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"Je suis nationale et socialiste. En soi, il n'y a pas de problème"

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Pro et anti-migrants organisent des manifestations séparées ce samedi dans la ville de Chemnitz. La mort d'un Allemand, imputée à deux migrants, a entraîné une série d'incidents violents.

Ça chauffe à nouveau en Allemagne. Plusieurs milliers de manifestants sont descendus dans les rues de Chemnitz dans l'est de l'Allemagne samedi après-midi dans  deux cortèges distincts, les uns pour marquer leur mécontentement, les autres pour exprimer leur soutien à la politique migratoire du gouvernement.

La tension ne retombe pas après la mort samedi d’un Allemand de 35 ans, poignardé par deux réfugiés à Chemnitz, dans le Land de Saxe, en ex-RDA. Cette région a voté à 27% pour le parti d’extrême droite AfD lors des législatives de septembre dernier.

C’est là que tout a commencé, à l’angle de la rue des Nations et de la rue du Pont, deux voies soviétiques bordées de tristes bâtiments sans âme. La photo d’un jeune homme souriant, Daniel, flotte sur une mer de fleurs et de bougies. Au centre de ce mausolée improvisé, quelqu’un a planté un carton sur lequel on peut lire "enlevez-leur leurs couteaux ou nous vous retirons vos mandats".

Daniel est mort là, à même le trottoir, poignardé à la suite d’une rixe lors de la fête en l’honneur des 750 ans de Chemnitz samedi dernier. L’auteur présumé est un Irakien de 22 ans, récidiviste et qui aurait dû être expulsé en 2016. Youssif A, arrivé par la route des Balkans à l’été 2015 est ce qu’on appelle souvent dans les cercles d’extrême droite "un réfugié de Merkel", terme désignant les quelque un million de demandeurs d’asile pour la plupart syriens, irakiens et afghans arrivés à l’hiver 2015-2016 en Allemagne.

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Déferlement de colère

Depuis la mort de Daniel, le calme ne revient pas à Chemnitz et l’Allemagne semble plus que jamais scindée en deux. Un déferlement de colère aux relents néonazis secoue l’ex-RDA, tandis que l’ouest du pays redécouvre avec stupeur et inquiétude le poids de l’extrême droite dans les "nouveaux Länder", issus de la Réunification.

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Ramona, 60 ans, a participé à toutes les manifestations de solidarité avec la famille de Daniel depuis une semaine: manifestations "spontanées", orchestrées par le collectif citoyen d’extrême droite Pro-Chemnitz dimanche et lundi puis de nouveau jeudi soir. Ce samedi, elle se rend à la marche silencieuse organisée par le parti d’extrême droite AfD et par le mouvement anti-islam Pegida, qui organise chaque lundi depuis 4 ans des marches de protestation à travers la capitale régionale, Dresde.

Les scènes de chasse à l’homme qui ont choqué le monde entier, lorsque des néonazis ont poursuivi lundi soir des étrangers dans les rues de la ville sans que les forces de l’ordre, en sous-effectifs, ne puissent intervenir? Les saluts nazis, face aux caméras de télévision et là encore sans qu’intervienne la police? "C’est ça le pire, explique cette blonde mère de famille avenante: qu’on appelle les gens qui, comme moi, veulent manifester leur colère contre les politiciens qui ne font rien, et contre ces étrangers arrogants, qui passent leur temps à importuner nos filles, à voler ou à vendre des drogues, qu’on nous appelle des nazis, c’est insupportable. Et puis, où est le problème? Nazi, ça veut dire ‘national socialiste’. Je suis ‘nationale’, puisque j’aime mon pays, et je suis socialiste… En soi, il n’y a pas de problème!"

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Mario, 40 ans, et Heiko, 47 ans, haleine chargée d’alcool et bière à la main, sont eux aussi venus jeudi soir crier leur colère contre le ministre président du Land de Saxe, Michael Kretschmer, membre du parti chrétien démocrate d’Angela Merkel. Kretschmer, sur la sellette suite aux défaillances de sa police à Chemnitz, s’est rendu au stade de la ville "à la rencontre des inquiétudes des citoyens". À quelques pas du stade du club de football CFC, connu pour ses hooligans radicaux et violents, une petite foule de quelque 900 personnes s’est rassemblée, hurlant "Merkel muss weg" ("Merkel doit partir"), "Hau ab" (casse-toi) ou "Lügenpresse" (presse mensongère, un vocable emprunté au jargon nazi), des slogans devenus au fil des mois un signe de ralliement de l’extrême droite. La foule est jeune, vêtue de noir, crânes rasés ou cheveux très courts. Les femmes, peu nombreuses, portent souvent les cheveux rouges, signe de ralliement de l’extrême droite en Allemagne de l’Est.

