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Humiliée par Trump, l'Europe va-t-elle (enfin) se prendre en main?

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La sortie des Etats-Unis de l'accord sur le nucléaire iranien est un nouveau camouflet pour les Européens. Après la sortie des Accords de Paris et la menace de taxes douanières sur l'acier et l'aluminium, Trump s'éloigne toujours davantage de ses alliés, qui commencent à montrer quelques signes d'impatience.

L'histoire se répète. Inlassablement. Les Européens - Macron, Merkel et May en tête - supplient Donald Trump de ne pas prendre la mauvaise décision. Sur les Accords de Paris, le transfert de l'ambassade US en Israël à Jérusalem, les taxes douanières sur l'acier et l'aluminium et maintenant l'accord nucléaire iranien. Le président américain fait mine d'écouter, de comprendre et puis n'en fait qu'à sa tête. 

De son côté, il demande aux dirigeants européens de se conformer à ses décisions, dans le respect de la grande alliance transatlantique. Sauf qu'à force de tirer sur la corde, Trump finira peut-être un jour par le payer. Tapis dans l'ombre, la Chine, la Russie et l'Iran n'attendent certainement que ça.

"Les Européens sont engagés dans une voie qui consiste à essayer de plaire au président Trump, non pas par conviction mais par espoir qu'ils le convaincront."
Jeremy Shapiro
Fonctionnaire du Conseil européen des relations étrangères

A chaque nouvelle décision "coup de poing" du président américain, il apparaît de plus en plus clairement que les relations transatlantiques sont en difficulté. Malgré cela, l'Europe ne semble pas prête à s'opposer à Donald Trump, préférant peut-être croire que l'homme changera d'avis avec le temps.

Mais il y a des signes que la patience s'amenuise et que beaucoup cherchent des solutions. Trump, de par son "America First" qu'il ne cesse de marteler à qui veut l'entendre, a créé un vide de leadership transatlantique que les Européens sont incapables de remplir. "Les Européens sont engagés dans une voie qui consiste à essayer de plaire au président Trump, non pas par conviction mais par espoir qu'ils le convaincront", a indiqué Jeremy Shapiro, fonctionnaire du Conseil européen des relations étrangères, au Financial Times. 

Les ministres des Affaires étrangères de Grande-Bretagne, de France et d'Allemagne doivent rencontrer lundi des responsables iraniens "pour examiner l'ensemble de la situation". La vraie question n'est donc pas de savoir si les Européens vont rester dans l'accord iranien, mais de savoir s'ils vont résister aux efforts américains pour le mettre à terre et prendre des mesures actives pour protéger leurs entreprises et leurs banques en Iran.

Une attitude qui pourrait être jugée hostile par l'allié américain qui garde un certain pouvoir moral sur les dirigeants du Vieux continent, alors que les entreprises européennes tenteront d'éviter de se voir fermer les portes du marché US dans le cas de possibles mesures de rétorsion.

"Cesser d'être des mauviettes"

Côté européen, la stratégie à adopter divise. Alors que la France ne cesse de répéter qu'il faut continuer à tout prix le dialogue avec Trump dans l'espoir de le convaincre un jour de la nécessité de la solidarité transatlantique, la Grande-Bretagne se place davantage dans une situation de rupture. Emily Thornberry, la porte-parole du Parti travailliste pour les affaires étrangères, a déclaré mardi qu'il était temps pour les Européens d'arrêter "cette indulgence longue et inutile avec Donald Trump".

Trump "n'est pas intéressé par le maintien d'un accord de non-prolifération nucléaire mais par un changement de régime en Iran, c'est aussi simple que cela."
Nathalie Tocci
Haute conseillère de l'Union européenne

Une haute conseillère de l'Union européenne, Nathalie Tocci, a déclaré que l'affaire iranienne était une cause perdue, car "Trump et l'Europe ont des objectifs fondamentalement différents". Elle a déclaré que Trump "n'est pas intéressé par le maintien d'un accord de non-prolifération nucléaire mais par un changement de régime en Iran, c'est aussi simple que cela". "Nous devons cesser d'être des mauviettes", a-t-elle ajouté.

Il est vrai que ce soit sur le climat, le commerce, le droit international ou l'importance des institutions comme l'ONU ou l'OMC, Etats-Unis et Europe semble totalement opposés. "Ne pouvons-nous défendre nos propres intérêts?", a demandé Tocci. "Il y a quelque chose d'aussi fondamental en jeu ici que le lien transatlantique parce que l'Europe ne peut pas exister dans un espace non multilatéral", un monde de nationalisme et de protectionnisme concurrents. "Après tout, quelque chose de similaire s'est produit en 2003 avec l'invasion américaine de l'Irak, mais les relations ont été réparées ensuite quand un nouveau président est venu", a-t-elle conclu.

"A un moment donné, les Européens en viendront à la conclusion qu'il vaut mieux s'en aller."
Ivo H. Daalder
Ancien ambassadeur américain auprès de l'OTAN

Pour Ivo H. Daalder, ancien ambassadeur américain auprès de l'OTAN, la rupture est inévitable. "A un moment donné, les Européens en viendront à la conclusion qu'il vaut mieux s'en aller", a-t-il déclaré au New York Times. "Et ce point approche rapidement."

"Ne soyons pas faibles"

Dans les faits, les gouvernements européens ne semblent pas encore prêts à passer le pas de la séparation. Il y a un an, la chancelière allemande Angela Merkel parlait d'une Europe plus autosuffisante: "Nous devons savoir que nous, Européens, devons nous battre pour notre avenir et notre destin", et que "nous, en Europe, devons prendre notre destin en main, nos propres mains." Elle en a d'ailleurs remis une couche ce jeudi. "Le temps où l'on pouvait compter tout simplement sur les Etats-Unis pour nous protéger est révolu", a-t-elle déclaré. "L'Europe doit prendre son destin elle-même en main, c'est notre défi pour l'avenir."

"Ne soyons pas faibles et ne subissons pas", a déclaré de son côté Emmanuel Macron en déplacement en Allemagne ce jeudi. "Acceptons-nous la règle de l'autre et la tyrannie des événements ou faisons-nous le choix de décider pour nous-mêmes?", a-t-il ajouté, parlant de "souveraineté européenne".

Malgré tous ces beaux discours sur "l'indépendance stratégique" de l'Europe, force est de constater que rien n'a encore été fait. Sauf peut-être Pesco, un "modeste" programme de l'Union européenne censé améliorer son efficacité et sa coopération dans les dépenses militaires. Point barre.

En Europe, on parle plutôt de sécurité, de frontières, d'immigration, de populisme, mais pratiquement jamais de notre autonomie par rapport au monde qui nous entoure. N'y a-t-il pas là quelque chose à faire?

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