interview

Jacques Attali: "Nous risquons de devoir encore faire le choix terrible du confinement général"

«Il ne faudrait pas refaire l’erreur que nous avons commise en suivant le modèle chinois», dit Jacques Attali. ©Dieter Telemans

Pour le penseur français, nous devons plus que jamais suivre l'exemple de la Corée du Sud et nous tenir prêts à un retour de l'épidémie. Par ailleurs, il incite des secteurs comme l'aérien et l'automobile à se reconvertir. Et considère le télétravail comme "un piège extrêmement dangereux".

Jacques Attali est un auteur à succès.  Celui que l’on a surnommé "l’homme qui murmure à l’oreille des présidents" a publié plus de 80 livres vendus à 9 millions d’exemplaires et traduits en 22 langues. Son dernier ouvrage "L’économie de la vie" pose un constat sans appel: nous avons subi un effondrement de l’économie qui aurait pu être évité si nous avions pris les mesures de la Corée du Sud. C’est-à-dire s’armer à temps de masques FFP2, de tests et de systèmes de traçage. Tout ce qui nous fait encore défaut aujourd’hui...

Craignez-vous une deuxième vague du Covid-19 ou une nouvelle pandémie?

Attention, la première vague n’est pas terminée à l’échelle mondiale. La courbe continue à croître de manière imperturbable de façon exponentielle.

"La construction des hôpitaux d’urgence en Chine, c’était un signe de panique. Les Chinois n’étaient pas prêts."

Si on devait confiner à nouveau en France ou en Belgique, ce serait une catastrophe?

Il ne faudrait pas refaire l’erreur que nous avons commise en suivant le modèle chinois. Vous savez, la construction des hôpitaux d’urgence en Chine, c’était un signe de panique. Les Chinois n’étaient pas prêts.  Nous devons suivre l’exemple de la Corée du Sud. Mais pour cela, il nous faudrait de milliards de masques, des milliards de tests, et des moyens efficaces de tracer les gens.  Contrairement à ce que l’on dit, nous n’avons rien de tout cela. Et tant que c’est le cas, nous risquons de devoir encore faire le choix terrible du confinement général. Pourtant, on ne peut pas dire que nous n'avons pas été prévenus. Mais je ne vois aucun pays, ni la Belgique, ni la France ou l’Allemagne, qui se place en situation d’économie de guerre pour produire massivement des masques, des tests, de systèmes de traçage. Et je n’en vois aucun qui comprenne l’intérêt de l’économie de la vie.   

Comment définissez-vous ce concept de l’économie de la vie?

Cette économie de la vie regroupe à la fois les secteurs nécessaires à la santé et les secteurs liés à l’environnement.  Il est étonnant que face à une crise sanitaire, la plupart des pays répondent par la résolution de problèmes de l’environnement. On aurait pu s’attendre que l’on évoque plutôt les moyens accordés à la santé. Cette économie de la vie inclut donc des secteurs comme la santé, l’hygiène, l’alimentation, l’agriculture, la recherche et l’innovation, la logistique, la distribution, le logement,  le recyclage des déchets, la gestion de l’eau, l'énergie propre, l'éducation, l’information, le crédit, l’assurance, la culture, la sécurité. ..  Le projet de toute société devrait être de s’orienter vers cette économie de la vie.

"L’industrie automobile peut parfaitement devenir un secteur de l’économie de la vie, si elle se reconvertit."

L’aviation et l’automobile sont-ils des secteurs "zombies" qu’il ne faut plus soutenir?

Ce sont des secteurs qu’il faut totalement ou partiellement reconvertir. L’industrie automobile peut parfaitement devenir un secteur de l’économie de la vie, si elle se reconvertit en se concentrant sur des véhicules autonomes, sur des véhicules collectifs... On peut aussi utiliser les technologies et les immenses compétences dans ce secteur pour produire des équipements médicaux. L’industrie automobile ne doit surtout pas rester ce qu’elle est actuellement.

Le secteur aérien est actuellement aidé à coup de milliards...

Il est évident qu’il s’agit d’un des secteurs les plus touchés par la crise. Il est urgent qu’il subisse aussi une reconversion. Le secteur doit faire énormément de recherche pour se diriger vers des avions beaucoup plus économes en énergie. Je suis moi-même un grand client des compagnies d’aviation. Mais aujourd’hui, ce n’est pas un secteur prioritaire. D’autant que la crise nous a appris que l’on pouvait faire beaucoup de choses sans effectuer des voyages grâce aux visioconférences.

"On a vu que les maisons de retraite sont d’une qualité parfois désastreuse, comparée à la qualité de service que peut offrir l’industrie hôtelière."

Et le secteur du tourisme, il faut le sauver?

Ce secteur doit aussi se réorganiser. Dans l’économie de la vie, il y a l’hospitalité. L’industrie du tourisme dispose de techniques qui peuvent être utilisées à l’intérieur des hôpitaux en matière d’accueil et de nourriture notamment. La crise a montré par ailleurs qu’on manquait cruellement de lieux de résidence pour les familles des malades, à proximité des hôpitaux. Enfin, on a vu que les maisons de retraite sont d’une qualité parfois désastreuse, comparée à la qualité de service que peut offrir l’industrie hôtelière. Il y a donc des choses à faire en la matière.

