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Idriss Aberkane: "Mes échecs sont des bénédictions"

©Stefaan Temmerman

Parlez-moi de vos échecs Idriss Aberkane, chercheur en économie de la connaissance

Place d’Italie, un café parisien très Français moyen où les andouillettes, escargots et autres confits composent des "formules déjeuners" de 16 à 25 euros. Malgré le beau temps, les serveurs tirent ostensiblement la tête tandis qu’Idriss Aberkane, d’ordinaire très en retard, est ravi d’être en avance. Fier de sa performance, il insiste pour faire remarquer que je suis aussi pile à l’heure. Sa manière à lui de créer un peu d’intimité alors que nous le rencontrons pour la seconde fois.

Né en 1986, Aberkane est issu de ce qu’on appelle communément la génération Y, ou Millennials pour faire snob. Une génération élevée entre les jeux vidéos et le net, et qui n’a jamais connu la guerre froide, encore moins le sida. Une génération d’impatients qui commande des livres le jour même sur Amazon, et qui le soir cherche l’amour pas trop loin de chez elle, en "swapant" sur Tinder, avachie devant une série Netflix. Sur le fond, ces enfants ultra-désirés (la contraception était au top pour leurs parents) veulent un job qui ait du sens, et ne doutent pas de leurs compétences pour changer le monde. ça, c’est pour le cadre. Mais dans le détail, Idriss Aberkane, c’est surtout une personnalité hors norme qui détonne. Avec ses trois doctorats dont un en neuro-ergonomie et économie de la connaissance, ses 4 livres de vulgarisation scientifique, des éditos dans "Le Point", des cours à l’Ecole Centrale et ses conférences un peu partout dans le monde, c’est peu dire que le jeune trentenaire fait l’effet d’un petit génie.

Réussir Normal Sup est sans doute le pire échec de sa vie: "Une machine de castration intellectuelle."

Plutôt à l’aise dans son corps de boxeur, il allonge ses jambes sous la table et commande un "glacial", une boisson faite de citron vert, Perrier et de jus de cactus, le genre de boisson qu’on déguste à Paris et que les Belges ne peuvent pas connaître. "Mais je te ferai goûter", précise-t-il gentiment. En attendant son verre, il confie être un peu contrarié. Un des projets pour lequel il collabore (NDLR: Aberkane est consultant pour de grosses entreprises comme PWC, Eifage, Chanel…), mais dont ici il taira le nom, vient de se voir refuser une subvention de 7 millions euros, alors que 20 millions avaient pourtant déjà été levés dans le privé: "Ce projet c’est l’avenir! Mais ça en France, ils ne le comprennent pas."

Un refus qui n’est pas sans lui rappeler le célèbre rapport Théry du nom de l’inventeur du Minitel, que Balladur chargeait d’investiguer sur l’avenir d’internet. Et c’est donc très sérieusement que Théry concluait, dans "Autoroute de la communication", qu’internet n’avait que peu d’avenir, principalement en raison de "son réseau mal adapté à la fourniture de services commerciaux". En un mot, circulez, il n’y a rien à voir et surtout continuez à aller au marché! Aberkane rebondit: "C’est exactement la même chose pour mon projet auquel je crois beaucoup. Mais je ne suis pas pessimiste, on trouvera des financements ailleurs, j’ai juste compris qu’aujourd’hui en France, l’esprit Jules Verne c’est fini!" Le serveur dépose alors un grand verre multicolore, paille au milieu des glaçons et sur lequel est déposée une brochette de bonbons recouverts de paillettes.

"Méfie-toi de tes rêves, s’ils se réalisent, cela pourrait être pire"

À l’évocation de ses échecs, Idriss Aberkane flotte un peu avant de préciser qu’un échec, "c’est quand les choses ne se passent pas comme tu le voudrais". Ce qu’il considère complètement ridicule car la vie a souvent bien plus d’imagination que nous. Il en appelle alors à Marc-Aurèle et Epictète avant de déclarer: "Méfie-toi de tes rêves, s’ils se réalisent, cela pourrait être pire", sans toutefois pouvoir rattacher la citation à son auteur. Sans doute Marc-Aurèle. En tout cas, c’est sûr: "Il ne faut pas se préoccuper des choses qui ne dépendent pas de toi." Celle-là, c’est bien Epictète. Le prodige explique alors avoir souvent éprouvé le sentiment que des choses considérées comme négatives se révèlent des bienfaits, et qu’à l’inverse des "réussites" peuvent, sur le long terme, se révéler de terribles erreurs. Pour lui, réussir Normal Sup est sans doute le pire échec de sa vie: "Une machine de castration intellectuelle qui m’a terriblement ralenti. J’aurais dû être assez intelligent pour comprendre que je n’en avais pas besoin." Sorti de la "Rue d’Ulm", Aberkane voit alors son projet de thèse refusé et son rêve s’arrêter net.

