationale et la coopération entre les secteurs public et privé dans la course au vaccin ou à un médicament n’ont jamais été aussi intenses.

La Russie a même prétendu qu’elle disposerait d’un vaccin dès cet automne. Les grands producteurs comme Johnson & Johnson espèrent aboutir au début de l’an prochain. Ne devons-nous pas nous montrer circonspects par rapport à ces prévisions ?

Absolument. Il n’est même pas certain qu’il y aura un vaccin contre le Covid-19. L’espoir fait vivre, naturellement. Le vaccin est notre priorité numéro deux, après la gestion des risques. Et si un vaccin est disponible, il y aura encore beaucoup de questions. Par exemple: est-ce qu’il sera efficace pour tout le monde ?

Vous avez un jour déclaré que vous faisiez des cauchemars suite à votre séjour en Russie, avec des images de prisonniers en Sibérie qui mouraient de tuberculose. Faites-vous des cauchemars à cause du coronavirus ?

Le pire cauchemar serait que nos soignants souffrent de burn out. Nos héros de première ligne, y compris le personnel soignant des maisons de repos, sont tellement épuisés que nous nous retrouvons sans soldats. Et nous n’avons pas d’armée de réserve.

Est-ce un appel aux pouvoirs publics pour qu’ils investissent davantage dans ce secteur ?

Absolument. Cela fait des années que le personnel soignant crie sur tous les toits que le secteur est sous-financé. Aujourd’hui, nous constatons que le système a atteint ses limites.

Comment évitez-vous de vous heurter à vos propres limites ?

Le fait que j’ai été marathonien m’a appris à doser mes efforts. Mon expérience de cinq ans avec Médecins sans Frontières en Corée du Nord, pendant la guerre civile en Somalie et dans les camps de prisonniers en Sibérie m’a beaucoup aidé. Cette endurance m’est très utile.

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