"Personne ne s’occupe de nous"

Mario travaille sur les chantiers et vit du salaire minimum. Il énumère la longue liste de ses griefs. "Nous, personne ne s’occupe de nous, on travaille toute notre vie pour un salaire de misère. Eux, ils ne font rien et on leur donne tout." Le grief est largement répandu dans les couches populaires allemandes, surtout à l’est du pays, où les plus âgés, qui ont grandi sous le communisme, s’accommodent mal d’un État qui ne règle ni leurs problèmes de travail, ni de logement.

Ce discours, on le retrouve à travers toute l’ex-RDA. À Dresde, Roland, comptable de 54 ans, a participé mardi à une manifestation de solidarité avec Chemnitz organisée par Pegida. "Prenez une famille de Syriens: le père, la mère et deux enfants. Lui touche 400 euros par mois, elle aussi, les enfants 200 euros chacun, plus un logement gratuit, chauffage, cuisine intégrée, et assurances compris. C’est de la folie, de la folie!" Lorsqu’on lui fait remarquer que les Allemands dans le besoin bénéficient des mêmes avantages du système social, Roland s’énerve vraiment: "Eux, ils ne font rien! Ils ne travaillent pas, ils traînent dehors la nuit jusqu’à 3h, 4h, 5h! Et ils en profitent pour voler ou pour violer nos femmes!"


Salut hitlérien

Devant le parlement régional, Roland est rejoint par une vieille connaissance, Heiko Müller, 52 ans, lui aussi membre de l’AfD. Il était la veille à Chemnitz. "Je sais donc de quoi je parle. La presse a parlé de saluts nazis dans la manifestation de Chemnitz. Ce sont des mensonges. Comme par hasard, partout où la chaîne de télévision ZDF se déplace, on retrouve le même provocateur qui fait le salut hitlérien…"

Que la victime – un Allemand d’origine cubaine de 35 ans, dont le compte Facebook assurait qu’il aimait "la musique anti-nazis" – ait appartenu à la scène de gauche l’intéresse peu. Il balaie l’argument de la main, rappelant "la longue liste des victimes allemandes des étrangers de Merkel". Et d’enchaîner sur "cette presse mensongère" qui diabolise l’extrême droite et encourage Merkel à "ramener toujours plus de réfugiés dans le pays!"

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Citoyens en colère

Matthias, 62 ans, souligne l’importance de s’engager auprès de l’AfD et de Pegida: "Bien sûr, je pourrais rester chez moi, sans me poser de questions. Mais c’est mon devoir de me soucier de l’avenir de l’Allemagne! Si ça continue comme ça, on sera bientôt minoritaires dans notre propre pays!"

La spécificité des violences des derniers jours à Chemnitz est la collusion entre ces "Wut Bürger", ces citoyens en colère comme on les appelle – que tente de canaliser l’AfD – avec des groupuscules de hooligans de la région, des camaraderies pour certaines interdites et qui se sont reconstituées sous d’autres noms et autres collectifs de citoyens proches des milieux néonazis. À chacune des manifestations de ces derniers jours, on retrouve ces groupes d’hommes jeunes, tatoués, piercés, vêtus de noir, portant des t-shirts affirmant la supériorité de l’Allemagne, les yeux cachés derrière des lunettes de soleil, hostiles, et qui refusent résolument de parler à la presse. Lors des débordements avec chasse à l’homme de lundi, ils étaient plusieurs centaines, venus de toute la région, pour en découdre avec les étrangers.

Allemands de seconde classe

"Nous savons depuis des années que les franges les plus à droite de la société sont prêtes à passer à l’acte et à la violence, et qu’il existe dans la population un socle de personnes sensibles aux modes" explique Frank Richer, ancien directeur du Centre Régional Saxon d’Éducation Politique de pensée autoritaire. Les Allemands de l’Est ont le sentiment d’être des Allemands de seconde classe, et redoutent de le rester. Ils ne croient plus que l’écart de revenus et de patrimoine entre les deux Allemagnes, consécutif au communisme, va se fermer un jour."

Déçus par la classe politique, qui a perdu auprès d’eux toute crédibilité, ils se jettent dans les bras de l’AfD, qui a obtenu jusqu’à 30% des voix aux dernières législatives dans certaines parties du Land, ou des groupuscules d’extrême droite. "Ce qui s’est passé à Chemnitz pourrait arriver partout, ajoute Felix Steinbrenner, politologue du Bade-Wurtemberg dans le sud-ouest du pays. Mais il y a de grosses différences régionales. La spécificité de la Saxe, c’est que le néonazisme et les partis d’extrême droite y sont beaucoup plus profondément ancrés dans la société, et que l’extrémisme de droite est entre-temps considéré comme quelque chose de normal. Au point que les gens ne parlent plus d’extrémisme de droite mais d’une façon légitime de mener le débat politique."

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