Cette crise a provoqué une forte hausse du télétravail. Cette tendance va-t-elle persister?

Le télétravail constitue un piège extrêmement dangereux. Il ne concerne pas tout le monde et accentue une tendance très forte de notre société qui est une tendance égoïste.  Il transforme les entreprises en des juxtapositions de mercenaires narcissiques déloyaux. On a constaté que lorsque les entreprises mettent très durablement en télétravail leurs collaborateurs, soit ces derniers sont virés, soit ils s’en vont d’eux-mêmes. Une entreprise ne peut pas durer si elle n’est pas capable de créer un projet commun. Mais pour cela, il faut absolument une présence sur place. Les gens doivent revenir dans des lieux qui permettent à l’entreprise de jouer son vrai rôle. Au fond, le seul endroit important dans une entreprise, c’est la machine à café. C’est l’endroit où les gens échangent de façon informelle, ont des idées et créent même des choses qui n’étaient pas prévues, ce que l’on appelle la sérendipité.  Finalement, une entreprise doit ressembler à un hôtel. Il s’agit de mettre les restaurants non pas au sous-sol mais au dernier étage, avoir des salles de réunion vraiment conviviales, des activités sportives, des lieux  qui donnent envie aux gens d’y venir et cela au moins deux ou trois jours par semaine. Par exemple, le siège de la société Bloomberg est une sorte de gigantesque restaurant sur différents étages où les gens travaillent et échangent des idées. 

"Au fond, le seul endroit important dans une entreprise, c’est la machine à café."

Parmi les solutions pour payer la facture de cette crise, certains préconisent de taxer les Google, Amazon, Facebook et Apple (Gafa). Quel est votre avis?

Le plus urgent selon moi est de se donner les moyens d’avoir des Gafa européens plutôt que de taxer les Gafa américains. Nous avons les moyens d’en développer sur notre continent. La moitié des brevets de la 5G sont quand même européens ( avec Nokia et Ericsson, NDLR). Nous avons des entreprises qui ont un potentiel considérable. Nous avons des Spotify, SAP, Capgemini... Mais nous avons aussi besoin d’une vraie politique industrielle européenne.

"Le plus urgent selon moi est de se donner les moyens d’avoir des Gafa européens plutôt que de taxer les Gafa américains."

Dans cette crise, comment évaluez-vous l’action de la Banque centrale européenne?

La BCE est pour l’instant une petite banque centrale qui agit beaucoup moins que les autres grandes banques centrales. Elle n’a pas encore malheureusement la même légitimité historique des banques centrales qui existent depuis un, deux ou trois siècles. Elle est bien gérée mais elle n’est pas encore à la hauteur des audaces possibles de la Federal Reserve, de la Banque d’Angleterre ou même de la Banque du Japon.

"Les gouvernements ont été ravis de renvoyer la balle aux banques centrales."

La BCE devrait être plus audacieuse encore?

Il faut d’abord conserver la crédibilité de la BCE qui est une banque centrale d’un genre particulier. Elle n’est en effet pas appuyée par un seul État et sa légitimité repose sur un Traité européen. Elle doit donc être plus prudente que les autres. Mais nous sommes dans une situation économique mondiale inédite où les banques centrales émettent de l’argent qui d’une façon ou d’une autre, par de multiples  détours, finance des déficits publics et des déficits privés. Ces déficits  sont en forte hausse. On parle souvent des pays dits frugaux et des pays non frugaux. Mais les pays frugaux ont d’énormes dettes privées et peu de dettes publiques. Les pays non frugaux ont, eux, peu de dettes privées mais beaucoup de dettes publiques. Mais au final, les frugaux et non frugaux ont le même total de dettes. Et la banque centrale finance les uns et les autres de manière égale. Dans cette crise, les gouvernements ont été ravis de renvoyer la balle aux banques centrales. En réalité, on fait du financement monétaire sans le dire. Mais, globalement, ce gonflement de la dette constitue une bombe à retardement. 

En 2008, les grandes agences de notation avaient aggravé la crise financière. Elles ont été plutôt calmes ces derniers temps...

Il a été demandé aux agences de notation de prévenir longtemps à l’avance avant de prendre toute décision. Mais on a intérêt à écouter ce qu’elles disent.  Elles commencent à annoncer qu’elles vont faire des remarques négatives sur certains émetteurs de dette. Si c’est le cas, cela  peut être extrêmement dangereux. Il ne faudrait pas être victimes des notes qu’elles donneront.

Que pensez-vous des initiatives du duo Macron/Merkel et du plan de relance de la Commission européenne? C’est un pas dans la bonne direction?

C’est un bon pas s’il ne s’agit pas de distribuer de l’argent à des secteurs en difficulté. Et je crains que cela soit le cas. Je voudrais que ce plan soit réservé aux secteurs de l’économie de la vie et ne soit pas destiné à faire survivre des secteurs qui ont vocation à disparaître. Il faudrait aussi que ce plan entre rapidement en vigueur. On évoque le deuxième semestre 2021, mais c’est vraiment extrêmement tard.

L’économie de la vie. Se préparer à ce qui vient. Jacques Attali, Fayard. 224 pages, 18 euros.

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