En manque d’argent, il s’enrôle dans l’Armée française et découvre la géopolitique. Une passion qui l’entraînera vers un doctorat, avant d’en enchaîner deux autres en littérature et en neurosciences, trois doctorats au final pour désapprendre tout ce que Normal Sup lui avait inculqué. Faisant tourner alors une de ses bagues autour de son majeur, Aberkane explique: "Quand tu ne vois pas clair ou que tu ne veux pas voir, la vie se charge de te mettre une grosse claque pour te réveiller. Si ma thèse n’avait pas été rejetée, je serais aujourd’hui comme tous mes camarades de promo, enfermé dans une vie plan-plan à bosser pour l’État."

Il poursuit alors sur les "Essais de Théodicée" de Leibniz, dans lesquels le philosophe tente de défendre la bonté de Dieu malgré les maux qui s’abattent sur le monde. "C’est du lourd que de penser que tout ce qui se passe dans le monde finit toujours par créer plus de bien que de mal, c’est clair." Si, à ses yeux, la thèse ne tient pas la rampe en ce qui concerne les supposés bénéfices de la guerre ou autres horreurs humaines, Aberkane trouve néanmoins la théorie intéressante en ce qu’elle fait écho aux échecs de sa vie. Comme cette fois où, fraîchement diplômé de ses trois doctorats, il écrit à une soixantaine d’universités américaines en leur demandant de l’accueillir alors qu’il n’a pas de quoi payer son minerval. Sans surprise, toutes les universités refusent; Aberkane encaisse sec jusqu’au jour où, deux mois plus tard, Stanford répond positivement à sa demande. Il conclut: "Impatient comme je suis, si une petite université d’Arizona m’avait accepté, j’aurais sauté sur l’occasion or il y avait bien mieux derrière."

"Le succès, les échecs ou la destinée, c’est un peu pareil."

Ainsi, si les personnes impatientes ont besoin d’échecs comme d’une thérapie, riches de ces expériences ratées, elles vont néanmoins plus loin que celles qui attendent sagement la réussite. Et avalant son dernier bonbon, le conférencier achève son raisonnement par un célèbre conte juif: la corde à nœuds. Qui prétend que nous sommes tous connectés à Dieu par un fil et qu’à chaque péché que nous commettons, le fil est coupé. Mais lorsque nous nous repentissons, Dieu fait un nœud dans le fil, ce qui le raccourcit et nous permet in fine de nous rapprocher de lui. "Le succès, les échecs ou la destinée, c’est un peu pareil", conclut alors le professeur en sirotant le fond de son glacial.

Réattaquant sur Liebniz, il confie ne pas voir, dans la "Théodicée", une causalité d’un mal pour un bien, mais observe néanmoins un lien de corrélation entre ces deux antagonismes. Un peu comme dans les attaques virulentes ou les campagnes de diffamation l’accusant d’être un imposteur et dont il a pu faire l’objet par le passé: "Depuis, je suis extrêmement prudent et j’ai publié tous mes diplômes, comme mes recherches sur mon site internet. Même si cela ne sert à rien. Ces gens-là ne veulent pas débattre, ils veulent juste détruire pour faire parler d’eux." La raison d’un tel acharnement? À son estime, c’est un peu comme le refrain de la chanson de Brassens, "Non les braves gens n’aiment pas qu’on suive une autre route qu’eux". La recherche scientifique, un milieu aigre et une profession un peu ingrate? "Le rêve d’un chercheur, c’est de recevoir de l’attention des médias et du public. Or ce n’est pas souvent le cas. Du coup, quand j’explose les ventes avec mes bouquins ça fait envie."

Une immense déception pour Aberkane qui pensait le monde scientifique comme l’élite intellectuelle absolue.

En tout état de cause, l’homme relève qu’à chaque attaque, les ventes de ses livres enregistrent des hausses significatives, alors qu’aucune autre explication ne le justifie. "Plein de fois, je me suis foutu en rogne contre des choses qui étaient finalement dans mon intérêt, et plein de fois, je me suis félicité de choses qui n’étaient pas dans mon intérêt." Comme ces deux demandes en mariage refusées par les principales intéressées. Aberkane est alors encore étudiant quand il essuie le refus de sa petite amie, une Italienne rencontrée sur le campus. "Je me rends compte que si elle avait dit oui, aujourd’hui, je serais soit mort soit en prison. Tant elle avait le chic de me rendre jaloux afin de mieux attirer mon attention." La seconde fois, c’était quelques années plus tard, avec une Chinoise élevée dans la culture de l’enfant unique pour lequel rien n’est jamais assez beau. "Elle a refusé parce qu’elle estimait que je n’étais pas assez bien pour elle. À l’époque, je galérais encore et je n’étais pas connu du tout. Depuis les livres et les conférences, c’est elle qui est revenue à la charge en me demandant de l’épouser." Fièrement il conclut: "Et là c’est moi qui ai refusé."

Amoureusement ou professionnellement, Idriss Aberkane l’affirme, nos échecs sont souvent des bénédictions.

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